
Daniel Gautier
Miau – Préface
Il y aurait bien des manières de lire le roman de Galdós qui nous est proposé ici. L’auteur des Episodes Nationaux nous donne quelques repères en parlant des différents ministres en poste durant les activités de Ramón Villaamil. L’administration à la fin du XIXème siècle semblait avoir oublié qu’elle avait un rôle de service public et ne vivait plus que pour elle-même, sur elle-même, dans une inutilité complète et baignant dans un monde totalement corrompu. La famille est aussi un thème important, puisque nous assistons jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne à la vie d’une famille madrilène soumise aux difficultés du chômage, ce qui donne à ce roman une actualité bien surprenante. Le monde de l’éducation nous apparaît dès le début du roman comme un lieu privilégié pour Galdós, car «la furie démente avec laquelle ils [les enfants] se lancent dans les exercices les plus risqués de l’acrobatie, les dommages qu’ils provoquent souvent auprès des paisibles passants, la folie de l’autonomie individuelle qui se termine parfois en coups, larmes ou bleus, semblent n’être que l’esquisse des triomphes révolutionnaires qu’en des âges moins heureux, les hommes magnifieront…» Mais ce qui retient notre attention dans ce roman que l’on a classé, non plus dans les ‘romans à thèse’ mais dans le ‘naturalisme spirituel’, c’est précisément le côté spirituel développé tout au long de cette histoire d’un homme à la recherche d’un emploi.
Quelle présentation du monde religieux nous fait Galdós dans ce roman qui pourrions-nous dire fait suite à Fortunata et Jacinta puisque c’est un personnage de ce dernier roman qui ressurgit dans Miau ? Quel message veut nous transmettre celui dont Pierre Lhande dit qu’il a été l’homme «des plus néfastes au point de vue de la diffusion des théories pernicieuses…»[1]? Que penser de Pierre Lhande lorsqu’il dépeint Galdós comme un «penseur pitoyable» qui «n’a pas apporté une solution aux problèmes contemporains de la conscience religieuse ou de la question sociale.»[2] ?

Il est à remarquer qu’il n’y a pas de saints chez Galdós. Et ceux que l’on reconnaît comme tel s’en défendent… Nous pensons à Nazarin qui rejettera jusqu’au bout ce qualificatif. Car, comme dit si bien la Chanfaina «Un saint, à quoi cela sert-il ? A rien de rien»[3] Un gitan qui l’a côtoyé dira de lui «Je me confesserais à lui plutôt qu’à sa Majesté le Pape de Dieu… Parce que nous voyons bien que c’est une bave d’ange qui lui coule de la bouche, on voit bien que dans ses yeux danse la magnifique étoile pastorale de la Vierge bénie qui est au Ciel…»[4] Benina dans Miséricorde aura la même attitude. Nous ne nous étonnerons donc pas de voir Villaamil refuser ce titre qui, en soi, comme dit la Chanfaina ne veut rien dire… La description que fait Galdós de notre héros nous le présente comme un personnage en chemin vers la sainteté. «Il avait la même expression sublime de l’apôtre qui souffre le martyre à cause de sa foi, quelque chose comme saint Bartolomé de Ribera qu’on attache à l’arbre et qu’on dépèce comme si c’était un chevreau.»[5] La femme de Mendizabal, l’écrivain public reconnaît en lui, un homme exceptionnel : «Eh bien, le pauvre don Ramón, quand il tournera de l’œil, il ira droit au ciel. C’est un saint et un martyr.»[6] Don Ramón était catholique pratiquant, mais d’une pratique sincère et non superficielle comme tant d’autres… «Les pratiques religieuses chez les Villaamil se réduisaient à la messe du dimanche aux Comendadoras, et cela sans rigoureuse assiduité. Don Ramón ne la manquait que très rarement ; mais doña Pura et sa sœur, sous prétexte qu’elles n’étaient pas assez bien habillées ou qu’elles avaient à faire ou pour toute autre raison enfreignaient le précepte bien des fois.»[7] On pourrait nous objecter que don Ramón n’a pas toujours le comportement qui convient à un homme religieux et, trop préoccupé par ses propres sentiments en oublie le sacré. «Le grand-père, prenant Luisito par la main, se dirigea lentement vers la porte, sans faire de génuflexion aucune, sans regarder vers l’autel, ni se souvenir qu’il était dans un lieu sacré.»[8] Mais, jusque dans cette attitude de mauvaise humeur, il nous renvoie aux personnages bibliques qui ont bien eu eux aussi leur moment de mécontentement. Job, après avoir été frappé s’en prend à Dieu et fait sa propre apologie :»Qu’il me pèse sur une balance exacte : lui, Dieu, reconnaitra mon innocence !»[9] Or Galdós a bien compris que Dieu aime ces hommes rebelles… Ce Torquemada qui va se rebiffer à la mort de son fils, cette Benina qui se plaindra à Dieu directement : «Quelle ingratitude, Seigneur ! Quel monde, quelle misère ! Voilà ma récompense !»[10] En cela, Galdós rejoint la pensée biblique, car on lit bien dans le livre de Job que Dieu ne reproche pas à Job de s’être rebiffé. «Ma colère s’est enflammée contre toi et tes deux amis, car vous n’avez pas bien parlé de moi comme l’a fait mon serviteur Job.»[11] Don Ramón réagit en fait de manière très humaine. Galdós se veut l’apôtre d’une religion à visage humain. La perfection n’est point pour lui la sainteté et dans Doña Perfecta, nous ne sommes pas en présence d’un modèle de sainteté bien au contraire. Que faut-il donc faire pour être saint ?
Quel est donc le secret de la sainteté ? Don Ramón nous le dit bien simplement : «Je ne peux pas être autrement que comme Dieu m’a fait.»[12] Il rejoint en cela le psaume qui dit :»Tu ne voulais ni sacrifice ni oblation, tu m’as ouvert l’oreille, tu n’exigeais holocauste ni victime, alors j’ai dit : Voici, je viens.»[13] Or les chrétiens ont toujours pensé au Christ en citant ces versets. Miau aurait-il une dimension christique ? C’est bien ce que laisse supposer Galdós, de manière discrète par ces citations bibliques puis de manière non équivoque lorsque don Ramón entame le calvaire qui le conduira sur la «montagne». C’est à Urbanito Cucurbitas qu’il dira : » Dis-lui que je suis crucifié, parce que je suis un imbécile, crucifié sur le bois ignominieux de la bêtise.»[14] Les images de coup de lance et de l’éponge imprégnée de vinaigre ne laissent donc aucun doute d’autant qu’il est complété par l’écriteau : INRI , qui devient aux yeux de don Ramón : MIAU, mais ces lettres ont le même but, se moquer du crucifié.
Tout se précipite et le grand-père doit même prendre lui-même l’initiative déchirante de sacrifier son petit-fils, comme Abraham l’avait fait en son temps. Il s’agit de boire le calice jusqu’à la lie[15]. Le suicide de Miau n’est donc pas un refus de vivre, mais l’acceptation de la volonté de Dieu, Dieu l’a voulu ainsi, que sa volonté soit faite, voilà au fond la vocation de don Ramón. » Moi, j’ai fait mon devoir… J’ai porté ma croix pendant trente ans, maintenant c’est le tour d’un autre…»[16] Le moment est donc venu pour don Ramón de céder sa place, de se sacrifier, sachant que «tout est achevé», sa fille va se marier avec Ponce, sa femme et sa tante vont être prises en charge par le même Ponce, son petit-fils est entre les mains de sa tante Quintina, le voilà donc libre. Il a fait ce qu’il devait faire, il retourne au Père, comme en d’autres temps, le Christ avant de mourir avait remis sa mère à un apôtre et l’apôtre confié à sa mère. La sainteté nous dit Galdós n’est pas de faire des miracles ou des choses extraordinaires, mais d’être là où l’on doit être, accomplissant ainsi la volonté de Dieu. Mais comment connaître cette volonté de Dieu ?
Galdós va atteindre là un niveau rarement atteint par sa subtilité et sa délicatesse. C’est le rôle discret mais très finement présenté du petit Cadalso. «Aucun portrait d’enfant n’a causé autant d’émotions que celui du petit Cadalso !» reconnaît Federico Carlos Sainz de Robles dans son introduction à l’œuvre complète de Galdós.[17] Ce petit n’a rien de bien séducteur, contrairement à son papa. Il n’est pas très bon élève, ravi d’échapper à l’école pour porter les lettres de son grand-père. Il est malingre, rachitique, souffrant apparemment de crises d’épilepsie. Mais, et en cela, Galdós est très biblique, c’est à ce petit-là qui se promène avec son chien Canelo que Dieu va confier un message pour don Ramón. Luisito regrette même que Canelo ne puisse pas parler, car il aurait pu confirmer la réalité des apparitions !… puisqu’il regardait l’ami à barbe blanche en tirant la langue. Le grand-père n’a aucun doute sur les apparitions de son petit-fils, même si, dans un premier temps, il est tout abasourdi. «Quoi ? tu ne me crois pas ?» s’étonne le petit après sa révélation. «Si, mon petit, si je te crois… (vivement ému) Pourquoi est-ce que je ne te croirais pas ?»[18]
Galdós a cette habileté de nous faire comprendre que la vision de Dieu pourrait bien n’être qu’une illusion, un fantasme, une auto suggestion. Le mélange de détails connus, les apparences du mendiant aveugle dans le premier rêve, les bagues de cigares, les dossiers de la salle à manger, la présence de Posturitas…dans les différents songes, peuvent laisser douter de la réalité de l’apparition… C’est un rêve ! D’ailleurs, Luisito a toujours ses visions lorsqu’il s’endort. Mais, les dialogues inattendus, les interrogations de Dieu, les doutes même du Père Eternel nous rapprochent bien plus des présentations bibliques que des affirmations théologiques. Les artistes ont souvent mieux percé les mystères de Dieu que les théologiens eux-mêmes. Luisito a du mal à reconnaître Dieu au début. La surprise, l’étonnement, l’incroyable vision… explique la réaction du petit Cadalso, mais c’est aussi, pour Galdós, une critique à ceux qui n’auraient peut-être transmis que de mauvaises images de la réalité de Dieu. «Je suis Dieu. Tu ne m’avais pas reconnu ?»[19] Le Père Céleste s’étonne même que nous ne le reconnaissions pas. Ce n’est pas là une idée nouvelle, puisque saint Jean disait déjà : «Il est venu mchez lui et les siens ne l’ont pas reçu.»[20] Luisito s’attendait à voir des anges, comme il le dira plus tard lorsqu’il émettra lui aussi des doutes sur la réalité de ses visions. Son père Victor ne croit pas en Dieu car dit-il «Dieu on le voit en rêve, et cela fait longtemps que je me suis réveillé.»[21] Cadalsito ne comprend pas cette attitude et se cache le visage dans les oreillers.
La preuve que les visions ne sont pas inventées, nous dit Galdós, c’est qu’elles ne viennent pas automatiquement. Il ne suffit pas de les désirer pour les avoir. «Il ne souffrit cette nuit-là aucun accès spasmodique qui précédait la singulière vision du vieillard céleste. Mais, il rêva qu’il souffrait et par conséquent qu’il désirait et espérait la fabuleuse visite. Le mystérieux personnage fit l’école buissonnière.» Les explications de ces absences sont enfantines mais elles prouvent que le petit n’est pas maître de ces apparitions.
Dieu ne sait pas tout. Au début, il sait ce qui se passe à l’école, à la maison et même dans les bureaux de l’administration, mais il n’a guère d’autorité sur ces ministres et autres employés… Il peut même donner des coups de bâtons sur la table du ministre, c’est comme si de rien n’était.[22] Dieu a aussi ses jugements sur les personnes, mais jamais personne n’est condamné définitivement. Lorsque Luisito demande à Dieu si son papa est méchant, le Père éternel répond non sans humour : «On va dire qu’il n’est pas très catholique.»[23] Mais, personne n’est laissé sur le bord du chemin. Enfin, la dernière vision nous confirme que le grand désir de Dieu est que nous soyons heureux, c’est pourquoi don Ramón n’a plus rien à faire dans «cette vallée de larmes». «Ton grand-père ne trouvera jamais le bonheur.»[24] C’est pourquoi il va le rappeler à lui, ce qui confirme bien que don Ramón ne fera que la volonté du Père en se suicidant au dernier chapitre.
Il faut bien reconnaître que ce ne sont pas des propos très théologiques, mais Galdós nous invite à voir au-delà des dogmes, au-delà des idées reçues… Il nous faut reconnaître Dieu dans la réalité quotidienne comme Luisito voyait Dieu environné des choses de tous les jours, y compris occupé à écrire au Ministre de sa plus belle plume.[25]
Depuis son roman Gloria, Galdós rêve d’une religion qui soit non pas une nouvelle religion, mais une religion purifiée, une religion plus humaine et donc plus divine. C’est bien ce qu’il dit au petit Jésus à la fin du roman : » Aujourd’hui tu joues et tu ris et tu ignores, mais tu auras trente trois ans et alors peut-être ton histoire sera digne d’être racontée comme l’a été celle de tes parents.»[26] Eux qui avaient sombré dans la folie pour avoir voulu trouver cette nouvelle religion, cette religion unique, cette religion d’avenir, se verront-ils approuvés ou contredits par la religion de notre temps ?
[1] Pierre Lhande, sj, in Les Etudes, 1920, p. 290
[2] ibidem
[3] Nazarin, chap. 1, 5
[4] ibidem
[5] Miau, chap. 1
[6] ibidem, chap. 2
[7] ibidem, chap. 23
[8] ibidem, chap. 30
[9] Job, 31/7
[10] Miséricorde chap. 38
[11] Job, 42/7
[12] Miau, chap. 3
[13] Ps. 39/7-8
[14] Miau, chap. 37
[15] ibidem, chap. 41
[16] ibidem, chap. 43
[17] Federico Carlos Sainz de Robles, Obras Completas, tomo 1, Aguilar, Madrid, 1966, p. 132
[18] Miau, chap. 41
[19] ibidem, chap. 3
[20] St Jean 1/11
[21] ibidem, chap. 10
[22] ibidem, chap. 39
[23] ibidem, chap. 29
[24] ibidem, chap. 40
[25] ibidem, chap. 4
[26] Gloria, II, chap. 33















