Episodes Nationaux: ‘Le 19 mars et le 2 de mai’ chapitres

http://www.rtve.es/play/audios/episodios-nacionales/episodios-nacionales-rne-19-marzo-2-mayo/4043549/

– XXI –

Cette nuit-là, doña Ambrosia de los Linos et le licencié Lobo nous visitèrent. La première se plaignit de n’avoir pas vendu un seul mètre de ruban de toute la semaine.

  • Parce que, disait-elle, les gens sont si effrayés de tout ce qui se passe, que personne n’achète et l’argent, ils le gardent craignant que, du jour au lendemain, tout le monde se retrouve sur la paille.  
  • On n’a rien fait ici non plus, dit Requejo et, si actuellement je ne m’étais pas mis dans la tête d’emporter le contrat de la fourniture des troupes françaises, il se peut bien que nous en serions à demander l’aumône.
  • Et vous allez donner à manger à ces gens-là ? demanda, inquiète, doña Ambrosia. Pourquoi ne leur versez-vous pas du poison afin qu’ils en crèvent tous ?
  • Mais, n’étiez-vous pas amie du Français et n’est-ce pas vous qui vous demandiez si Murat vous avait regardée ou pas ?… Allons, madame doña Ambrosia, demanda Lobo, avez-vous eu une aventure avec ce monsieur ?
  • Ah ! Je vous jure, pour mon salut, que je n’ai jamais revu ce monsieur, je n’en ai aucune envie. Maudits Français ! Ne dit-on pas maintenant que mon cher monsieur don Carlos IV va redevenir Roi et que le Prince va redevenir Prince ? Et tout ça pour les beaux yeux du petit empereur.
  • Bah ! dit Lobo. Qu’est-ce qu’est allé faire notre Roi à Burgos, sinon se faire reconnaître par Napoléon ?
  • Ce n’est pas à Burgos mais à Vitoria et il est bien possible qu’en ce moment, il soit en France, chargé de chaînes. Ce qu’ils veulent, c’est lui retirer sa couronne. Nous voilà bien, quand on croyait que monsieur Bonaparte venait tout arranger, voilà qu’il va tout mettre par terre. C’est incroyable : on désirait la venue de ces messieurs et maintenant si le diable Patillas nous en débarrasse avec deux mille des siens, on pourra s’estimer heureux.
  • Non ! que les Français restent ici mille ans, voilà ce que je désire, dit Requejo. Si j’obtiens ce contrat, ma brave doña Ambrosia, il se peut bien que moi, tel que tu me vois, je cesse d’être dans la pauvreté.
  • Ôtez-vous cela de la tête. Que voulez-vous faire de tous ces Français ici, de ces zamelouks, de ces gloutons, de toute cette canaille qui ne vient ici que pour manger notre pain ? Qu’est-ce que vous croyez ? Ils sont chez eux et ils meurent de faim, ils savent bien, ces filous, où on peut en trouver. C’est ce que j’ai toujours dit. On dit que si Napoléon pense ça, c’est surtout qu’il a faim, très faim.
  • Moi, je pense que nous allons avoir ces Français encore longtemps, affirma le licencié, parce que maintenant… Dès que notre Roi va être reconnu, ils vont venir ici ensemble pour ensuite marcher sur le Portugal.
  • Quelle bêtise ! s’écria madame de los Linos. Ils sont en train de nous jouer le pire des mauvais tours. Ce matin, j’avais chez moi, à prendre les mesures de chaussures, le bottier qui s’appelle Pujitos. Il m’a dit que, sur le marché du Rastro et dans le quartier des Vistillas, tous sont très inquiets et quand ils voient un Français, ils le sifflent et lui jettent des épluchures ; il m’a dit aussi que lui se met en colère et comme il faisait partie des principaux auteurs du renversement de Godoy, il va aussi être le premier à monter sur ses ergots face aux Français… Ah ! Ce Pujitos fait peur et c’est quelqu’un qui fait ce qu’il dit.
  • Si j’obtiens le contrat, pourvu que personne ne se rebelle contre les Français, dit Requejo.
  • S’il y a un soulèvement, affirma Restituta et s’il en meurt quelques centaines, ça fera ça de moins à nourrir. Quelques bouches de moins, ça ne va pas réduire le contrat pour autant.
  • Tu penses comme une sage, dit don Mauro, mais, s’ils s’en vont, qu’est-ce qui se passe ?
  • Ils s’en iront après nous avoir suffisamment détruits, ajouta doña Ambrosia. Ils ne manquent pas de culot ces messieurs. Ils marchent dans la rue en donnant du talon et font sonner leurs éperons, leur sabre, leur cartouchière, leur ceinturon et autre ferraillerie qui fait un bruit de crécelle… Et il faut voir comment ils regardent les gens !… On dirait qu’ils veulent manger les enfants tout crus… et évidement, vous allez les voir courir le jour où l’Espagnol va dire : «Je vais me gratter là où ça me démange.»
  •  Tout ça, c’est du baratin, dit Lobo. Laissez-les revenir à Madrid, le Roi et l’Empereur et vous verrez que tout va s’arranger. Don Juan de Escóiquiz, un ami à moi, et le premier des diplomates de toute l’Europe, m’a dit avant de s’en aller, que ceux qui croient que Napoléon essaie de détrôner le Roi d’ici ne sont que des benêts. Soyez tranquilles, tant qu’il y aura des problèmes, mon chanoine va tout arranger, c’est pour cela que le Seigneur lui a donné cet immense talent qui fait peur.
  • Napoléon ne vient ici que l’épée à la main, continua doña Ambrosia. Le père Salmon de l’Ordre de la Merci, qui était chez moi ce matin (et qui évidemment a emporté une demi-douzaine d’œufs énormes), m’a dit qu’il ne lui échappe rien, et que nous allons être en guerre contre les Français. Napoléon est en train de nous enfumer comme des naïfs. Vous voyez bien qu’il y a quinze jours, on disait qu’il venait, et au Palais on montrait les bottes et le chapeau qu’il avait envoyés à l’avance. Don Lino Paniagua, qui a vu ces éléments et les a eus entre les mains, m’a dit que les bottes étaient très grandes et presqu’aussi grandes que cette salle. Quant au chapeau, il dit qu’il était si graisseux qu’un vulgaire cocher Simon ne le mettrait pas, ce qui prouve que cet Empereur est un grand goret, si vous me permettez.
  • Vingt mille Français sont ici, dit don Mauro sur un ton méditatif. Beaucoup de pain, beaucoup de lard, beaucoup de pommes de terre, beaucoup de piment, beaucoup de sel, beaucoup de choux à entrer dans vingt-cinq mille bouches ! Et on dit qu’ils sont affamés depuis un certain temps.
  • Evidemment, mon frère, dit Restituta, de l’argent d’avance.

Don Mauro prit un morceau de papier et, après une profonde inspiration, fit ses comptes.

  • Et de tout ce qu’il y aura en trop dans le magasin ne pourrait-on pas le rapporter pour les frais de la maison ? demanda la brave sœur. Parce que ce sont des temps… madame doña Ambrosia : on ne gagne rien…
  • Allons, allons, dit doña Ambrosia. Vous vous plaignez sans avoir mal. Vous avez plus d’argent que dans les coffres du Trésor. Et, au fait, Restituta, quand vous marie-t-on ?
  • Mon Dieu ! Qui pense à cela maintenant ? Rien ne presse.
  • Juan de Dios ne doit pas penser la même chose. Et vous, petite Inès, quand vous décidez-vous ?
  • Elle est bien décidée, dit vivement Restituta. La chipie dissimule bien son plaisir. Celui-ci la gâte.
  • C’est très bien : une petite, bien élevée, doit faire des grimaces devant le mariage jusqu’au moment venu. Mais, ma fille, le temps passe et voilà qu’il est déjà dix heures… Adieu, adieu.

Doña Ambrosia s’en alla, Lobo fila peu après et, les deux femmes étant montées se coucher, seuls restèrent dans l’arrière-boutique le patron et le commis, qui faisaient les comptes du contrat.

Je me mis au lit et je m’endormis profondément ; mais vers minuit, une fois mon maître rentré aussi, alors qu’il régnait dans la maison un calme et une tranquillité, des cris aigus me réveillèrent, aussitôt je reconnus le fond de gorge qui les exprimait, c’était Restituta.

Il y a sûrement des voleurs dans la maison, me dis-je en sautant du lit.

Restituta, angoissée, appelait son frère qui sortit avec une trique en disant :

  • Où sont ces fripons, où sont-ils, ils vont voir si je suis homme à me laisser ôter le fruit de mon honnêteté !
  • Ce ne sont pas des voleurs, dit Restituta, d’une voix tremblante de colère ; ce ne sont pas des voleurs, c’est pire.
  • Alors, c’est quoi, maudits démons ?
  • C’est que… continua la sœur, en s’adressant au maître et à moi qui accourait avec un bâton. Inesilla… Je disais bien que cette gamine nous donnerait du fil à retordre… elle est folle, c’est une fille des rues, une intrigante, une fille perdue.
  • Allons… qu’a-t-elle fait ?
  • Eh bien, je veillais et elle dormait, soudain elle a commencé à parler dans ses rêves. Ah ! Je ne sais comment je ne l’ai pas étranglée ! Elle a d’abord prononcé quelques mots que je n’ai pas pu comprendre, puis elle a dit ceci : «Je jure que je t’aimerai toujours ; je jure que je t’aimerai quand je serai comtesse, quand je serai princesse, quand je serai riche, quand je serai une grande dame. Mais je ne veux être rien de tout cela sans toi.» Elle s’est tue un moment puis elle a continué ainsi : «Comment ne pas t’aimer ! Tu vas me sortir des griffes de ces deux sauvages… Ah ! Adieu : j’entends la voix de mon oncle, ce vautour. Adieu…» Ensuite cette maudite gamine, comme si ces insultes ne suffisaient pas, a porté les paumes de sa main à sa bouche et s’est donné des tas de baisers. Qu’est-ce que tu en penses, mon frère ? Je ne sais pas comment j’ai pu ne pas l’étouffer ! Sans pouvoir faire autrement, je me suis jetée sur elle ; elle s’est réveillée, épouvantée, et en se redressant ce bouquet de violettes est tombé de sa poitrine.

En disant cela, Restituta montrait dans sa main tremblante la terrible preuve du délit. Don Mauro resta hébété et confus, puis, prenant le bouquet, le mordit, plein de rage et le jeta par terre où il fut foulé tour à tour par les pieds du frère et de la sœur en furie.

  • Alors comme ça, je suis un vautour ! s’écria-t-il en lançant des étincelles. Un vautour ! Appeler vautour un gentleman comme moi ! Belle façon de me remercier ! Je vais lui montrer les dents, moi, à cette chipie. Mais ce bouquet, qui le lui a donné ?
  • Mais, Mauro…
  • Mais, Restituta…

Et plus ils étaient confus, plus ils se mettaient en colère tous les deux et leur colère montait à mesure qu’augmentait leur trouble jusqu’à ce que Requejo, retrouvant ses lumineuses idées après une rapide méditation, dise :

  • Elle est amoureuse d’un garçon des rues. Quelqu’un a dû entrer ici. C’est à devenir fou. Gabriel, Gabriel, viens ici.

Je compris tout de suite que j’étais en danger d’être soupçonné par mes maîtres féroces et, si c’était le cas, ils me mettraient à la porte, rendant impossible absolument la réalisation de mon projet, je trouvai prudent de les égarer de manière ingénieuse en repoussant leurs soupçons.

  • Monsieur, dis-je à mon maître, j’attendais que vous finissiez de parler pour vous dire une chose qui va peut-être aider à découvrir le fin fond de l’histoire. Eh bien, hier soir, quand je suis sorti chercher la caisse de figues séchées, j’ai cru voir dans la rue un petit monsieur, un monsieur qui regardait vers ces balcons… puis, pensant que je ne le voyais pas, lança quelque chose…
  • C’est cela, c’est cela… le bouquet, cria Requejo.
  • Cette même nuit, continuai-je, je pensais vous le dire ; mais comme cette dame était là et ensuite que vous et don Juan de Dios vous étiez en nombre…
  • Et elle ? Elle s’est montrée au balcon ? demanda Restituta.
  • ça, je ne peux pas le certifier, parce qu’il faisait déjà noir et je n’ai pas bien vu. Mais, soyez sûr que je vais être en alerte et rien ne m’échappera. Pour sûr, si vous me donniez la charge de surveiller la gamine en sortant, la petite ne pourra pas se moquer de nous.
  • C’est insupportable ! s’écria sauvagement don Mauro. Bon, allez tous vous coucher. Demain, je vais lui dire deux mots à la demoiselle.

Je me retirai dans ma chambre et de mon lit, j’entendais l’épouvantable Requejo qui parlait à sa sœur.

  • Rien à faire, cette semaine, je me marie avec elle. Si elle ne le veut pas de bon gré, ce sera de force. Je suis furieux, je suis en colère. Demain, elle saura qui je suis, moi, Mauro Requejo. Nous allons l’enfermer dans le sous-sol, sans manger. Vaut-elle le croûton de pain qu’on lui donne pour tromper sa faim ? Nous lui dirons qu’elle ne goûtera à rien, qu’elle ne boira pas une goutte jusqu’à ce qu’elle consente à être ma femme… Nous allons l’enfermer dans le sous-sol, parfaitement, dans le sous-sol. Et si elle ne veut pas, du bâton et encore du bâton. Elle va voir que j’ai une main de fer… Me traiter de vautour, cette gamine des rues… Je suis furieux… je me la boufferais… Oui ! je vais la laisser s’échapper avec le garçon du bouquet, sûrement… Non, mais… Elle va se marier, oui, elle va se marier et sinon, elle ne sortira d’ici que les pieds devant… J’ai très mauvais caractère !…. Que le diable m’emporte si je ne me la marie pas, moi… Et si ce n’est pas de bon gré, ce sera de force, je vais l’attacher à un poteau, je vais la fouetter, je vais l’ouvrir en deux avec un ouvre-boîte.

Requejo ressemblait alors à un démon échappé de l’enfer ; et les premières lueurs de l’aurore, qui avaient du mal à pénétrer cette maison obscure, le trouvèrent encore éveillé, il vociférait comme un insensé.

– XXII –

Aussitôt dit, aussitôt fait : dès le lendemain matin, don Mauro semblait prêt à réaliser son projet ignoble et ainsi précipiter le martyre d’Inès, en se la mariant, selon son barbarisme. La tactique d’amabilité et de fausse douceur, recommandée par le licencié Lobo se révéla inutile, remplacée par un système de terreur qui mettait en œuvre toutes les facultés fécondes de doña Restituta. Avant de partir à la réunion où don Mauro et deux autres commerçants devaient se mettre d’accord sur la vente aux enchères du ravitaillement, mon maître eut le goût d’organiser lui-même le nouveau système. Il s’arrangea pour qu’Inès ne sorte pas de sa chambre, même pas pour manger, que les vitres et les volets de la petite fenêtre qui donnait sur la rue la Sal, soient fermés, fixés de l’intérieur par de très gros clous, et il disposa une sentinelle dans la pièce même, cette mission ne pouvait revenir qu’à une seule personne, à Restituta en personne.

Il n’était plus possible alors de voir Inès, ni de lui parler, ni de la prévenir car tout indiquait que cette surveillance tenace ne se terminerait que lorsque les Requejo verraient satisfait leur désir de marier la jeune fille à eux deux. Enfin, vinrent les vexations exercées sur Inès jusqu’à la plus extrême, celle de lui faire savoir avec énergie qu’elle ne verrait la lumière du soleil que pour se présenter devant les autels. La situation d’Inès était donc insoutenable et si critique que je me décidai résolument et sans plus attendre à lui redonner la liberté tant désirée. Pour être le plus efficace possible, il fallait profiter du jour où les deux sauvages, mâle et femelle, seraient dehors pour n’importe quel négoce, car penser à la fuite tant que les geôliers seraient à la maison était penser inutilement. Don Mauro, occupé à son contrat, sortait souvent ; mais Restituta, imperturbable comme le sphinx de Pharaon, ne bougeait pas de la maison, ni de la chambre d’Inès, ni de sa chaise. Pour surmonter pareille difficulté, j’imaginai, à force d’y repenser, le moyen suivant.

Ma séductrice de maîtresse avait l’habitude, hautement lucrative, d’assister à toutes les soldes qu’annonçait le Diario, et elle le faisait avec la louable intention d’y trouver des meubles, des matelas, du linge, des décorations de maison et autres objets qui, une fois acquis à bas prix, étaient revendus dans deux ou trois friperies de la rue Tudescos, qui lui appartenaient en exclusive, sans que cela ne paraisse. Vers le 15 avril, elle eut connaissance d’un trousseau complet de meubles de valeur, mis en vente dans une maison de la place des Affligés. Elle les avait vus et examinés, et bien qu’ils lui aillent à merveille, ne les acheta pas parce que la propriétaire, veuve d’un conseiller des Indes, ne se résignait pas à se séparer de son unique fortune pour presque rien. Elles marchandèrent : Restituta offrit un montant encore plus élevé ; mais l’accord ne fut pas conclu, et cette dernière revint à la maison sans avoir défait les cordons de sa bourse, même si visiblement, elle était inconsolable d’avoir laissé échapper une affaire de cette importance. C’est donc sur cette vente, sur ce marchandage, sur cette déception que je construisis l’édifice de ma trouvaille qui devait faire disparaître de devant mes yeux madame ma maîtresse, doña Restituta, pendant quelques heures.

C’était un dimanche, le jour du 1er mai. Je sortis dans la matinée et me dirigeai à mon ancienne maison, c’est là que fut trouvée une femme qui se chargea d’aller porter à doña Restituta la commission que je lui remis précisément. La maîtresse était, à quatre heures de l’après-midi, assise dans la salle de couture, quand se présenta à elle ma commissionnaire, lui disant que la dame de la place des Affligés consentait à donner les meubles à la dame de la rue la Sal, en échange du prix qu’elle avait eu l’honneur de lui proposer.

Restituta fit un bond et aussitôt, son imagination en ébullition imagina tout de suite les bénéfices non négligeables qu’elle pouvait en tirer. Elle s’habilla avec cette légèreté vipérine qui la caractérisait et, une fois le balcon et la porte de la chambre d’Inès fermés, eut la condescendance incomparable de me remettre la clé de la porte qui conduisait à l’escalier principal ; elle recommanda à Juan de Dios le plus grand soin et sortit.

Dès que je la vis sortir, je respirai, incroyablement soulagé. Il me sembla qu’elle disparaissait pour toujours, emportée sur les ailes de démons vengeurs.

Il n’y avait pas un instant à perdre et je dis à mon amie de l’extérieur :

  • Ma petite Inès, prépare-toi. Prends toutes tes affaires et attends un instant.

La seule difficulté résidait dans le fait que Juan de Dios puisse découvrir mon intrigue et s’oppose à notre fuite ; mais je comptais bien sur la traditionnelle facilité d’aveugler complètement celui qui a devant les yeux le bandeau de l’amour. Je descendis à la boutique, et là, dès le premier moment, je remarquai que la fortune ne m’était pas très favorable, parce que Juan de Dios était en conversation avec deux militaires français, ce qui n’était pas l’occasion rêvée de me donner la fausse clé qui me manquait.

Pour faire bref, je dirai la raison pour laquelle les deux Français étaient là. Un officier de l’administration militaire était à la recherche de mon maître pour lui parler de je ne sais quel détail en lien avec le contrat de ravitaillement ; un autre l’accompagnait, on aurait dit un lieutenant de la garde impériale, ce dernier conversait avec Juan de Dios en mauvais espagnol disant qu’il était franco-basque. Comme le commis était né et avait grandi dans le même pays, ils se considérèrent compatriotes, et il y eut de grandes poignées de main. L’étranger était un grand garçon blond, aux manières courtoises et à l’aspect sympathique.

  • Vous souvenez-vous de la famille Sajous, à Bayonne ? dit-il à Juan de Dios.
  • Eh bien, comment ne pas m’en souvenir. Mon père, don Blas Arroiz a été secrétaire chez monsieur Hipólito Sajous, à Bayonne et ensuite dans une autre maison des Sajous à Saint-Sever, répondit Juan de Dios.
  • Celui de Saint-Sever, c’est mon père, ajouta le Français ; mais moi, je suis né à Puyoo, où ce Sajous-là a une fabrique de tissus. Je me souviens avoir entendu parler dans mon enfance d’un administrateur de Guipuzcoa qui est mort chez nous.

Ils continuèrent à parler un quart d’heure sur ce ton jusqu’à ce qu’à la fin, après de mutuelles congratulations et offres diverses, le Français prît congé, promettant de venir nous rendre visite une autre fois. J’étais si impatient que j’eus besoin de cacher mon agitation pour qu’on ne reconnaisse pas sur mon visage ce que j’avais entre les mains. Sans perdre une minute, parce qu’en perdre une était me perdre, je dis à Juan de Dios :

  • Allez, l’ami ; c’est le moment de remettre à la petite la lettre d’amour que vous avez écrite.
  • Oui, mon garçon, voilà, répondit-il en me montrant la missive, un monument de calligraphie. Qu’est-ce que tu penses de ce travail ? As-tu vu des fois une écriture comme cela ? Regarde bien ce M et ce H en majuscules. Oh, les traits fins ! Et ces lettres où je marque son nom, qu’est-ce que tu en penses ? Trois jours de travail pour mettre ce nom divin qui adoucit l’âme comme celui de Jésus.

Il adoucit l’âme et la langue

Plus que le sucre et le miel

par ces cinq petites lettres.

Celui-là n’en a que quatre ; mais quel délié ! Et toute la lettre est du même tonneau. Il n’y a que onze pages ; mais je crois que cela suffit. Comme c’est la première que je lui écris, il ne faut pas que je la fatigue de trop : n’est-ce pas ?

  • Je trouve ça très bien. Deux mots bien dits, ça suffit pour l’instant. Mais l’important est de la lui porter le plus vite possible car elle l’attend avec impatience.
  • Comment ça, elle attend ? Lui aurais-tu dit quelque chose par hasard ?
  • Non… vous allez comprendre… Elle a bien dû le deviner. Quand je lui ai donné le bouquet, je lui ai dit qu’une personne de la maison le lui envoyait, une personne qui l’aimait beaucoup et qui pensait la sortir de là : alors, elle lui a donné des baisers.
  • Elle lui a donné des baisers ! s’écria le commis, si ému que des larmes lui montèrent aux yeux. Elle lui a donné des baisers ! C’est-à-dire qu’elle l’a porté à ses lèvres divines. Ah ! Gabriel, tu crois qu’elle va répondre à mes avances ?
  • Je ne le crois pas, j’en suis sûr, répondis-je énergiquement. Mais, vite, la lettre. Elle ne va pas être qu’un peu contente. Tant que j’y pense, il faut que vous me donniez la clé que vous avez commandée au serrurier pour que je puisse entrer et lui donner la lettre en mains propres, parce qu’il ne convient pas qu’une chose de cette importance soit jetée comme ça… alors.
  • Non, la clé, je ne vais pas te la donner, répondit-il, parce que tu n’as pas besoin d’entrer. Je veux qu’elle soit seule pour jouir à son aise du plaisir de la lecture. Alors comme ça, tu me dis qu’elle l’a bien reçue ?
  • Mais la clé, la clé… Vous ne me donnez pas la clé ?
  • Non, la clé, je ne vais pas te la donner. Laisse-la seule, il y aura bien quelqu’un qui la sortira de là. Ah ! Si j’osais y aller moi-même et lui parler… Mais non. Dans la lettre, je lui dis mon amour et mes projets ; je lui dis que je vais vite la sortir de cet épouvantable esclavage et qu’elle sera ma femme, ma petite femme adorée, car nous nous marierons loin d’ici… Sais-tu, toi, par où on va à ces îles désertes qu’on nous raconte… ? Nous irons là-bas ; parce qu’il faut que tu saches, mon petit Gabriel, que je suis riche, moi. J’ai conservé mes biens depuis vingt ans. Le dommage, c’est que tout est au pouvoir des Requejo… mais, je vais bientôt prendre ce qui m’appartient. Entre cette nuit et demain, je vais mettre mon plan à exécution. Tu vois cette lettre destinée à mon maître ? Eh bien, tout dépend de cela. Quand il la lira… mais c’est un secret… motus.
  • Alors comme ça, vous ne me donnez pas la clé ?
  • Non. Pour quoi faire ? Je ne veux pas que tu la voies, je ne veux pas que tu lui parles, si moi, je ne lui parle pas ou ne la vois pas. Penser que tu entres dans sa chambre et qu’elle te regarde me fait ressentir de la jalousie… Ah ! Gabriel, je me meurs ; moi, je n’en dors plus, je ne mange plus, je ne bois plus. Si je n’avais rien à faire, je serais nuit et jour à aller et venir sur la promenade des Mélancoliques. C’est mon unique plaisir, penser à elle, me la représenter par la pensée et entamer avec elle des dialogues sans fin. A chaque instant, je l’embrasse, je lui donne des baisers, comme je veux, je lui mets des fleurs dans les cheveux, je la porte dans mes bras quand elle est fatiguée, je la berce, je lui chante quelque chose pour qu’elle s’endorme et je l’habille le matin à son réveil.
  • Vous êtes heureux donc, répondis-je ; mais si vous me donniez la clé, je lui raconterais tout cela.
  • Non ; je lui dirai moi-même demain, cette nuit peut-être, dit Juan de Dios, enthousiaste. Car, crois-tu que je peux accepter un jour de plus le martyre qu’elle subit ? Gabriel, à toi je peux confier mes plans. Cette nuit, cette nuit, Inès sera libre ! Tu sais par où l’on va dans cette île déserte ?… Allez, porte la lettre, tu la jettes par le soupirail ; entends-tu ? Pauvre petite, qu’est-ce qu’elle va dire quand elle saura que quelqu’un s’intéresse à elle, quelqu’un l’adore et est prêt à sacrifier sa vie, ses biens, son honneur… C’est ce que j’ai dit au saint-sacrement, et à la Vierge Marie, ce matin. Tous les jours, je vais à la messe et je prie Dieu et tous les saints pour elle. Ce matin, quand le prêtre a levé le calice, je l’ai regardé et j’ai dit : «Saint Sacrement de mon âme, moi, j’aime Inès. Si tu veux que je ne l’aime pas plus que toi, donne-la-moi. Je ne t’ai jamais rien demandé. Je serai bon pour elle, sans elle je serai… ce que le démon voudra.» Allez, Gabriel ; porte-lui ce petit mot, va !

On en était là quand don Mauro entra avec deux amis. Juan de Dios lui donna la lettre dont il m’avait parlé avant avec tant de mystère. Après l’avoir lue, don Mauro lança de grands cris de colère qui nous remplirent tous de frayeur. Aussitôt, il fit sortir Juan de Dios pour une course pressante et moi, je me retirai. Bien que le malade n’ait pas voulu me remettre la clé, je compris que je ne devais pas reculer et, décidé à tout, je pensai à défaire les verrous de la porte où Inès était emprisonnée. Ce qui jouait en ma faveur, c’est que Requejo était en train de discuter chaleureusement avec ses deux amis, et en plus, qu’il ignorait l’absence de sa sœur.

Je demandai mentalement à Dieu du secours et après avoir prévenu Inès de se préparer et de m’aider de l’intérieur, je pris une petite barre de fer en forme de bédane, qui traînait dans la salle des gages, et je commençai ma délicate besogne. La peur de faire du bruit m’obligeait à peu employer la force et la serrure ne cédait pas. Je chantai à haute voix pour étouffer tout bruit, et enfin, aidé par Inès qui poussait de l’intérieur, je réussis à défaire un des panneaux que nous eûmes grand soin de retenir pour qu’il ne tombe pas par terre.

  • Tu es libre, Inès, allons-nous-en. Fuyons sans plus tarder, m’exclamai-je follement. Si on s’arrête un instant, nous sommes perdus.

Nous nous dirigeâmes vers la porte qui conduisait à l’escalier extérieur. Je l’ouvris et nous sortîmes. Il faisait nuit. Un homme descendait des étages supérieurs et vint vers nous jusqu’au palier. Je remarquai qu’il nous regardait, surpris ; j’observai à mon tour et je ne pus m’empêcher de trembler en reconnaissant le licencié Lobo, qui tendant le bras pour nous arrêter, demanda :

  • Où allez-vous ?
  • Qu’est-ce que ça peut vous faire ? dis-je en colère, voyant devant moi un si terrible obstacle.

Puis, considérant que face à un tel oiseau, il valait mieux employer l’astuce plutôt que la force, j’ajoutai :

  • Doña Restituta a demandé qu’on la rejoigne. Elle est allée chez une amie…
  • Tu n’es qu’un coquin fini, me répondit-il. Où vas-tu avec cette fille ? Fripons, vous fuyez cette sainte maison ! Je vais vous arranger cela. Entrez vite fait si vous ne voulez pas que je vous emmène à la prison municipale.

Mon désespoir était sans limite et encore maintenant, je suis heureux de n’avoir pas eu un poignard parce que je l’aurais enfoncé dans le cœur de ce petit fonctionnaire intrigant.

  • Ah ! coquin de voleur, je te reconnais bien, je sais bien qui tu es, continua-t-il. Cette nuit, précisément je pensais venir régler mes comptes… Je ne t’avais pas reconnu, petit scélérat ; mais je sais quel genre d’oiseau tu es… J’avais bien envie de te mettre le grappin dessus.

Et effectivement, il me tenait si fort que je ne sais pas comment il ne me cassa pas le bras.

Inès pleurait. Lobo la saisit par un bras aussi et nous poussant vers l’intérieur, nous dit :

  • Je suis arrivé à temps, bande de petits rejetons !

Je fis un effort désespéré pour me défaire de ses griffes et je me défis. Il poussa alors un cri et dit :

  • Ce fripon m’échappe… au voleur… venez vite…

Don Mauro monta précipitamment et les gens se réunirent sous le porche, là-dessus arriva Restituta, et peu après je me retrouvais entre les deux Requejo comme le Christ entre les deux larrons. Inès tomba dans les pommes et le scribouillard la soutenait.

– XXIII –

  • Mais je n’en crois pas mes yeux, s’écriait ma maîtresse. Alors comme ça, la demoiselle fuyait avec Gabriel ! Brigand ! voleur ! voyez comment il nous trompait avec sa tête d’angelot. Viens ici, ajouta-t-elle en me donnant des coups. Où allais-tu avec la petite Inès, monstre ? Qu’a-t-on donné pour la livraison, voleur de demoiselles ? A la prison, au bagne et vite avant qu’on ne l’écorche tout vif. Mais, dis-moi, tu volais Inès ?
  • Oui, vieille sorcière, répondis-je avec fureur. Je fuyais avec elle !
  • Eh bien, maintenant, tu vas passer par le balcon dans la rue, dit don Mauro, clouant sur moi sa puissante griffe.

Franchement, mesdames et messieurs, je croyais être arrivé à ma dernière heure au milieu de ces trois barbares, chacun selon son style bien particulier me mortifiait à qui mieux mieux. De tous les coups et les vexations que je reçus là, je vous assure que rien ne me faisait plus souffrir que les pincements de doña Restituta, dont les doigts, imitant les coups de bec d’un oiseau de proie, se nourrissaient là où ils trouvaient le plus de chair.

  • Et c’est sans doute toi qui as envoyé cette maudite femme, pour me faire sortir de la maison, car sur la place des Affligés, il n’y a aucune trace de vente. Ce garçon mérite la potence, oui, monsieur de Lobo, la potence.
  • Et cette dépenaillée, ma nièce, s’en allait toute contente ! dit Requejo, renfermant Inès dans le misérable réduit.
  • On a introduit l’enfer dans notre maison, ajouta Restituta. La potence, oui monsieur, la potence, monsieur de Lobo. Vous n’avez pas le moindre petit brin de charité si vous ne le dénoncez pas aux magistrats. Mais comment ce petit dragon a pu nous tromper ! C’est à en mourir de rage.

Le scribouillard prit alors la parole autorisée et, étendant sur ma tête, ses bras en attitude de justice tutélaire qui protège même les criminels, dit :

  • Modérez votre juste colère et écoutez-moi un instant. Je vous ai déjà dit que nous nous occupions jalousement de faire une purge digne de ce nom en cherchant et démasquant toutes les personnes indignes qui furent protégées par le Prince de la Paix ; ce monstre, madame, ce vil marchand, cet infâme favori…, est tombé grâce à Dieu et nous pouvons l’insulter sans crainte ! Car, comme je disais, pour que la nation soit libre de tous ces gueux qui ont servi avec lui, nous leur ôtons leurs postes s’ils ne paient pas leurs crimes en prison ou en exil. Si vous voyiez, mes chers amis, comment je me suis distingué dans ces perquisitions ; si vous entendiez les éloges que j’ai mérités des principaux serviteurs de la personne royale !
  • Mais, que vient faire tout ce bavardage, dit Requejo avec impatience, qu’est-ce que ça a à voir… ?
  • ça a beaucoup à voir… continua l’homme de la Justice, parce que, vous me direz ce que vous en pensez quand je vous dirai que ce filou de gamin, ce menteur ici présent, a reçu les faveurs du Prince, et c’est ce même Gabriel que depuis quinze jours, nous sommes en train de chercher, à tout prix, mon compagnon et moi.

Les Requejo, mâle et femelle, se regardèrent épouvantés.

  • Eh bien, écoutez et tremblez d’indignation, poursuivit le petit gratte-papier. La veille de sa chute, monsieur Godoy a envoyé à la Secrétairerie d’Etat une feuille volante demandant qu’on donne à ce jeune homme une place dans les bureaux de l’Interprétation des Langues. Que vous en semble, mesdames et messieurs ? Et pourquoi, direz-vous ? Parce que ce jeune homme sait le latin, paraît-il, et a composé un poème en vers latins ; et les quelques voyous qui l’ont lu, allèrent raconter cette histoire au Prince, disant que mon garçon était un puits de science. Mensonges et encore mensonges ! On le voit bien ; quand, à la Secrétairerie d’Etat, on a reçu la feuille volante, cela a fait grand bruit, parce que le Prince de la Paix était déjà déchu, et ces éminents hommes publics, après avoir mis Moratín à la rue, attendaient que se présente ce prodige, sinon pour lui trouver une place, au moins pour le voir. Mais, moi, je suis sur la trace d’une place pour y mettre un de mes cousins qui parle trois langues, le valencien, le galicien et le castillan ; et donc aussitôt, mon compagnon et moi, nous avons lancé une poursuite judiciaire pour connaître les antécédents de ce loustic et nous avons réussi à prouver qu’à Aranjuez, il vivait avec le petit curé don Celestino ; en plus, tous les jours, ils allaient ensemble chez Godoy ; en plus, le garçon  écrivait des lettres en son nom et les apportait à Madrid, le dimanche, à l’ambassadeur de France ; en plus, il se cachait pour entrer dans certaine taverne et écouter ce qui se disait, et bien d’autres friponneries que j’ai mentionnées en détails dans le procès-verbal de cette poursuite judiciaire.
  • Mon Dieu ! Dieu nous garde ! Au saint patron de la boutique, nous devons d’avoir découvert à temps ce que nous avions chez nous, dit Restituta.
  • Evidemment, cette affaire de latin était une pure farce.
  • Eh bien, il ne faut pas y aller par demi-mesures, dit mon maître, il faut le remettre à la justice.
  • C’est de mon ressort, répliqua Lobo. Nous verrons ce qu’il répond aux charges qui pèsent sur lui dans le procès, en tant que complice de l’aumônier militaire d’Aranjuez. On n’a pas réussi à prendre ce dernier, et d’après les nouvelles que j’ai reçues aujourd’hui, il a disparu du Site Royal. A coup sûr, il est venu à Madrid et là, il ne nous échappera pas.
  • Attention à cette vermine qui vivait chez moi, vociféra don Mauro, menaçant une deuxième fois de mettre fin à mes jours. Monsieur de Lobo, ôtez-le-moi de là, ôtez-le-moi de ma présence parce que je vais l’achever. Je suis furieux. Quelle journée ! mon cher saint Antoine chéri ! Quelle journée !
  • Moi, je me charge de ce jeune homme, dit Lobo. La seule chose que je vous demande, c’est de me le garder jusqu’à demain.
  • Jusqu’à demain ?
  • Ce bandit ne peut pas rester chez moi jusqu’à demain ; non, monsieur, objecta ma maîtresse.
  • Il n’y a pas un lieu sûr pour l’enfermer ?
  • Oh ! N’ayez crainte, si on le garde au sous-sol, il y sera comme dans un sépulcre, dit Requejo. La sortie est très difficile et je peux partir tranquille.
  • Mais, tu t’en vas, mon frère ? Où vas-tu de nuit ?
  • Où dois-je aller ? Mille sabords ! Où dois-je aller sinon à Navalcarnero ? Vous ne savez pas ce qui m’arrive ? Je ne vous ai pas dit ?
  • Vous ne nous avez rien dit. Il est vrai qu’avec cette chipie de nièce…
  • Eh bien, je viens de recevoir une lettre où on me signale que mon magasin de Navalcarnero a été volé. Tu vois, ma sœur ? C’est à en devenir fou ! Oui… don Roque m’écrit pour me signaler le vol et pour me dire d’aller cette nuit même, si je ne veux pas tout perdre.
  • Et vous y allez ?
  • Illico, je pars chercher une voiture. Vous voyez bien le désastre. Ah ! Restituta ! Je t’ai bien dit de ne pas laisser s’éteindre le cierge de notre saint patron. Tu vois, c’est une punition.
  • Au ciel, on n’aime pas les gaspillages. Tu vas là-bas ? Mais tu laisses, dans ma maison, ce petit voleur ?
  • Au sous-sol, au sous-sol, jusqu’à demain, jusqu’à ce que mon brave monsieur de Lobo en dispose. Il ne se rend pas compte qu’on le laisse dans le sépulcre ? Seul Dieu peut l’en sortir.
  • Mais, je reste seule ? Grand Dieu du ciel !
  • Juan de Dios va venir vers dix heures. Je lui ai déjà dit de rester à la maison cette nuit.

Le conciliabule prit fin là et, sans autre mot, on m’enferma dans le sous-sol dont le logement souterrain se faisait par une grande trappe sous la boutique. J’étais à moitié en état léthargique à cause de la colère et le dépit de cette terrible situation. Je sentis qu’on me poussait dans les escaliers. Don Mauro ferma la trappe, riant du plaisir félin que donne la conscience de la cruauté à nue, et je me retrouvai dans d’intenses ténèbres. Mon maître avait bien parlé en disant que j’y serais comme dans un sépulcre. Seul Dieu pouvait m’en sortir.

Pour qu’on comprenne bien qu’ils avaient toute confiance en la sécurité de ma prison, il suffit de dire qu’il y avait là une partie de leur fortune, dans un coffre de fer. En m’enfermant en compagnie de leur argent, mes maîtres avaient-ils la conviction qu’il était impossible d’en sortir ? 

Je me trouvais dans une de ces constructions à voûte avec une couverture de briques, elles servent de fondation à presque toutes les maisons de Madrid, qu’elles soient anciennes ou modernes. Manquant d’espace à la surface, les Madrilènes ont cherché à s’étendre vers le ciel et vers l’abîme, de sorte que chaque auberge est une tour placée sur un puits. Celle de mes maîtres ne possédait aucune lumière donnant sur la rue ; l’obscurité était absolue et le silence aussi, sauf lorsqu’une voiture passait. En étendant les bras à droite et à gauche et vers le haut, je touchais les briques râpeuses, durcies par un siècle, moins humides que ne le décrivent les romanciers, quand le fil de leurs récits les conduit à quelque cachot où se trouvent des merveilles et des aventures encore jamais vues.

Comme je l’ai dit, pas un bruit au loin, pas un rayon de lumière pour troubler la paix de cet antre où il était possible d’arriver à la conviction de la non-existence, tout en existant. Tout un arsenal d’outils n’aurait pas suffi à me fournir une échappatoire et, penser à fuir aurait été penser à l’absurde. Je n’avais comme consolation que la résignation et je me résignai. Etre là, dedans, en pleine solitude, en pleine obscurité, en plein silence, était comme lorsqu’on ferme les yeux, nous enfermant volontairement dans cette autre voûte de notre pensée. Je m’étendis sur le sol, rendu de fatigue et je me mis à méditer. Ma prison n’était rien d’autre qu’une prolongation de mon cerveau.

Je voulus penser à plusieurs choses, mais je ne pus penser qu’à Dieu. Me reconnaissant absolument incapable de vaincre mon malheur, je compris que la volonté suprême avait jeté sur moi de si lourds malheurs que, croisant les bras, je penchai la tête en espérant que cette même volonté suprême m’en décharge. Comme cette espérance me transmit rapidement une foi que je n’avais eue que dans peu d’occasions, je crus fermement que Dieu me sortirait de là, et fort de cette croyance, je commençai à trouver un repos moral et physique, précurseur d’un certain évanouissement semblable au sommeil. Celui du malheur se différencie beaucoup du sommeil de tous les jours, et le mien fut conforme à l’état angoissant de mon âme, un sommeil où l’on se représente le mal-être réel que nous ressentons, en proportions informes, extravagantes, monstrueuses.

Je percevais vaguement des silhouettes et leurs formes qui n’appartiennent pas au monde visible, ni à l’humanité, ni à la faune, ni à la flore, ni au ciel, ni à la terre, mais à une certaine géologie mystérieuse, à des gisements qui contredisent toutes les lois de la statique et de la dynamique ; je percevais un fantastique enchaînement continu de couleurs géométriques qui s’enchevêtraient dans mon corps comme des couleuvres, et dans cette transmutation physique et morale se vérifiait le phénomène qu’une couleur me faisait mal, et un objet semblable à une épée, à un crabe ou à une harpe prononçait des mots incompréhensibles. Qui ne s’est pas égaré parfois dans ces rêves de l’absurde ? Les idées se mêlent aux visions, et celles-ci sont celles-là et celles-là sont celles-ci. Dans ce labyrinthe, dans cette aberration, ma pensée formulait sans cesse un syllogisme bleu, vert, d’abord avec des pointes puis des courbes, plus tard irradié puis concentrique, au début polygonal et doré pour finir par un petit point qui devient grand comme l’univers. L’interminable syllogisme était : «La justice triomphe toujours : les Requejo sont des voyous ; Inès et moi sommes des gens honnêtes ; donc nous triompherons.»

Je passai ainsi beaucoup de temps au pouvoir de ces démons du sommeil, quand je perçus une clarté qui n’irradiait pas des feux de mon imagination. Etais-je endormi ou éveillé ? Je me fis cette question et aussitôt, je répondis que je ne le savais pas. La clarté augmentait et un grincement métallique produisit en moi un certain frisson. Je bougeai, je regardai et je vis les murs du sous-sol, la voûte de briques et une multitude de caisses pleines et vides ; à ma gauche, une porte qui communiquait avec un autre compartiment souterrain ; à ma droite, un escalier par lequel descendait la clarté qui attirait mon attention. J’étais indubitablement éveillé, et je le reconnus. Je regardai dans l’escalier et je vis deux pieds qui s’avançaient lentement, marche après marche. La lumière d’une lanterne m’éblouit ; mais dans le champ de la clarté soudaine, je distinguai un visage jaune. C’était celui de Juan de Dios ; c’était Juan de Dios en personne.

Quand il me vit, sa frayeur fut si grande que la lanterne qui l’éclairait fut sur le point de lui échapper des mains. Tremblant et muet, il me regardait comme on regarde une apparition diabolique ou une image évoquée dans la sorcellerie.

Imaginez l’impression de quelqu’un qui entre dans un tombeau sans penser, ce qui est bien naturel, faire la rencontre d’aucun vivant et qui trouve un homme qui bouge et ne semble pas appartenir au monde des morts.

– XXIV –

Juan de Dios se signa, et il était prêt à fuir comme on fuit les apparitions d’outre-tombe, quand je lui parlai pour dissiper sa peur.

  • Juan de Dios, c’est moi, vous ne saviez pas que j’étais là ?
  • Gabriel, je n’en crois pas mes yeux. Jésus, Marie, Joseph ! Comment es-tu entré ici ?
  • Vous ne savez pas que c’est don Mauro qui m’a enfermé ? Il m’a surpris au moment où je remettais votre lettre à la demoiselle Inès. Vous veniez de sortir.
  • Je suis tout juste de retour ! Mais on t’a enfermé là ! Quelle coïncidence ! Je n’en reviens pas. Dis-moi, la lettre… ?
  • Elle l’a. Pas de souci. Après la lui avoir donnée, j’ai eu la tentation de lui parler. J’ai frappé à sa porte. Ah ! C’est le moment critique où doña Restituta est apparue. Vous pouvez imaginer la suite. Grâce à Dieu, une bonne âme vient me mettre en liberté. Dieu vous a envoyé.
  • Ecoute, mon cher Gabriel, ajouta-t-il, un peu calmé. Je t’ai déjà dit que ma petite fortune est aux mains des Requejo. Si je la demande comme ça, je suis sûr qu’ils ne me la rendront pas. Donc, je la prends. Regarde ce qu’il y a ici.

Il montra le fond du sous-sol d’à-côté et je vis un coffre de fer. Juan de Dios continua ainsi :

  • Moi, j’ai la conscience tranquille. Je ne prends que ce qui m’appartient, et plutôt mourir que de prendre un centime de plus. Le saint-sacrement le sait bien, il me connaît. Mais, si je suis tranquille de ce côté-là… Ah ! Je le lui ai dit au saint-sacrement que je suis fou d’amour et qu’il me pardonne les deux grands péchés que j’ai commis aujourd’hui.
  • Et quels sont ces grands péchés ?
  • ça me coûte de le dire ; mais voilà, la honte qu’ils me font commence dès maintenant à m’en purifier. Les deux péchés, les voilà : avoir écrit une fausse lettre à don Mauro pour l’obliger à aller à Navalcarnero, et avoir fait faire avec un moule de cire la clé qui m’a servi à entrer ici, ainsi que celle du coffre. La lettre était parfaitement fausse ; les clés ne valent guère mieux.
  • Mais alors, il y a urgence ? Et notre petite ?
  • Cette nuit, je viens la prendre. Ah ! Elle a dû lire ma lettre. Elle a dû la lire, elle doit savoir que je veux la libérer, mais son inquiétude, son agonie, son angoisse, entre l’espoir et la crainte, doivent être immenses. D’ici peu, elle sera à moi. Je peux compter sur toi ?
  • Ce que vous voudrez. Il ne manquerait plus que ça, dis-je en discutant sur le meilleur moyen de tromper en même temps doña Restituta et son futur époux.
  • Ah ! J’en tremble à la pensée de la sortir bientôt du pouvoir de ces sauvages, dit Juan de Dios. La pauvre petite doit être à m’attendre maintenant. Qu’en penses-tu ? Ah ! J’ai posé la question à plusieurs personnes à propos d’une île déserte, et personne ne m’a donné raison. Ces îles qu’on appelle Les Canaries, ce sont des îles désertes ? Tu sais où elles sont, toi ? Je crois que c’est là-bas dans l’immense golfe ou comme qui dirait entre la Chine et le monde maure. Par où y va-ton   ?
  • Je ne suis pas très doué dans tout ça, répondis-je essayant de laisser de côté la géographie. Mais, voyons voir. Comment pensez-vous tromper doña Restituta ? 
  • Cela ne m’inquiète pas. Nous l’attacherons et la bâillonnerons, mais sans lui faire de mal, parce que c’est une brave femme sauf pour élever des nièces… tu le vois bien. Cela fait vingt ans que je mange le pain de cette maison. Si ce n’était cette terrible oppression qui m’a pris… Gabriel, je deviens fou ; ce dont je ne suis pas sûr, c’est si je deviens fou de joie ou d’inquiétude.
  • Et si je montais voir, doucement, dis-je en feignant l’amabilité, si doña Restituta dort ou pas, qu’en pensez-vous ?
  • Bien vu. Il vaut mieux que tu restes dans l’arrière-boutique, en sentinelle, et si tu entends du bruit dans l’entresol, tu me préviens aussitôt. Je vais régler cette affaire facilement.

Je n’attendis pas qu’on me le répète et je montai. Non, Gabriel ne montait pas, il volait. Ma résolution, rapidement prise, me poussa sans hésiter à la chambre où dormait Inès et où veillait sa terrible tante. Quand cette dernière entendit mes pas, quand elle entendit que quelqu’un s’approchait, quand j’entrai dans la chambre et me présentai devant elle, sa frayeur était à l’extrême. Comme elle ne pensait pas mon évasion possible matériellement, et qu’elle était en plus superstitieuse, elle crut que j’étais le diable en personne, ou au moins un homme protégé par tous les diables de l’enfer. Elle resta muette de peur ; elle voulut parler sans y parvenir ; elle voulut crier et lança un hurlement affligeant comme si on lui serrait le cou. Ne voulant pas perdre un instant, je me jetai à ses pieds, m’écriant, rapidement et haletant :

  • Madame, ma maîtresse, maîtresse de mon cœur, que votre grâce m’écoute, je suis innocent. Pardonnez-moi. J’ai voulu tout vous dire, à vous et à votre frère ; mais ces hommes ne m’ont pas laissé. Je n’ai jamais voulu voler Inès, j’ai voulu la sortir d’ici pour éviter que son amant la vole. Vous ne savez pas de qui il s’agit ? Juan de Dios, Juan de Dios ! Ah ! Madame ! Et vous doutiez de ma fidélité !

Restituta passa de la terreur à la surprise, à l’étonnement, à l’anéantissement, à la stupidité.

  • Juan de Dios ! s’écria-t-elle. Juan de Dios ! Mon… Non, ce n’est pas possible… tu es le diable ; Jésus, Marie, Joseph. Par le signe de la croix…
  • Quelle croix ? Voulez-vous une preuve ? Eh bien, prenez cette lettre que votre cher Monsieur m’a donnée pour sa fiancée, dis-je en lui remettant la lettre du commis.

Restituta la prit dans ses mains tremblantes et froides comme du marbre et se mit à parcourir rapidement les onze pages, vérifia la signature et me dit ensuite :

  • Je rêve ? Toi, tu es bien Gabriel ?… Oh ! Je deviens folle… Ce misérable que mon frère et moi avons nourri…
  • Vous doutez encore ? dis-je. En ce moment, Juan de Dios est dans le sous-sol à ouvrir le coffre où est l’argent.

Il m’est impossible de vous faire une idée du bond que fit Restituta. Je crois que la chaise elle-même fit un bond, arrachée par la secousse nerveuse de la sœur de monsieur don Mauro.

  • Allez-y vous-même et vous le verrez de vos propres yeux, m’écriai-je en la prenant par la main et la poussant vers l’extérieur.

Restituta me suivit parce que la curiosité, la rage, la frayeur même la poussait derrière moi. Elle trébucha mille fois. Son corps tremblait et très souvent elle portait ses mains à ses cheveux ébouriffés pour en arracher quelques-uns ou pour les rejeter en arrière. Ses yeux hagards ne sont comparables à rien, et même à moi qui la croyais vaincue, ils me causaient de la frayeur.

Nous arrivâmes à l’entrée de la trappe, et là, alors que la faible lueur qui sortait du sous-sol blessait nos yeux, nous entendîmes clairement des bruits de pièces. Juan de Dios comptait ses économies de vingt ans. Quand le tympan de Restituta fut affecté par ce son vibrant, un tremblement nerveux comme celui que provoque l’organisme humain après une puissante décharge électrique, secoua tous ses membres, elle se précipita, aveuglée, dans l’escalier et cria :

  • Malotru ! C’est ainsi que tu paies le pain de vingt ans !

Les pieds glissants de ma maîtresse n’avaient pas encore touché la cinquième marche que la lourde porte de la trappe tomba, poussée par mes soins. Il n’y avait pas de clé pour fermer car Juan de Dios l’avait enlevée ; mais aussitôt, je mis sur la porte une caisse de boîte de crème puis deux, puis quatre, et ensuite un lourd rouleau de tissu et un autre et un autre par-dessus. En dix minutes, je mis à l’entrée de ce qui avait été ma prison un poids tel que quatre hommes forts n’auraient pas pu la relever d’en bas.

Ceci terminé, je montai. Inès, effrayée et atterrée, ne savait pas à quel saint se vouer.

  • Tu es libre maintenant, Inès ! m’écriai-je tout à ma joie. Habille-toi, nous partons tout de suite. Il ne faut pas perdre une minute : le maître peut revenir.

Elle s’habilla si précipitamment que je la vis à moitié nue. Mais ni elle, dans son grand trouble de l’empressement, ne se rendit compte qu’elle me montrait son joli corps, ni moi qui ne m’occupais qu’à l’aider à s’habiller, à mettre ses jupons, ses bas, ses chaussures, ses rubans. Nous sortîmes enfin et nous prîmes la fuite à toute vitesse loin de la rue la Sal, de crainte de retrouver le licencié Lobo ou mon maître. Ce n’est qu’en arrivant à la Puerta del Sol que nous reprîmes notre souffle et, épuisés, nous nous assîmes sur une marche près de la statue de Mariblanca. Un profond silence régnait sur la place : Madrid dormait paisiblement et calmement. Je promenai mon regard autour de moi et je ne vis que deux chiens qui se disputaient un os. Le jet d’une fontaine réjouissait nos âmes de son bruit expressif.

  • Tu es libre, maintenant, petite comtesse, dis-je en me penchant sur la poitrine d’Inès. Béni soit Dieu qui nous a sortis de là. Je ne t’oublierai jamais, horrible nuit d’amertume ; je ne t’oublierai jamais, matin rieur de cet heureux jour. Nous sommes lundi, nous sommes le 2 mai.

Je restai un instant dans cette attitude parce que j’étais épuisé de fatigue. Le jour s’approchait et on entendait les premiers bruits étouffés, les étirements de la ville indolente qui se réveillait. A l’orient, au bout de la rue d’Alcalá, on voyait la splendeur de l’aurore et, en repartant, Inès et moi, nous nous arrêtâmes un instant à contempler le ciel qui, de ce côté-là, se teignait d’une couleur vive comme le sang.

  • Related Posts

    Maçoneria i El llibre de la selva

    Eduardo Montagut Existeixen destacats literats en totes les llengües i cultures que han estat i són maçons, o almenys ho han estat durant un període de les seves vides. La maçoneria sempre ha exercit un evident atractiu entre els intel·lectuals…

    Léo Taxil: antimasoneria i impostura

    Eduardo Montagut Léo Taxil fou un personatge peculiar que començà en l’àmbit de la crítica ferotge anticlerical, arribant fins i tot a patir persecució judicial que el portà a fugir a Suïssa. El 1881 fou iniciat en la maçoneria, però…

    One thought on “Episodes Nationaux: ‘Le 19 mars et le 2 de mai’ chapitres

    Deja una respuesta

    Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *

    ARTÍCULOS

    Educación racionalista en Irún (1908)

    Educación racionalista en Irún (1908)

    La Librería Socialista en 1925

    La Librería Socialista en 1925

    Julián Besteiro: socialismo y escuela

    Julián Besteiro: socialismo y escuela

    Manuel Alonso Zapata y la escuela por la paz

    Manuel Alonso Zapata y la escuela por la paz

    Sobre el lanzamiento de la revista Leviatán del socialismo español

    Sobre el lanzamiento de la revista Leviatán del socialismo español

    Dinamita

    Dinamita

    En el centenario de Tolstói: La Gaceta Literaria y la cuestión obrera (1928)

    En el centenario de Tolstói: La Gaceta Literaria y la cuestión obrera (1928)

    “El Diluvio” a la premsa republicana i anticlerical

    “El Diluvio” a la premsa republicana i anticlerical

    Una visión socialista de la revista “Cultura Integral Femenina”

    Una visión socialista de la revista “Cultura Integral Femenina”

    “Ellas”: una publicación de derechas

    “Ellas”: una publicación de derechas

    Sobre la cuestión de Gaza y la “provincialización de Europa”

    Sobre la cuestión de Gaza y la “provincialización de Europa”

    La muerte de Valle-Inclán: cuando el esperpento cerró los ojos

    La muerte de Valle-Inclán: cuando el esperpento cerró los ojos