
C Avant
laire parut surprise quand le professeur – sublime lagune au milieu de la pourriture académique – lui donna rendez-vous dans un hôtel de campagne pour faire une
entrevue, un rendez-vous où Claire avait imaginé un tas de choses qui ne se seraient sans doute pas passées. Avec cet interview à l’académicien et prix Nobel, Enrique Carrion, Claire, journaliste et correspondante de télévision au Mexique, à ce moment-là, pourrait s’en sortir grandie. Enrique Carrion insista au téléphone pour que la rencontre se fasse entre eux deux, seuls. Tiens donc, se dit-elle ! Il ajouta aussi que c’était mieux ainsi, qu’ils passeraient un week-end tranquilles pour parler le temps qu’il faudrait, et que, bien entendu, c’est lui qui se chargerait des dépenses. A propos des dépenses, cela ne lui parut pas une bonne idée, ce n’était surtout pas nécessaire, elle avait ses frais payés par l’agence, mais elle pensa à l’amabilité du vieil homme qui la faisait à l’ancienne. Soixante ans bien tassés, il ne se serait pas fait inviter par une cinquantenaire, c’était clair. A partir de ce moment, Claire commença à imaginer encore plus de choses, si c’était possible.
Ce jour-là, Claire avait l’oreille gauche brulée pour une raison idiote mais fréquente. Claire est gauchère et fait son
repassage de la main gauche, mais comme cela lui arrive souvent, elle repasse de la main gauche et tient sa cigarette de la main droite… et arriva ce qui devait arriver : le téléphone sonne et Claire porta le fer à son oreille de façon mécanique. J’entends encore ses cris de l’autre bout de la terre. L’éthique restrictive mais forte dans laquelle elle avait été élevée lui interdisait de s’imaginer des situations avec un homme pour la bonne raison que cet homme avait déjà plusieurs femmes et en plus, comme si ça ne suffisait pas, il était le père de Alfonso, son meilleur ami, compagnon de misère. Claire avait tout lu, absolument tout, tout ce que Carrion avait écrit, mais précisément pour avoir exercé son travail hors d’Espagne, elle ne se souvenait plus de son aspect physique. Cependant, il faut dire la vérité, avec le timbre de sa voix, une voix qu’on qualifierait en termes littéraires de moderniste, malgré son âge, troubla une Claire déjà perturbée par l’imposante masculinité que transpirait ce vieil homme par téléphone. On trouve souvent ces cas, des hommes jeunes un peu gnangnan et des hommes âgés pleins d’énergie, des femmes fofolles de vingt ans et de surprenantes femmes qui ont tout fait dans la vie avec un allant pas possible… C’est la vie ! Quand Claire raconta cela à Eva Ojeda (une amie un peu légère de la cafetière, une professionnelle du trottoir mais par contre de grande érudition), elle n’en croyait pas ses oreilles.
- J’aimerais bien voir et entendre cela, ma petite Claire. Enfin, bon ! Tu ne vas pas me faire croire que tu es éprise de ce vieux juste à cause de sa voix «moderniste». Tu es devenue folle, Claire, c’est presque ton grand-père ! Voilà la différence entre être une pute ou une femme publique et ne pas l’être. «Mais, qu’est-ce que l’âge a à voir avec ça, Eva ?», disait Claire sur la défensive devant le réalisme impressionnant de la Ojeda.
- Mais, Claire, écoute-moi bien. Toi, tu vas interviewer le père de ton meilleur ami, un vieillard en fin de carrière, quelle que soit ton admiration pour lui et pour son érudition. Compris ?
Eva Ojeda, de temps en temps était habituée à remettre de l’ordre dans la tête de Claire quand ça se déglinguait… ce sont des choses que peuvent faire les vraies amies, elle en avait le droit. Avec cette histoire de rendez-vous, la pauvre Claire était on ne peut plus ingénue. Elle était si puérile qu’elle ne se rendait compte de rien. Elle aurait l’occasion de lui poser mille questions, elle pourrait lui parler de son projet de faire une grande anthologie poétique des membres de la RAE, il pourrait peut- être l’aider, la conseiller, c’était un homme cultivé et important dont elle partageait les connaissances, c’était pour elle un homme de grande valeur, si grand que, non seulement il appuyait les initiatives des autres, mais, parfois, il les parrainait. Il exerçait son influence sans le vouloir, parce que dans ses messages, dans la façon de construire ses phrases coulait l’aspiration à la vie, la magie des mots et un grand respect pour la langue qu’il dominait parfaitement, son style toujours très personnel, sa riche méthodologie et son vocabulaire varié, c’était comme une encyclopédie adaptable et aimable. (A mon avis, il avait tout du beauf vieillot) Ses yeux et surtout son regard étaient une invitation à l’étude, à la recherche, pas seulement en littérature, en histoire, en philosophie ou en langues, mais aussi à la vie tout court. Carrion n’était pas comme les autres (d’après Claire, bien entendu), il savait inviter à la méditation, à la connaissance, à la lecture, à la recherche d’autres mondes, avec l’espoir que ceux qui le suivraient arriveraient au degré de sa connaissance. (L’ennui parfait)
Toute jeune, Claire avait assisté à ses différentes conférences dans plusieurs universités et son discours était toujours délicat, franc et plein de références qui ouvraient des portes à la recherche, honnête, en définitive, il ouvrait les portes sur la vie à partir de ses connaissances. Ce que faisait cet homme avait quelque chose de divin. (Cette femme a toujours été un peu barjo)
Eva riait, avec tendresse mais surtout par respect, en entendant les raisons de Claire, sachant que son amie n’était pas lunatique mais cinglée. (Si tu avais vu la vie du bon côté, ce serait différent).
La personnalité de Enrique, toujours franche, était marquée par les années. Il était d’un calme céleste, quoiqu’elle avait constaté et appris par Alfonso qu’il avait beaucoup souffert dans sa vie, mais cela ne se voyait pas. Son fils l’avait souvent entendu parler des relations entre le monde des hommes et des femmes et ce devait être une des raisons pour laquelle Alfonso avait horreur de la procréation. C’est peut-être cela qui contribua à la séparation de ses parents. On dit que les enfants, en général, unissent ce qui est déjà uni et désunissent ce qui est d’avance séparé. Il est bien possible que ce soit comme ça, si on ne tient pas compte des libertés ou des évolutions personnelles. En général, les enfants sont un obstacle pour les hommes. (Ça ne leur convient pas) Quelques étapes de la vie où ils semblent fous de toi, même s’ils se rendent compte ensuite de leur erreur, le monde masculin est tout différent du monde féminin et un beau jour, tu te rends compte que tu as perdu ton mari. C’est comme ça, l’homme, ou dans ce cas, l’époux, exige de sa femme une série de demandes qu’elle ne peut absolument pas fournir, simplement parce qu’il est retourné de manière quasi maladive en enfance ! Courage ! (J’ai souvent vu cela chez plein de mes amies, mais bon). Une enfance évidemment peu gratifiante, épuisante, mais il faut s’y faire, comme si c’était la seule chose importante qu’il y avait à faire tous les jours. Après, ta vie est gâchée, tu es répudiée par ton mari, qui en général cherche d’autres bras, puisque tu es absente, fatiguée et de mauvaise humeur, et cela sans parler que tu es une rabat- joie parce que lui, veut ou s’imagine des choses que toi tu n’avais même pas pensées, parce que ce que tu as surtout c’est la charge de la famille. Voilà entre autres choses ce que la mère d’Alfonso, Emilia, reprochait à Enrique Carrion avant leur séparation, de sorte que pour le jeune journaliste, ces jours-là furent des jours horribles. «Nous avons toutes le droit et le pouvoir d’être Medea7
7 Particulièrement sombre, la légende de Médée est constituée d’une succession de meurtres d’enfants, ponctués de fuites, qui la voient accomplir un voyage à travers toute la Grèce.
de temps à autre», disait la Française de cette manière catégorique toute gauloise.
Pendant
Claire arriva ponctuelle comme d’habitude. Elle avait oublié tout le sentimentalisme et l’érotisme que lui avait produit la voix au téléphone. Elle se présenta au rendez-vous le plus noblement possible. (C’est à dire comme une idiote). C’est sûr, avant tout elle commença par aller faire des courses pour essayer de changer un peu ses apparences – trop sauvages aux yeux d’Eva, – . Comme c’était l’automne, un automne mexicain extraordinaire, elle ne savait pas bien comment se présenter. C’était comme le rendez-vous de sa vie et ça l’était, en vérité, même si ses cinquante ans la laissaient un peu dépassée. Elle se préoccupait pour la première fois de ses plis, de ses bourrelets, de sa peau, de sa maigreur, de ses cheveux, des mèches blanches, des rides, de ses maudits ongles de collégiennes mal coupés, de ses seins qui tombaient comme des piments… c’est l’influence déchirante de la mode, vouloir toujours être belle… Soudain, elle commença à se voir difforme, dans ces miroirs qui ne sont que le reflet de la réalité mais que nous croyons toujours déformants… Bon, total, une horreur !
Devant la peur d’affronter une situation nouvelle, Claire sentit l’épouvante logique. (C’est une candide)
- Et depuis quand est-ce que cela a de l’importance pour toi ? – lui dit Eva, toi, ma petite fille si soignée (Eva était des îles Canaries) toi qui te douches tous les jours, bien entendu, mais être soignée dans quel but ?
Soudain, Claire se sentit consternée, elle était terrorisée, elle se rendit compte de son manque de conscience féminine sous toutes ses formes, actives et passives. (Comme si c’était important). Elle prit conscience que dernièrement elle n’existait plus, qu’elle était invisible et qu’elle devait laisser tomber cette
invitation à laquelle elle s’était habituée, parce que cela supposait qu’elle devait être la plus belle et la plus séduisante du monde. Pour quoi ? Pour voir un homme qui en réalité n’existait pas non plus ou seulement dans son imagination. Voilà, elle avait imaginé ses émotions, elle avait créé une personne, elle avait créé un homme pendant toute sa vie qui en vérité n’avait pas d’existence, qui ne lui appartenait pas et qui voulait attirer son attention. (C’est logique, les personnes ne s’appartiennent pas) Enrique Carrion était le corps de son personnage créé de toute pièce, une idée masculine née dans la tête de Claire depuis toujours et à cause de cela, parce qu’il n’existait pas, parce qu’il était le fruit de son imagination, elle continuait à jouir de son célibat dont elle profitait bien. (C’est une des conséquences des romans-télé. Voilà)
Claire vivait dans le monde de l’information, Carrion dans la connaissance. (C’est bien logique pour une journaliste et un homme littéraire). Même envahie par l’esthétique et la mode, elle n’est rien sans la science et la sagesse. C’est bien ce que lui disait Eva : – Voilà, très bien, idiote, c’est maintenant que tu te soucies de plaire, je te rappelle que tu n’es qu’une journaliste médiocre et tout à fait ordinaire, dévouée à ton travail et donc indifférente à ta manière d’être, capable de sortir dans la rue toute décoiffée.
Elle haïssait cette cabine d’essayage entourée de vendeuses inconnues – et en plus, les mexicaines sont sympas – dans l’attente de ce qu’elles allaient dire, comme s’il s’agissait d’une gamine. (La scène se passe dans la capitale du Mexique, on l’a déjà dit) C’est pareil que d’aller chez le coiffeur, il n’y a pas de plus grand malheur. Ressurgir, naître toute autre, sortir du néant ou être comme les femmes des revues ou comme celle de l’inter-marché ou comme celle du sixième, que sais-je ! J’ai déjà parlé ailleurs de cette tare sociale du coiffeur qui est la même dans tous les pays.
Pour finir, elle appela son amie, la sagesse (la petite pute) pour qu’elle lui dise ceci : «Claire, tu es très belle comme ça,
tu n’as besoin que d’une petite modification pour avoir de l’assurance et ne pas rester dans cette auto-mépris dans lequel tu te trouves à l’instant.» Et comment être soi-même ? Pas question de se prostituer et de faire partie de l’équipe à la mode. Ouf ! Encore heureux, c’est une amie ! «Nous ne parlerons pas de lingerie fine» dit la Ojeda, «car tu es de la vieille garde» -. C’est vrai je le suis et une vraie, comparée à toi surtout, etpourqueje puissemevoir, moi, etexceptionnellement voir Alfonso, qui est pour moi comme un frère, tu comprendras bien que…» – Bon, la culotte de coton «grand-mère» qui te plaît tellement, bon, personne ne va la voir.» – Si, bien sûr, je te rappelle que je vais interviewer une éminence, qui est le père d’Alfonso, et qu’en toute confiance, nous allons passer le week-end ensemble. Il va y avoir aussi j’espère cette blonde splendide, qu’il a… quoique, si je me souviens bien, il a dit qu’il viendrait seul.
- L’important c’est que tu te sentes bien, toi, chérie. (Ce
«chérie» s’entend toujours comme une blague) Eva bichonna Claire qui devant une telle situation était certainement dans un état atroce, il faut bien le dire, mais après les arrangements de son amie, elle paraissait mieux. Elle devenait un personnage. C’est alors qu’elle se présenta pour l’interview, sûre d’elle- même, les cheveux courts, maquillée à l’excès, on aurait dit un enfant et pourtant elle avait atteint la maturité et l’innocence, l’érotisme et la candeur…
Carrion ne se souvenait absolument pas de Claire, pourtant, elle avait sans doute été une des têtes de liste à ses cours et ses conférences. Par l’intermédiaire d’Alfonso, il s’était fait une idée plus ou moins imaginaire ou plus ou moins ennuyeuse de la jeunette. (En supposant qu’à cinquante ans on est encore une jeunette !) Le monde masculin est en général plus simple (beaucoup plus simple) ou moins tordu (donc moins intéressant) que le monde féminin, car pour Claire cette rencontre était quelque chose d’extraordinaire, c’est à dire, hors de l’ordinaire, – il y a peu de choses dans la vie à avoir cette
caractéristique – et pour Carrion ça le serait encore plus, sauf que comme homme pénétré des choses éloignées de l’émotion, il ne se rendait pas compte de ces prémonitions que nous avons tous de temps en temps. Le hasard. Ce qu’il y a de sûr c’est qu’il était un peu intrigué surtout après la description qu’Alfonso avait faite de Claire. Alfonso n’avait d’admiration pour personne, ne parlons pas des femmes… mais… enfin… il avouait qu’elle était la meilleure «femme-amie-homme» qu’il avait eue et qu’il aurait. Claire était assez masculine dans ses affaires (masculine ce n’est pas virago mais masculine).
Enrique Carrion trouva Claire beaucoup plus attirante que ce que son fils dévoyé lui avait dit mais beaucoup plus que cela, il trouva Claire fascinante. (Ce brave homme yoyote de manière évidente). Carrion était resté sous le charme… peut- être bien pour la première fois de sa vie. Les yeux profonds (référence à l’âge) de Carrion se fixèrent sur Claire, surpris. C’est comme s’il voyait quelque chose de surnaturel pour la première fois. (Claire est un monstre) Quelqu’un de l’autre monde. Il suppliait en même temps et resta sans sourciller, pour la première fois, en serrant la main si tendre de Claire. Il bredouillait. En effet, Carrion était du dix-neuvième siècle, vêtu d’un costume de lin, un bâton et un chapeau, un parfum français – Claire devina très vite la marque : Dior. Elle était folle de parfums – (mais qu’elle est bête, cette fille), une parfaite image, les cheveux blancs, les baccantes blanches aussi, ce qui lui donnait un air de mousquetaire au repos. (Celle qui écrit est vraiment idiote) En réalité, il ne ressemblait pas du tout à Alfonso. C’étaient deux hommes tout différents. Ses manières soignées, allures soignées révélèrent très vite un rapprochement étroit avec Claire, rapprochement bizarre et peut-être trop généreux mais ça n’a pas d’importance, car notre amie était prête à accepter presque n’importe quoi de son demi-dieu. (Je dis bien presque.) Pour une fois dans sa vie, Claire allait oublier ses convictions. Elle se montra donc sous son meilleur jour, naturelle, simple comme la Castille, style direct. Elle donna à la conversation un style
compréhensif et envoutant jusqu’à ce moment précis qu’on ne peut évoquer sans dire de bêtises, c’est important aussi dans la vie. (Qu’est-ce qu’elle est cruche !)
Ils parlèrent longtemps et beaucoup au début, c’était la caractéristique d’une rencontre comme celle-là. D’une conversation très technique dans laquelle l’académicien se laissa fasciner par la désinvolture et les bonnes manières de cette femme aux allures d’enfant (il devait être bien brave), qui peu à peu emprisonnait l’homme d’expérience. Il n’en croyait pas ses yeux de se voir dans une situation fabuleuse où les énergies explosent et l’atmosphère s’enrichit petit à petit. Chaque minute passait dans la bonne humeur et la conversation intelligente. Tous les deux désiraient repousser le temps. (C’est ce qui plaît à Claire). Un temps où cet homme ne cessait de parler, de rire, il prenait maintenant Claire par les épaules, puis par la ceinture, ensuite, en se promenant il la prit par la main comme s’ils étaient amis de toujours. Un amour bizarre venu d’on ne sait où, immense, les envahit, un amour complice comme celui d’un réfugié (flatterie totale), comme celui de ceux qui ont échappé à la guerre, d’un camp de concentration et qui se retrouvent dans une embrassade complice, comme des gens qui fuient quelque chose, en définitive comme ce qu’ils étaient deux survivants.
Ils ne comprenaient rien de ce qui leur arrivait, mais ils décidèrent de se laisser porter et Claire sentit pour la première fois dans sa vie quelque chose comme du bonheur, le summum du rêve. (Celle qui écrit cela a pour but de nous faire éclater le monde entier, non ?) De la part de Carrion c’était comme une résurrection, il était entré dans une de ces éruptions volcaniques qui marquent nos quinze ans et laissent une marque dans la vie des hommes, surtout quand ils croient ne plus rien ressentir. En prenant Claire dans ses bras, ils tombèrent sur le sentier de ces chemins solitaires, le temps coule, harmonieux. Ils restèrent longtemps, très longtemps. (Quelle chance !) Cet homme tremblait d’émotion (comme dans les romans-télé). Carrion et
Claire découvrirent qu’ils s’aimaient depuis longtemps, très longtemps. (Allons donc !) probablement même avant d’être créés. Alors devant ces circonstances, le solde de l’existence importait peu. Comme tout cela est bizarre !
Ces jours de week-end ne tombèrent jamais dans l’oubli, de telle façon que d’autres rencontres secrètes – en dehors de toute logique – eurent lieu. Comme les hommes se définissent bien par leur voix qu’on a plaisir à les écouter quand elle est chargée de nuances et de savoir. (J’en crève). Les rencontres – dis-je – se renouvelèrent plusieurs fois pendant l’année et chaque fois dans un lieu différent. C’est comme ça que devraient se réaliser toutes les relations si on peut appeler ça relations et non pas dépendance, parce que à partir de ce moment-là, la vie était complètement impensable sans l’échappatoire, sans l’autre, sans l’illusion de se posséder. Comment la vie nous accompagne-t- elle quand on sait qu’il y a dans le monde, peu importe où, quelqu’un qui nous aime ainsi, qui pense à nous et qui nous fait réalité, c’est la clé : nous faire réalité. Croire en quelqu’un c’est le faire réalité, c’est le même mécanisme que la foi. Soudain l’être humain découvre que ce qu’on adore le plus c’est ce qu’on déteste le moins, probablement cette chose inavouable et profonde qui ne se corrompt pas par l’habitude. C’est un secret. (Il vaut mieux s’acheter un champ sémantique)
Enfin, ils auraient pu devenir immortels par leur union, par leur passion énorme qu’ils ne voulaient perdre sous aucun prétexte. (Je n’en peux plus). Malgré son âge, Carrion ne savait pas grand chose de la vie. Maintenant si, malgré les ans, il n’avait jamais réalisé. C’est triste, navrant. A quoi sert la vie si ce n’est pour l’exprimer ou pour l’absorber comme on absorbe des langoustines ? Enrique se rendait compte de toutes ces choses qu’on veut faire avant de mourir. (On va se mettre à manger les langoustines par les micros ?)
Bien entendu, le week-end devint dix ou douze jours (je ne m’en souviens plus). Quand ils se séparèrent, Carrion remit à Claire un billet et la photo d’un hôtel à Bombay. Claire lui
promit bien sûr de s’y rendre, il n’y avait plus que deux mois avant de se retrouver. Ils avaient créé leur propre monde, ils étaient des dieux (et quoi encore ?) et peu importe si pour l’un d’eux, il était un peu tard, si de nombreuses années étaient passées, si tout s’était bien passé ou non. Ils s’étaient simplement trouvés enfin et tout ce qui leur arrivait était inénarrable parce que ce n’était pas de ce monde-ci. L’idéal inventé se personnifiait dans cet homme, celui sans qui la vie n’aurait plus de sens. Enrique avait réussi quelque chose dans l’esprit et le cœur de Claire, quelque chose que nous aimerions tous, quelle que soit l’heure du départ : ne pas être oubliés. (Bon, bon, ne va pas nous casser les pieds).

Revenons sur terre. Il n’y a rien de mieux que la vie pour nous surprendre. Pour la première fois ils étaient sur la scène comme de vrais artistes de grand talent, comme des personnages qui ne sont pas mal du tout. Ils réussissaient ce qui fait le motif principal de cette histoire. Claire a réussi à se passer de son créateur et je ne sais pas si les personnages finissent par devenir des êtres humains ou le contraire… je ne sais pas si on part de la fiction vers la réalité ou de la réalité pour construire un monde imaginaire. Maintenant, les mouches sont là pour entraver mon travail et j’ai vu mon créateur, c’est l’ennemi le plus terrible, le plus acharné à me voir progresser, et surtout, à me voir immortelle. (Maintenant que tu as réussi à enrager le lecteur, va-t-en. Je suis la muse qui t’inspire mais laisse tomber…)

























