Un code maçonnique de conduite au XIXe siècle

Eduardo Montagut

Dans El Menorquín : organe républicain de l’île de Minorque, de nombreux articles consacrés à la franc-maçonnerie furent publiés pendant le Sexennat démocratique. Ils en donnaient une vision clairement positive, à rebours de celle que véhiculaient les journaux religieux de l’île. Juan José Morales Ruiz a étudié en son temps ce périodique, ainsi que son importance comme source pour l’histoire de la franc-maçonnerie minorquine. Il s’agissait d’un journal républicain, anticlérical et manifestement maçonnique.

Dans cet article, nous exhumons un document tout à fait caractéristique de la franc-maçonnerie du XIXe siècle : un code de conduite. Celui-ci aurait apparemment été traduit du français et avait été publié par un franc-maçon signant de l’initiale F suivie des trois points d’usage. La redécouverte de ce type de documents présente, selon nous, un réel intérêt, car elle permet de mettre en lumière des conceptions favorables à la franc-maçonnerie, en contrepoint du discours antimaçonnique qui a dominé l’histoire contemporaine espagnole et qui a fini par imprégner l’imaginaire collectif, notamment sous l’influence de l’Église et du franquisme. Il ne s’agit nullement de faire œuvre d’apologie, mais de proposer d’autres perspectives susceptibles d’enrichir nos connaissances.

Le Code se compose de trente-trois maximes.

La première invitait les hommes à s’aimer les uns les autres, souhait que l’on retrouve également dans la tradition chrétienne. Il était ensuite affirmé que la franc-maçonnerie représentait la « cause de l’humanité » et que, par conséquent, les francs-maçons devaient œuvrer en sa faveur. Ainsi, dans un langage résolument poétique, ils parviendraient à ceindre leur front de lauriers « qui ne pourront jamais se flétrir ».

Un code maçonnique ne pouvait manquer de proposer une définition de la franc-maçonnerie. Celle-ci y était présentée comme une association d’hommes réunis afin de se rendre mutuellement utiles. Il s’agissait donc d’une définition fondée sur la solidarité entre francs-maçons, puisque le texte insistait également sur le soutien qu’ils devaient se prêter les uns aux autres. Le choix d’une telle définition, plutôt que d’une formulation plus générale, peut s’expliquer par la nature même du document : un code destiné à guider la bonne conduite de tout franc-maçon.

Dans cette perspective, le quatrième point insistait sur le fait que, quel que fût le rite pratiqué, un franc-maçon était le frère de tous les francs-maçons du monde. Le Code maçonnique revenait constamment sur cette idée : ne faire de mal à personne, accomplir le bien et considérer comme un parjure le « secours refusé » à un frère. Un autre point recommandait de respecter et d’aimer ses semblables et ses frères comme soi-même, puisqu’ils étaient égaux et « créés à l’image de la Divinité ».

Le cinquième point se révèle plus complexe, car tous les francs-maçons, pas plus que toutes les obédiences maçonniques, ne considèrent qu’il faille adorer le Grand Architecte de l’Univers. Il est toutefois vrai qu’un autre passage expliquait que le véritable culte rendu au Grand Architecte de l’Univers consistait à pratiquer les bonnes mœurs.

La question se complique encore lorsque le texte affirme plus loin qu’il faut faire le bien pour l’amour du bien lui-même, tout en précisant que le franc-maçon doit conserver son âme dans un état de pureté afin de comparaître dignement devant le Grand Architecte de l’Univers, ici assimilé à Dieu. Nous insistons sur le fait que cette conception ne fit jamais l’unanimité. Au sein même de la franc-maçonnerie française, dont semble provenir ce texte traduit en espagnol, le XIXe siècle vit se développer un mouvement clairement opposé à l’assimilation du Grand Architecte de l’Univers à Dieu et, par conséquent, à l’idée de lui rendre un culte.

Les francs-maçons devaient laisser les autres s’exprimer, estimer les « bons », compatir avec les « faibles », fuir les « méchants » et, une fois encore, ne nuire à personne. La manière de parler d’un franc-maçon avait également son importance. Il convenait de s’adresser aux puissants avec discrétion, à ses égaux avec prudence, à ses amis avec sincérité, aux enfants avec douceur et aux pauvres avec tendresse. Dans le même esprit, le franc-maçon devait être le « père » de ces derniers, le frère des étrangers, l’ami des indigents et un « sauveur pour les vaincus ».

Les francs-maçons devaient toujours écouter la voix de leur conscience et accomplir tout ce qu’ils devaient ou pouvaient faire. Il ne fallait pas flatter un frère, car une telle attitude était considérée comme une trahison. De même, lorsqu’un frère se montrait flatteur, il fallait craindre qu’il ne cherchât à vous corrompre.

Il convenait d’éviter les querelles, de prévenir les insultes et de toujours placer la raison de son côté.

Les femmes devaient être respectées et il ne fallait pas abuser de leurs « faiblesses », selon une conception assurément paternaliste. De même, il était préférable de mourir plutôt que de déshonorer une femme.

Les francs-maçons devaient toujours lire, étudier, travailler et réfléchir. Ce sont là des valeurs que la franc-maçonnerie n’a cessé de mettre en avant, notamment l’amour du travail. Un franc-maçon devait savoir se satisfaire de tout, « pour tout et avec tout ». Il devait se réjouir de la justice, s’indigner devant l’iniquité et souffrir sans se plaindre, dans une sorte de stoïcisme.

Celui qui avait des enfants devait en remercier le Grand Architecte de l’Univers. Le père devait faire en sorte que son fils le craignît jusqu’à l’âge de dix ans, l’aimât jusqu’à vingt-cinq ans et le respectât jusqu’à sa mort. Mais il devait également être son maître jusqu’à dix ans, son père pendant les vingt années suivantes, puis son ami jusqu’à la fin de sa vie.

Il fallait donner aux enfants de meilleurs principes que de bonnes manières. Un père devait apprendre à son fils à être droit, et il valait mieux former des hommes de bien que des savants.

Les francs-maçons devaient ramener sur le chemin de la vertu les frères qui s’en étaient écartés. Ils devaient également soutenir ceux qui chancelaient et relever ceux qui étaient tombés. Ils ne devaient pas juger à la légère les actions des hommes, ni condamner ou louer inconsidérément.

Enfin, les francs-maçons ne pouvaient demeurer indifférents à la souffrance et, lorsqu’ils venaient en aide à autrui, personne ne devait pouvoir reconnaître leur main.

Nous avons travaillé à partir du numéro du journal précédemment cité, daté du 4 novembre 1869. Par ailleurs, la lecture de l’étude de Juan José Morales Ruiz est indispensable : « El Menorquín y la Logia Mahonesa de “Los Amigos de la Humanidad” », dans José Antonio Ferrer Benimeli (dir.), Masonería, política y sociedad, vol. 1, 1989, p. 323-340.

  • Isidora Revista

    Isidora. Revista de Estudios Galdosianos es una publicación cultural y académica fundada en 2005 y especializada en Benito Pérez Galdós, literatura española, crítica textual, traducción, estudios culturales e historia intelectual. Con ISSN 1699-5996, la revista desarrolla además proyectos dedicados a la cultura canaria, el Observatorio Galdós-Negrín y la difusión internacional de las humanidades.

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