Cadix traduit al français

Daniel Gautier

– I –

Un matin du mois de février 1810, je dus sortir de l’île, où j’étais en garnison, pour aller à Cadix, obéissant à un avis aussi discret que bref, qu’une certaine dame eut la bonté de m’envoyer. Le jour était beau, clair, joyeux, un jour d’Andalousie. Je parcourus avec d’autres compagnons, qui marchaient vers le même lieu sinon avec le même but, sur le long isthme qui sert de lien entre Cadiz et le continent ; nous examinâmes les admirables travaux de Torregorda, la Cortadura et Puntales ; nous parlâmes avec les moines et les personnes sérieuses qui travaillaient aux fortifications ; nous discutâmes pour savoir si on apercevait clairement ou non la position des Français de l’autre côté de la baie ; nous prîmes des pots dans la taverne de Poenco, près de la Puerta de Tierra et finalement, nous nous séparâmes sur la place San-Juan-de-Dios, pour s’en aller chacun à son poste. Je répète qu’on était en février et, même si je ne peux préciser le jour, oui, j’affirme qu’on était au début de ce mois car la fameuse petite phrase était encore toute fraîche : «La ville de Cadix, fidèle aux principes pour lesquels elle a prêté serment, ne reconnaît d’autre Roi que monsieur don Fernando VII. Le 6 février 1810.»

Quand j’arrivai à la rue Verónica, chez doña Flora, celle-ci me dit :

  • Mon petit monsieur, madame la comtesse est très impatiente, on sait bien que vous vous êtes distraits à regarder les majas qui vont faire leur tapage chez monsieur Poenco à Puerta de Tierra !
  • Madame, lui répondis-je, je vous jure qu’en dehors de Pepa Hígados, la Churriana, et María de las Nieves, celle de Séville, il n’y en avait pas d’autres chez Poenco. Je prends aussi Dieu à témoin, nous ne nous sommes arrêtés qu’une heure afin de ne pas être traités d’impolis et de mauvais gentilshommes.
  • J’aime le culot avec lequel tu dis ça, s’écria doña Flora, en colère. Mon petit monsieur, la comtesse et moi, nous étions très fâchées avec vous, oui monsieur. Depuis le mois dernier où mon ami a réussi à recueillir à Puerto de Santa María cette brebis égarée, vous n’êtes venu nous visiter qu’une ou deux fois, préférant, à vos heures de flânerie et de détente, la compagnie des soldats et des filles de joie à la fréquentation de personnes sérieuses et délicates si nécessaire à un jeune homme sans expérience. Que serais-tu, tendre enfant, lancé si jeune dans les tourbillons du monde, ajouta-t-elle tout à coup adoucie et sur un ton de confiance, si nous, prises de pitié devant ton orphelinat, nous ne t’avions protégé et soigné, redonnant des forces tout autant à ce petit corps, par de petits plats sains et savoureux, qu’à cette âme par de sages conseils ! Malheureux enfant… Bon, finis les reproches, galopin. Tu es pardonné, dorénavant, arrête de reluquer ces demoiselles dévergondées qui vont chez Poenco et tu comprendras tout ce qu’est une honnête et sage fréquentation de personnes de poids et de bon jugement. Allez, dis-moi ce que tu veux pour déjeuner. Tu vas rester là jusqu’à demain ? As-tu quelque blessure, un bleu à l’âme, une éraflure, pour que je te soigne tout de suite ? Si tu veux dormir là, tu sais que près de ma chambre, il y a une petite chambrette très jolie.

Ceci dit, doña Flora développait devant mes yeux, dans toute sa splendeur et étendue, le spectacle de gestes, clins d’œil, grimaces drôles, moues amusées, sourcils levés, avancées des lèvres et autres signes du langage muet, qui sur un visage poudré et aux cent espèces de fards, servait à donner une plus grande force aux mots. Après lui avoir fait mes excuses, elle commença, mi-sérieuse, mi-blagueuse, à dicter des ordres sévères pour la mise en œuvre de mon déjeuner, assommant toute la maison et aussitôt, madame la comtesse, qui avait entendu la précédente litanie, apparut se retenant de rire.

  • Elle a raison, dit-elle après nous être salués ; monsieur don Gabriel est un gringalet sans principe et mon amie ferait bien de le remettre dans le droit chemin. En voilà des manières de regarder les belles filles ! A-t-on vu plus grande insolence ? Un petit galant qui devrait être à l’école ou attaché à une personne sensée et rangée qui lui serait un trésor de bons conseils… Comment comprendre ? Doña Flora, punissez-le, dirigez son cœur sur le chemin des sentiments… prudents et grandioses et inculquez-lui le respect que tout gentilhomme doit avoir envers les vénérables monuments de l’antiquité.

Pendant qu’elle disait cela, doña Flora avait apporté de longues pièces de damas jaune et rouge et, aidée par sa demoiselle, commença à en couper quelques-uns en dalmatiques ou pourpoint à l’ancienne, qu’elles bordaient ensuite d’un galon d’argent. Comme elle était très vaniteuse et extravagante dans son habillement, je crus que doña Flora préparait pour son propre corps ces vêtements-là ; mais ensuite, je m’aperçus, en voyant le grand nombre, que c’étaient des éléments de figurants de théâtre, de défilé ou quelque chose de ce genre.

  • Quelle fainéante vous êtes, Madame la Comtesse ! dit doña Flora, et comment, ayant la main si agile pour la couture, vous ne m’aidez pas à faufiler tous ces uniformes pour la Croisade de l’Evêché de Cadix, qui va être la terreur de la France et du Roi Joseph ?
  • Moi, je ne travaille pas à ces mascarades, mon amie, reprit mon ancienne maîtresse et, au lieu de me piquer les mains avec l’aiguille, je préfère m’occuper à faire ce que je fais, aux vêtements de ces pauvres soldats qui doivent venir avec Alburquerque de Estrémadure, si défaits et déguenillés qu’ils font peine à voir. Ceux-ci comme les autres, mon amie doña Flora, vont mettre les Français dehors, si jamais on les met dehors, et non ces bonshommes de la Croisade, avec leur don Pedro del Congosto en tête, le plus fou de tous les fous de la terre, ceci dit avec toutes mes excuses pour sa tendre Dulcinée.
  • Ma petite, ne dites pas de telles choses devant ce jeune sans expérience, fit remarquer doña Flora avec une satisfaction mal dissimulée ; car il pourrait croire que l’illustre chef de la Croisade, pour qui je donne ces effets, a eu avec moi plus que des relations d’une affection très pure et jamais tachée de ce que don Quichotte appelait d‘incitatives manières. Monsieur don Pedro m’a connue à Vejer chez mon cousin don Alonso et, depuis lors, il s’est épris de moi de telle façon que plus aucune autre femme d’Andalousie ne l’intéresse plus que moi. Depuis cet instant jusqu’à maintenant, son attachement pour moi est chaque fois plus fin, plus spirituel, plus sublime, en termes tels que qu’il ne me l’a jamais manifesté autrement qu’en paroles très respectueuses, craignant de m’offenser et, durant toutes les années où nous nous sommes connus, il ne m’a jamais touché une seule fois la pointe des doigts. ça a fait jaser beaucoup de gens, par ici, qui supposaient qu’on allait contracter mariage ; en plus, si moi, j’ai toujours détesté tout ce qui peut être affaire d’homme, monsieur don Pedro, lui, devient rouge comme une tomate quand on lui en parle parce qu’il voit dans ces parlottes, une offense directe à sa pudeur et à la mienne.
  • Don Pedro, avec ses soixante ans passés, dit Amaranthe en riant, n’est pas non plus l’homme adéquat pour une femme fraîche et bien portante comme vous, mon amie. Et puisqu’il s’agit de cela, même si mes paroles vont vous paraître irrespectueuses et peut-être même impudiques, vous devriez vous presser de prendre état pour ne pas laisser s’éteindre une si bonne caste comme celle des Gutiérrez de Cisniega ; et pour ce faire, vous devez chercher un homme à propos, non pas bien sûr un vieux canasson au cœur sec comme don Pedro mais un chiot bien tendre qui mette de la joie dans la maison, un jeune, par exemple, ce Gabriel qui nous écoute, il se considérerait bien servi s’il réussissait à porter sur ses épaules une si douce charge comme la vôtre.

Moi qui déjeunais pendant ce charmant dialogue, je ne pus que montrer mon accord sur tout et pour toutes les informations d’Amaranthe ; doña Flora, en me servant avec cette délicatesse et cette amabilité singulière, parla ainsi :

  • Mon Dieu, mon amie, que de mauvaises choses vous montrez à ce pauvre enfant, qui a la chance de ne connaître encore que la tactique du «en colonne par quatre» ! A quoi bon lui faire de fausses promesses sur… ? Gabriel, n’en tiens pas compte. Attention à ne pas exagérer et, mal instruit par cette friponne de comtesse, ne va pas te laisser aller maintenant à des propos galants et ne va pas tomber dans les soupirs pour fondre en larmes. Les enfants à l’école. Elle en a de ces idées, cette Amaranthe ! Ma chère amie, le jeune homme est-il de bronze ?… Sa chance consiste à ce qu’il est en contact avec des personnes au bon caractère comme moi, qui sais comprendre les divagations propres à la jeunesse, et je suis avertie contre les élans véhéments autant que contre les pièges de l’ennemi. Du calme et de la tranquillité, Gabriel, et attends avec patience le sort que Dieu destine à ses créatures. Attends oui, mais sans fougue, sans exaltations, sans folies juvéniles, car rien ne va mieux à un jeune homme délicat et galant que la circonspection. Et apprends de ce monsieur don Pedro del Congosto, apprends de lui ; regarde-toi dans le miroir de son respect, de sa sévérité, de son aplomb, de son impassible platonisme jamais troublé ; observe comment il refrène ses passions, comment il refroidit les ardeurs de ses pensées par la civilité étudiée des mots ; comment il concentre, dans l’idée, son affection et met un frein à ses mains, un bâillon à sa langue et des chaînes à son cœur qui veut sortir de sa poitrine.

Amaranthe et moi, nous faisions des efforts pour ne pas éclater de rire. Soudain, on entendit un bruit de pas et la demoiselle entra annoncer la visite d’un gentleman.

  • C’est l’Anglais, dit Amaranthe. Allez vite l’accueillir.
  • J’y vais de ce pas, mon amie. Je vais voir si je peux vérifier quelque chose que vous désirez savoir.

Nous restâmes seuls, la comtesse et moi, un long moment, pouvant sans témoins parler tranquillement de ce que le lecteur verra ensuite s’il a de la patience.

  • Isidora Revista

    Isidora. Revista de Estudios Galdosianos es una publicación cultural y académica fundada en 2005 y especializada en Benito Pérez Galdós, literatura española, crítica textual, traducción, estudios culturales e historia intelectual. Con ISSN 1699-5996, la revista desarrolla además proyectos dedicados a la cultura canaria, el Observatorio Galdós-Negrín y la difusión internacional de las humanidades.

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