
Par Rosa Amor
Il existe des abandons qui ne ressemblent pas à une fuite. Ils s’accomplissent autour d’une table, sous les dorures d’un ministère, avec des signatures soigneusement alignées au bas d’un document. L’Espagne n’a pas seulement quitté le Sahara occidental en 1975 : elle a abandonné une décolonisation qu’elle avait l’obligation de conduire jusqu’à son terme. Elle est partie avant que la population du territoire puisse décider de son avenir et a laissé derrière elle un problème dont elle continue, un demi-siècle plus tard, à détourner le regard.
Le Sahara occidental figurait depuis 1963 sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies. En 1974, l’Espagne y avait même organisé un recensement — 73 497 personnes avaient été enregistrées — en vue du référendum d’autodétermination annoncé. Tout semblait donc conduire vers une consultation de la population. Mais lorsque la pression marocaine s’intensifia, que le régime franquiste entra dans son agonie et que la Marche verte fut lancée, Madrid choisit non pas le droit, mais la sortie la moins dangereuse pour ses intérêts immédiats.
Quelques semaines auparavant, le 16 octobre 1975, la Cour internationale de Justice avait pourtant rendu un avis difficile à déformer honnêtement. Elle reconnaissait l’existence de certains liens historiques d’allégeance entre le sultan du Maroc et plusieurs tribus du territoire, mais elle ne constatait aucun lien de souveraineté territoriale susceptible d’empêcher l’application du principe d’autodétermination. Autrement dit, l’histoire complexe de la région ne dispensait nullement de demander aux habitants ce qu’ils voulaient devenir.
L’Espagne fit exactement l’inverse. Par les accords de Madrid du 14 novembre 1975, elle organisa son retrait et associa le Maroc et la Mauritanie à une administration provisoire du territoire. Ce texte fut longtemps présenté comme une transmission légale. Il ne l’était pas. Le conseiller juridique des Nations unies a rappelé en 2002 que les accords de Madrid n’avaient transféré ni la souveraineté sur le Sahara occidental ni la qualité de puissance administrante au Maroc ou à la Mauritanie. Une souveraineté que l’Espagne ne possédait pas ne pouvait d’ailleurs être cédée comme une propriété immobilière.

L’abandon espagnol fut donc moins une décolonisation qu’une extinction des lumières. L’administration partit, les troupes se retirèrent, les archives furent fermées et la population demeura au milieu du chemin. Une partie des Sahraouis se réfugia dans la région algérienne de Tindouf ; une autre resta dans le territoire désormais contrôlé en grande partie par le Maroc. La guerre s’installa, puis vint le cessez-le-feu de 1991, accompagné de la création de la MINURSO, dont le nom même promettait un « référendum au Sahara occidental ». Ce référendum ne fut jamais organisé. Le Maroc rejeta progressivement toute consultation comportant l’indépendance parmi les options, tandis que le Front Polisario continua de l’exiger. En 2020, le Polisario déclara le cessez-le-feu caduc et les affrontements reprirent, quoique sous une forme limitée et intermittente.
Depuis lors, le Maroc a gagné la bataille du temps. Il contrôle la majeure partie du territoire, y a développé des infrastructures, installé son administration et transformé ce contrôle en normalité quotidienne. Son projet d’autonomie, présenté en 2007, prévoit que le Sahara occidental puisse gérer certaines affaires internes tout en demeurant sous souveraineté marocaine. Cette proposition a obtenu un soutien international croissant. En octobre 2025, la résolution 2797 du Conseil de sécurité a franchi une étape importante en faisant du plan marocain la base des négociations et en estimant qu’une véritable autonomie sous souveraineté marocaine pouvait constituer la solution la plus réalisable. Mais le territoire reste néanmoins inscrit par les Nations unies parmi les territoires non autonomes, et son statut définitif n’est toujours pas juridiquement réglé.
Le réalisme marocain dispose donc d’une force considérable : celle du fait accompli. Rabat peut montrer des routes, des ports, des investissements, des bâtiments publics et une stabilité que bien des régions du Sahel lui envieraient. Mais une route n’est pas un bulletin de vote. Le développement économique, même réel, ne remplace pas le consentement politique. On peut améliorer un territoire sans avoir résolu la question de savoir à qui il appartient et qui doit décider de son avenir. Les restrictions imposées aux militants sahraouis indépendantistes, les arrestations, la surveillance et la répression de certaines formes de contestation démontrent précisément que le consensus proclamé par le Maroc n’est pas aussi complet que le voudrait sa communication officielle.
L’Espagne aurait pu jouer le rôle d’une puissance historiquement responsable, capable de parler avec Rabat sans effacer les Sahraouis. Elle a choisi une autre voie. En 2022, le gouvernement espagnol a qualifié l’initiative marocaine d’autonomie de « base la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour régler le différend. Il ne s’agissait pas formellement d’une reconnaissance de la souveraineté marocaine, mais le déplacement politique était évident : Madrid abandonnait la prudente équidistance qu’il avait longtemps affichée et rapprochait sa position de celle de Rabat.
Il est difficile de séparer ce changement des intérêts stratégiques espagnols : coopération migratoire, sécurité, échanges commerciaux, frontières de Ceuta et Melilla, espaces maritimes, relations économiques et stabilité du voisinage sud. La déclaration conjointe de 2022 inscrit d’ailleurs la question saharienne dans une feuille de route beaucoup plus vaste portant sur les migrations, les douanes, les liaisons maritimes, les espaces aériens et la coopération économique. Cela ne prouve pas l’existence d’un marché secret ; cela montre simplement que, pour Madrid, les droits historiques des Sahraouis ont été placés dans la balance avec les nécessités de la relation marocaine. Et ils n’ont pas pesé très lourd.
Reste alors la question la plus inconfortable : que faire du discours, fréquent en Espagne, selon lequel les Sahraouis se seraient installés dans une posture victimaire et profiteraient des aides venues de toutes parts ?
Le mot victimisme doit être employé avec précision. Être victime d’un événement historique et transformer la condition de victime en identité politique permanente ne sont pas exactement la même chose. Les Sahraouis ont objectivement été victimes d’une décolonisation interrompue, d’une guerre, d’un exil prolongé et de l’échec de la communauté internationale. Reconnaître cela n’oblige cependant pas à considérer le Front Polisario comme une institution parfaite, démocratique et soustraite à tout examen.
Au fil d’un conflit qui dure depuis cinquante ans, le Polisario est devenu à la fois un mouvement de libération, une organisation militaire, une administration et le noyau d’un État sahraoui en exil. Il administre les camps de Tindouf avec l’assentiment et l’appui de l’Algérie, principal soutien régional de la cause indépendantiste. Une organisation qui distribue des ressources, contrôle des institutions et parle au nom d’une population doit pouvoir être interrogée sur sa gestion, son pluralisme, la circulation des personnes et la place laissée à ceux qui ne partagent pas sa stratégie. La légitimité d’une cause n’accorde pas automatiquement l’infaillibilité à ceux qui prétendent l’incarner.
Il existe également de véritables problèmes de transparence dans le système humanitaire des camps. Une évaluation indépendante du Programme alimentaire mondial a relevé que la distribution générale ne ciblait pas suffisamment les personnes selon leur degré réel d’insécurité alimentaire, que les autorités des camps avaient sélectionné les participants interrogés lors de l’évaluation et que le PAM ne disposait que d’un contrôle limité sur certaines étapes de la distribution. Elle demandait davantage de responsabilité, une meilleure identification des vulnérabilités et une participation plus directe des réfugiés aux décisions qui les concernent. Ce ne sont pas des accusations inventées par la propagande marocaine : ce sont des insuffisances qui justifient des contrôles, des audits et une transparence beaucoup plus rigoureuse.
Mais ces insuffisances ne démontrent pas que « les Sahraouis » seraient collectivement des profiteurs. Elles montrent qu’un système humanitaire ancien, politisé et administré dans un environnement peu ouvert peut produire des opacités, des clientélismes et de mauvaises pratiques. Accuser indistinctement toute une population de vivre confortablement des aides revient à confondre ceux qui organisent un système avec ceux qui en dépendent pour manger.
La réalité matérielle des camps est difficilement compatible avec l’idée d’une vie privilégiée. Plus de 80 % de leurs habitants dépendent entièrement de l’assistance humanitaire pour leurs besoins alimentaires fondamentaux. Les possibilités de travail et de production y sont extrêmement réduites par l’isolement, le climat désertique, le manque d’eau et l’absence de solution politique durable. Le Programme alimentaire mondial distribue chaque mois des rations à plus de 133 000 personnes vulnérables et finance des actions particulières contre la malnutrition des enfants et l’anémie des femmes enceintes. On peut exiger que chaque sac de farine soit contrôlé sans prétendre pour autant que recevoir ce sac constitue une forme d’enrichissement.
Les aides « venues de partout » ne tombent d’ailleurs pas nécessairement plusieurs fois dans les mêmes mains. Les gouvernements, les agences des Nations unies et les organisations non gouvernementales financent des domaines différents : alimentation, eau, santé, éducation, logement ou nutrition. La multiplicité des donateurs est précisément la manière dont fonctionne une réponse humanitaire internationale. Elle n’est pas, en soi, la preuve d’une fraude. Les opérations du PAM sont suivies avec des partenaires nationaux et internationaux, même si ce suivi doit encore être amélioré.
Il serait cependant naïf de nier que la prolongation du conflit a produit une véritable économie politique de l’attente. Des institutions se sont constituées autour de la cause, des dirigeants y ont acquis un pouvoir, des carrières diplomatiques et militaires en dépendent, et l’Algérie utilise incontestablement le dossier saharien dans sa rivalité stratégique avec le Maroc. Tout conflit gelé finit par créer des acteurs qui redoutent autant sa résolution que sa continuation. Le Maroc bénéficie du temps parce que son contrôle du territoire se consolide ; le Polisario conserve sa fonction parce que la cause demeure irrésolue ; l’Algérie maintient un instrument de pression contre Rabat ; l’Espagne protège ses intérêts en répétant qu’elle soutient les Nations unies. Seuls les individus ordinaires restent prisonniers d’une attente qu’ils n’ont pas conçue.
C’est à cet endroit précis que le victimisme peut apparaître : non pas dans la souffrance elle-même, mais dans son instrumentalisation. Lorsque toute critique du Polisario est présentée comme une trahison du peuple sahraoui, la mémoire devient un bouclier. Lorsque toute personne quittant les camps est soupçonnée de désertion, la cause risque de se transformer en enfermement. Lorsque l’aide humanitaire remplace indéfiniment un projet d’autonomie économique, la survie collective peut finir par servir de justification à la perpétuation du système.
Mais le discours marocain possède son propre victimisme. Rabat se présente volontiers comme la victime d’un séparatisme artificiellement entretenu par l’Algérie et refuse souvent de reconnaître que le problème existait avant l’affrontement algéro-marocain. Il y avait une population sahraouie, un territoire colonial distinct et un processus d’autodétermination avant même que le Polisario ne devienne l’instrument géopolitique que le Maroc dénonce. Réduire tous les indépendantistes à des marionnettes d’Alger est aussi simplificateur que de présenter tous les habitants des camps comme des héros incorruptibles.
Une position honnête doit donc supporter plusieurs vérités en même temps. L’Espagne a abandonné le Sahara occidental sans achever sa décolonisation. Le Maroc exerce un contrôle effectif et a remporté d’importantes victoires diplomatiques, mais le développement ne vaut pas consentement et la souveraineté ne naît pas uniquement de la durée de l’occupation. Le Polisario représente une aspiration indépendantiste réelle, mais il doit rendre des comptes sur sa gouvernance, ses institutions et la gestion des aides. L’Algérie ne peut pas se présenter comme un simple pays d’accueil : elle porte une responsabilité directe dans les conditions politiques et administratives des camps.
La solution ne consiste donc ni à couper les vivres aux réfugiés pour les punir d’exister, ni à financer sans contrôle une dépendance indéfinie. Elle exige une identification transparente des bénéficiaires, des audits réellement indépendants, une distribution fondée sur la vulnérabilité, davantage de possibilités de travail et de circulation, ainsi qu’une surveillance crédible des droits humains aussi bien dans les zones contrôlées par le Maroc que dans les camps administrés par le Polisario. Elle exige surtout que les Sahraouis puissent participer réellement à la définition de leur avenir, que cette participation conduise à une autonomie négociée, à une autre forme d’association ou à une solution encore différente.
Le Sahara occidental demeure prisonnier de trois récits commodes. L’Espagne prétend qu’elle est partie depuis longtemps et que l’affaire ne lui appartient plus. Le Maroc soutient que le développement et le contrôle ont déjà réglé la question. Le Polisario affirme parfois que la souffrance historique dispense sa propre administration de répondre aux critiques. Aucun de ces récits n’est entièrement vrai.
Les Sahraouis ne sont ni un peuple de saints ni une communauté de parasites. Ils sont les héritiers d’un territoire que la puissance coloniale abandonna au moment même où elle devait lui rendre la parole. Certains ont ensuite utilisé cette tragédie, d’autres l’ont administrée, d’autres encore l’ont exploitée politiquement. Mais ce sont surtout plusieurs générations qui ont appris à vivre dans l’intervalle : entre une patrie revendiquée et un camp provisoire devenu ville, entre un référendum promis et une autonomie imposée comme seul horizon raisonnable.
Le désert, dit-on, efface les traces. Celui du Sahara occidental a fait exactement le contraire. Il conserve depuis cinquante ans la trace d’une responsabilité espagnole que ni les accords diplomatiques, ni les intérêts stratégiques, ni les cargaisons humanitaires ne pourront entièrement ensevelir.

























