Bailén traduit al français par Daniel Gautier

Episodes Nationaux

Traduction de Daniel Gautier

– I –

  • Vous me faites bien rire[1] avec votre simple ignorance à propos de l’homme le plus grand et le plus puissant du monde. Je sais bien, moi, qui est Napoléon ! Je l’ai vu, moi, je lui ai parlé, je l’ai servi, j’ai ici au bras droit la marque des fers de son cheval, lorsque… Ce fut à la bataille d’Austerlitz : il montait à toute vitesse la colline de Pratzen, après avoir commandé de détruire, à coups de canon, la glace des marais où périrent noyés plus de quatre mille Russes. Moi qui étais de la 17ième compagnie de la division de Vandamme, je gisais par terre, gravement blessé à la tête. Vraiment, j’ai cru que ma dernière heure était arrivée. Car, comme je le dis, quand il est passé avec tout son état-major et l’infanterie de la garde, les pattes de son cheval m’ont écrasé le bras de telle façon que j’en ai encore mal. Cependant, notre enthousiasme était si grand, ce jour si célèbre que, me redressant comme j’ai pu, j’ai crié : «Vive l’Empereur !»

L’homme qui parlait ainsi était un homme d’une quarantaine d’années. Belle bouille, des traits et une expression d’une certaine beauté fanée, bien que non détruite par une vie de passion ou de vices ; de haute taille, regard vif, sourire mi-mélancolique mi-coquin comme celui de personne habituée au monde, spécialement dans les luttes pour cette manière de vivre à la fois désœuvrée et pénible, à laquelle conduisent le manque d’argent et le débordement d’imagination ; c’était une personne aux gestes francs et désinvoltes, avec une certaine facilité de paroles, quand il blaguait comme lorsqu’il parlait sérieusement ; c’était un individu dont la personnalité se complétait par la négligence presque élégante de son habit, plus vieux que neuf et non moins décousu que déchiré. Pourtant tout cela se voyait peu grâce à l’aiguille dissimulatrice qui avait corrigé les éraflures du justaucorps comme l’orthographe des bas.

Ceux-ci étaient noirs, si je me souviens bien, et le pantalon, couleur clou de girofle flétri. Il avait les cheveux courts, avec deux petites mèches sur les tempes, sans aucune poudre, si ce n’est la poussière du chemin ; sa casaque sombre, d’une coupe assez inusitée chez nous ; son gilet, serré au nombril, avait une forme un peu étrange chez nous aussi, sa cravate fraisée de manière relâchée, tout cela le faisait passer pour quelqu’un de né hors d’Espagne tout en étant espagnol. Mais pour d’autres raisons distinctes de l’habillement singulier, la dite personne surprenait et c’est un point très important qui ne doit pas être passé sous silence. Cet homme-là avait des moustaches. Cela fut, pourquoi le nier, ce qui attira le plus mon attention quand je le vis penché sur la table, mangeant avidement, dans une énorme écuelle, une espèce de soupe, de bouillie ou je ne sais quel maudit plat, pendant qu’il agrémentait son souper, après chaque cuillerée, des prouesses de Napoléon Ier. Deux personnes, toutes deux avancées en âge et de sexes différents, composaient son auditoire : l’homme qui, bien entendu, me semblait être un ancien militaire à la retraite, écoutait, le sourcil froncé et taciturne, les éloges de l’envahisseur de l’Espagne ; mais la vieille dame, plus ouverte et loquace que son consort, répondait au panégyriste de façon désinvolte, amusée ou impertinente.

  • Mon Dieu, monsieur de Santorcaz ! disait la vieille, ne criez pas, ne parlez pas de telles choses, on pourrait vous entendre ! Mon mari et moi, qui vous connaissons de longue date, nous ne sommes pas effrayés de vos extravagances ; mais, hélas, le voisinage de cette maison est très indiscret et très intrigant, il ne s’occupe que de commérages et d’imbroglios. Ainsi, les petites de la travailleuse en broderie fine, qui vit à l’appartement du numéro 8, sont venues, petit à petit, écouter ce que vous disiez quand vous nous racontiez à grands renforts de cris ce qui s’est passé là-bas en Autriche à la bataille de Pirrinclum ou je ne sais quoi… car ma langue ne se fait pas à ces noms compliqués… Ce matin, quand vous êtes entré dans la rue, la voisine du numéro 3 et la femme du  raccommodeur de porcelaine ont dit : «Tiens, voilà le coquin de franc-maçon chez le Grand Capitaine. Je parie que c’est un espion de la canaille, afin de voir ce qui se dit dans cette maison pour aller ensuite le leur répéter.» Un beau jour, on va le regretter, à cause de la façon dont vous dites ces choses, vos manières, à cause des grimaces que vous faites sur tout ce qui possède du safran, et parce que vous dites toujours ce qui se passe sur des terres étrangères… alors, elles vous ont à l’œil et, allez savoir… Comme ici, ils n’ont jamais digéré cette histoire du 2 mai…
  • Ces braves gens vont se calmer, dit Santorcaz, écartant de lui écuelle et cuiller. Quand on organisera bien les corps d’armées et que l’Empereur viendra en personne diriger la guerre, l’Espagne ne pourra que se soumettre, et c’est ça la pure vérité que je vous dis, ici, entre nous, de manière toute secrète.
  • L’Espagne ne se soumettra pas, monsieur, non, elle ne se soumettra pas, cria, tout d’un coup, le vieillard, brisant le vœu de son silence prudent et se levant de sa chaise pour exprimer, avec mots et gestes les plus libres, les sentiments de son âme patriotique. L’Espagne ne se soumet pas, monsieur don Luis de Santorcaz, parce qu’ici, nous ne sommes pas comme ces peureux de Prussiens et d’Autrichiens dont vous parlez. L’Espagne repoussera les Français, en dépit de tous les Empereurs nés et à naître qui les commandent, parce que si la France a Napoléon, l’Espagne a Saint Jacques, un saint du ciel et en plus général. Vous croyez que je n’y connais rien en batailles ? Eh bien, si ! Je suis un vieux singe et j’en ai  plein les oreilles d’entendre les roulements de tambours et les tirs de canon.
  • Ne te fâche pas, Santiago, dit paisiblement la vieille dame, tu en as vu d’autres et, même si je crois comme toi que l’Espagne ne baissera pas la tête, ce n’est pas la peine de te mettre dans un état pareil à cause de ce que dit cet idiot de Santorcaz.
  • Eh bien, je le dis et je le répète, ajouta le vieux soldat. Venir me parler, à moi, des corps d’armée et des brigades de cavalerie et des cadres…
  • Quelles batailles avez-vous vues ? demanda Santorcaz avec un sourire moqueur.
  • Quelles batailles j’ai vues ! s’écria don Santiago Fernández se plantant devant son interlocuteur et le regardant avec le mépris caractéristique des grands génies qui voient leur supériorité mise en doute. Eh bien, tout le monde ignore-t-il que je fus assistant de monsieur le marquis de Sarriá en 1762 quand eut lieu la fameuse campagne du Portugal, qui fut la plus terrible, la plus habile et la plus stratégique au monde ? Je dis aussi que depuis Alexandre de Macédoine, il n’y en a pas à égaler le marquis de Sarriá…. Il en a de ces idées, ce petit monsieur ! Demander quelle bataille j’ai vue ! Ce fut une grande campagne, oui, monsieur ; nous entrâmes au Portugal et, même si peu après, nous dûmes revenir, parce que l’Anglais se présenta devant nous, il y eut de ces batailles… Quelles batailles, mon Dieu ! Moi, j’étais assistant de monsieur le marquis et, tous les matins, je le frisais et lui mettais de la poudre sur sa perruque, de sorte que la tête de notre général était une vraie beauté. Il me disait : «Santiago, fais bien attention à ce que les boucles soient bien régulières et que l’une ne diffère pas de l’autre, qu’elles soient vraiment pareilles, car il n’y a rien pour effrayer l’ennemi que la convenance et le bon paraître de notre personne.» Et les soldats l’adoraient. C’est ainsi que, durant toute cette guerre, quatre ou cinq moururent, pas plus.

Santorcaz se tordait de rire en entendant cela, augmentant par ses manifestations irrévérencieuses la colère de don Santiago Fernández, lequel, donnant un fort coup de poing sur la table, continua ainsi :

  • Que valent tous les généraux d’aujourd’hui ou tous les empereurs comparés au marquis de Sarriá ? Le marquis de Sarriá était partisan de la tactique prussienne qui consiste à rester tranquille et attendre que l’ennemi vienne très en désordre, car alors, celui-ci se fatigue vite et on l’achève ensuite en un rien de temps. Dans la première bataille que nous eûmes contre les villageois portugais, tous se mirent à courir dès qu’ils nous virent et le général ordonna à la Cavalerie de s’emparer d’un troupeau de moutons, ce qui se fit sans effusion de sang.
  • Non, il n’y a jamais eu au monde de batailles comme celles-là, monsieur don Santiago, dit Santorcaz, modérant un peu son rire ; et si vous me les racontez toutes, j’avouerai que celles que j’ai vues sont des jeux d’enfants. C’est pour cela que, depuis cette date, vous avez gardé les habits de campagne et que, comme vous aimez parler du thème de la guerre, les gens vous appellent le Grand Capitaine.
  • C’est un sobriquet et je n’aime pas les sobriquets, dit doña Gregoria, ainsi s’appelait la femme du valeureux expéditionnaire du Portugal. Quand nous avons déménagé pour venir ici et que les voisins ont commencé à t’appeler Grand Capitaine, je t’ai bien dit de lever la main et d’offrir une claque au premier qui, sous ton nez, te dirait de telles insolences ; mais toi, avec ton satané flegme, au lieu de prendre ton courage à deux mains, tu bavais de plaisir chaque fois que les gamins te saluaient par ce sobriquet, et maintenant, Grand Capitaine tu es, et Grand Capitaine tu seras pour les siècles des siècles.
  • Je ne m’arrête pas à ces niaiseries, dit don Santiago Fernández, et même si je tolère ce sobriquet honorable, je ne consens pas à ce quelqu’un se moque de moi. Par ma foi, quand on a servi dans les milices du roi pendant vingt ans, quand on a été en campagne au Portugal, quand on a eu aussi l’honneur de se trouver dans l’expédition d’Alger commandée par monsieur don Alejandro O’Reilly en 1774, quand, après de si glorieuses journées, on s’est abîmé les fesses, assis à la porterie du bureau de l’Intendance de l’Artillerie, voyant entrer et sortir messieurs les officiers, et faisant, tous les jours, les commissions, on peut bien avoir la tête haute et dire un mot sur la chose militaire.
  • C’est ce que je dis, fit remarquer doña Gregoria. Tout le monde sait bien que tu n’es pas né de la dernière averse et que tu as fréquenté des gardes wallons et des généraux d’autrefois, si courageux qu’un simple regard à l’ennemi le faisait courir.
  • Il ne s’agit pas, poursuivit le Grand Capitaine, de nous enjôler par des contes de sorcières comme ceux que nous sort monsieur de Santorcaz. Les filles du raccommodeur de porcelaine et doña Melchora, celle qui fait les broderies fines, ce monsieur peut leur tourner la tête  en racontant ses merveilleuses batailles des Prussiens et des Russes et dire que l’Empereur est passé par ici ou venu par là. Des hommes comme moi n’avalent pas d’aussi grosses bêtises, et on n’a pas été vingt ans à mordre la gargousse et à peigner les bouclettes de monsieur le marquis de Sarriá, pour donner du crédit à tous ces romans de chevalerie. Donc, comment ça s’est passé, ajouta-t-il sur un ton moqueur en s’asseyant près de Santorcaz. Vous dites que quatre mille Français ont attaqué à la baïonnette dix mille Russes et les ont fait tomber dans un marais où la moitié s’est noyée. Eh bien, avec ça, ils ont cassé la glace à coups de canon pour que les ennemis, qui étaient dessus, coulent !… Belle façon de faire la guerre ! Mais, mon cher monsieur, s’ils marchaient sur la glace, ils devaient glisser et… pauvres fesses de l’Empereur… que dis-je, des trois empereurs, car vous dites qu’il y en avait trois, rien que cela. Tu sais, Gregoria, que la famille est très économe ?

Le Grand Capitaine fit rire sa digne épouse de ces bons mots, enfants de sa fatuité naïve, et tous deux s’amusèrent réciproquement de leurs sorties.

  • Si c’est un roman de chevalerie ce que j’ai raconté, dit Santorcaz, on va vite le voir en Espagne, parce qu’ils sont plus de cent mille les Splandians qui sont disséminés par là en attente du mot d’ordre de leur maître et seigneur pour commencer le théâtre.
  • Ces assassins de Madrid ! s’écria le Grand Capitaine s’enflammant dans une ardeur patriotique. Et vous croyez qu’ils nous font peur ? Sainte Marie de la Cabeza ! Je vois bien qu’ils sont en train d’entourer le Retiro et qu’ils ne permettent même pas à une mouche de voler autour de leurs seigneuries ; mais on en reparlera. C’est comme ça maintenant parce qu’on n’a plus de troupes ; mais, vous savez ce qui est en train de se former en Andalousie ? Une armée. Et à Valence ? une autre armée. Et en Galice et en Castille, une autre et une autre armée. Combien d’Espagnols y a-t-il en Espagne, monsieur de Santorcaz ? Eh bien, mettez sur l’échiquier autant de soldats que d’hommes qui sont ici, et on verra. Vous ne savez peut-être pas ce que m’a dit le concierge de la Secrétairerie de la Guerre ? Eh bien, il m’a dit que mon village a déclaré la guerre à Napoléon. Qu’en pensez-vous ?
  • Quel est votre village ?
  • Valdesogo de Abajo. Ce n’est pas n’importe quoi, car on peut réunir près de cent hommes forts comme des châteaux et non ces Russes de pacotille dont vous parlez, ils sont si féroces qu’ils vous expédieraient un régiment français comme de rien.
  • Eh bien, une femme, venue de la montagne, aujourd’hui, dit doña Gregoria, m’a raconté que mon village aussi va déclarer la guerre à ce brigand de grands chemins. Oui, monsieur de Santorcaz, mon village, Navalagamella. Et là, ce ne sont pas des jeux, on va droit au but. Si ces villages que vous nommez, les Autriches et les Prussies étaient comme Navalagamella, la canaille ne les aurait pas vaincus, on voit bien que tous ces Autrichiens et ces Prussiaques sont des gens d’apparence mais c’est tout.
  • On ne dit pas Prussiaques mais Prussiens, fit remarquer de manière emphatique le Grand Capitaine à son épouse.
  • Bon, d’accord ; les Russes et les Prusses, c’est pareil. Ce que je veux dire, c’est que si Valdesogo de Abajo et Navalagamella qui, comme villages, sont des lentilles, comparés à la grandeur de tout le Royaume, se mettent en route, les autres villages et les villes en feront de même et alors, ça va donner du fil à retordre, monsieur de Santorcaz. Non, il ne va pas rester un seul Français pour le raconter aux autres et ce qu’ils ont fait ici au début du mois, ils vont le payer très cher. A-t-on vu une bêtise pareille ? Fusiller en groupes tant de pauvres diables, sans pardonner aux vieux prêtres, aux demoiselles innocentes et aux malheureux garçons comme celui qui est dans ce lit ! Ah ! Vous n’avez pas vu ça, monsieur de Santorcaz, parce que vous êtes arrivé à Madrid, trois jours après ; mais si vous aviez vu ça ! Ces sauvages sont passés par la rue Barquillo, et comme on leur jetait les briques des échafaudages des maisons en construction au coin, ils ont tué une pauvre femme qui passait avec un bébé dans les bras. En voyant cela, nous, toutes les femmes du voisinage, avons commencé à leur lancer tout ce que nous avions. L’une jetait une casserole d’eau bouillante, une autre la poêle avec l’huile à frire ; moi, j’ai attrapé la marmite qui avait commencé à cuire et, sans réfléchir, j’ai crié «Gare à l’eau»[2] et, même si, ce jour-là on est resté sans manger, je n’ai aucun regret, non monsieur. Ensuite à plusieurs, Juanita, la femme du raccommodeur de porcelaine, les filles d’à-côté et moi, on a attrapé une commode et on l’a jetée dans la rue, ça en a écrasé un. Ils voulaient monter nous tuer ; mais, tu parles ! Que du blabla, rien de plus. A plus de quarante femmes, nous nous sommes mises dans l’escalier, les unes avec des fourchettes, les autres des tenailles, d’autres des brûleurs, celle-ci un vilebrequin, cette autre un bâton à battre la laine. S’ils étaient parvenus à monter, on les aurait réduits en miettes. Mon mari a pris cette vieille lance, qu’il a toujours conservée depuis ces fameuses guerres et, se mettant devant nous dans l’escalier, il nous a haranguées et nous a dit comment nous mettre. Ah ! si ces chiens avaient réussi à monter ! Moi, j’étais la plus vieille de toutes et la plus courageuse, même si ça me gêne de dire ça. Mon mari voulait sortir dans la rue à la tête de notre groupe, mais nous l’avons convaincu que c’était une folie. Avec ses soixante-dix ans sur les épaules, lui, il vous les aurait embrochés d’un coup de lance, tous ces Mamelouks qu’il aurait trouvés. Ah ! quel jour ! Quand nous nous sommes retirées chacune chez soi, dans tout l’édifice on n’entendait plus que «Vive le Grand Capitaine
  • Quelle journée, s’exclama mélancoliquement Fernández, dissimulant la légitime fierté que le souvenir de ses prouesses lui avait causée. Vers les huit heures du matin, j’ai vu sortir de son bureau le capitaine don Luis Daoíz. Le jour précédent, il m’avait envoyé chercher des bottes à la cordonnerie de la rue du Lobo, et à partir de là, je les lui ai portées chez lui, rue de la Ternera et quand je suis revenu, après avoir fait la commission, voyant que j’avais accompli avec la ponctualité et le soin qui me sont propres, il me donna deux réaux, que je conserve dans ce mouchoir comme souvenir d’un homme bien courageux.

En disant cela, il apporta un mouchoir et le déplia doucement comme la plus vulnérable et la plus sainte des reliques, il en sortit une pièce en argent qu’il mit sous les yeux de Santorcaz sans lui permettre de la toucher.

  • Voilà ce qu’il me donna, ajouta-t-il, séchant avec le même mouchoir les larmes qui, tout d’un  coup, commencèrent à couler de ses yeux ; voilà ce que me donna en mains propres, celui qui vivra dans la mémoire des Espagnols tant qu’il y aura des Espagnols de par le monde. J’étais, moi, en train de balayer le bureau quand entra don Pedro Velarde pour le chercher, et je lui dis : «Mon capitaine, cela fait un moment qu’il est parti avec don Jacinto Ruiz.» Ensuite, don Pedro entra et se disputa avec le colonel : au bout d’un quart d’heure, il repassa devant moi. Qui m’aurait dit que…

Le Grand Capitaine ne put continuer parce que la peine étouffait sa voix ; doña Gregoria prit aussi la pointe de son tablier et s’essuya successivement les yeux et, Santorcaz plus sérieux et grave qu’avant, respectait la douleur de ses deux amis.

  • On m’a assuré, dit-il ensuite, après une pause, que ce don Pedro Velarde allait manger tous les jours chez Murat. Sympathisait-il avec les Français ?
  • Non, non ; celui qui dirait cela serait un menteur, s’écria don Santiago, laissant tomber à plat ses deux grosses mains sur la table. Don Pedro Velarde passait pour un officier très au fait des armes, et comme il fut de ceux que le Roi avait envoyés à Somosierra pour recevoir le chevelu, celui-ci le traita bien, il sut reconnaître ses dons et voulut attirer ses bonnes grâces. Don Pedro Velarde avait un sacré génie pour se faire tout miel ! On l’invitait à manger, on lui faisait beaucoup de cadeaux  mais tout le monde savait bien que, si notre capitaine foulait les tapis de ce palais, c’était pour connaître de plus près la canaille comme il le disait lui-même.
  • Lui et ses compagnons de Monteleón, dit Santorcaz, montrèrent un courage d’autant plus admirable qu’il fut totalement inutile. C’est être fou et aveugle. Ils croient que c’est possible de lutter positivement contre les troupes les plus aguerries du monde, sans autres éléments qu’une petite armée, mal instruite, et une nuée de civils qui veut s’armer dans tous les villages. L’obstination ridicule de ces gens fera que ces sacrifices seront plus douloureux et le nombre de victimes beaucoup plus grand, sans pour autant pouvoir s’enorgueillir, en mourant, d’avoir acheté au prix de son sang l’indépendance de la patrie. L’Espagne tombera, comme sont tombées l’Autriche et la Prusse, de puissantes nations qui comptaient de bonnes armées et des rois courageux.
  • Ces pays-là n’ont aucune honte ! s’écria, avec colère, don Santiago Fernández, en se levant une nouvelle fois de son siège. En Autriche et en Prusse, il se passera ce que vous voudrez ; mais il n’y a pas de Valdesogo de Abajo ni de Navalagamella.

Très sage lecteur, ne ris pas de cette présomptueuse affirmation du Grand Capitaine parce que, sous son apparente simplicité, il y a une profonde vérité historique.

Santorcaz lâcha de nouveau un gros rire à voir l’échauffement de son ami, dont les opinions patriotiques étaient encore appuyées par son épouse, qui dit ceci :

  • Nous sommes là et c’est autre chose, monsieur de Santorcaz, vous avez vécu là-bas tant de temps, vous êtes devenu un étranger et vous ne comprenez pas la tournure des choses ici.
  • C’est justement pour avoir passé tant de temps hors d’Espagne que j’ai des motifs de savoir ce que je dis. J’ai servi quelques années dans l’armée française ; je connais Napoléon face à la guerre et je sais ce que sont capables de faire ses soldats et ses généraux. Cent mille d’entre eux sont arrivés en Espagne aux ordres des chefs les plus aimés de l’Empereur. Savez-vous qui est Lefebvre ? Eh bien, c’est le vainqueur de Dantzig. Savez-vous qui est Pierre Dupont de l’Etang ? Eh bien, c’est le héros de Friedland. Connaissez-vous le duc d’Istres ? Eh bien, c’est lui le principal décideur de la victoire de Rivoli. Et que pouvez-vous me dire de Joachim Murat ? Eh bien, c’est le grand soldat des Pyramides et celui qui commanda la cavalerie à Marengo…
  • Non, ne le nommez pas, dit doña Gregoria, car si tous les autres sont comme ce chevelu, ça fait une belle équipe de perdants, que Napoléon a mise en Espagne.
  • Monsieur de Santorcaz, ajouta, avec une gravité courtoise, le Grand Capitaine, vous savez bien qu’un homme comme moi, témoin de cent combats, ne va pas prendre des vessies pour des lanternes, et toutes les héroïcités du général Un tel et du général Un tel, on va les voir réellement maintenant, oui monsieur. Et je suppose que vous êtes venu prendre leur parti, car celui qui les loue et les admire, il est normal qu’il les aide.
  • Non, répondit Santorcaz ; je suis revenu en Espagne pour une affaire d’intérêts et, d’ici à quelques jours, je vais partir pour l’Andalousie. Quand j’aurai réglé mon affaire, je retournerai en France.

[1] Edition Aguilar, S. A. de Ediciones, Juan Bravo, 38, Madrid, 1966.

[2] Allusion à l’habitude des Madrilènes de déverser dans la rue le contenu des vases de nuit en criant : «Agua va«.

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