
Rosa Amor del Olmo
Lire Galdós aujourd’hui ne consiste pas à contempler une Espagne disparue, mais à reconnaître la persistance de certains maux qui changent de nom, de décor et de protagonistes, sans toujours changer de nature. Dans Fisonomías sociales, lorsqu’il évoque Barcelone, Galdós rappelle que l’ancienne citadelle fut une prison pour d’innombrables prisonniers politiques, et que là où régnaient autrefois la discipline, le châtiment et la vengeance, résonnaient ensuite des hymnes de paix et des musiques populaires. L’image est saisissante : les lieux peuvent se transformer, mais l’injustice laisse une mémoire difficile à effacer.
L’actualité nous oblige à nous demander si la justice demeure toujours justice lorsqu’elle entre en contact avec la passion politique. La loi devrait servir à organiser la coexistence, à protéger le faible, à réparer le tort subi et à contenir les abus du pouvoir. Mais lorsqu’elle devient une arme de faction, lorsqu’elle se transforme en prolongement du conflit idéologique, elle court le risque de cesser d’être une garantie pour devenir un instrument. C’est alors qu’apparaît une figure inquiétante : l’accusé né de la politique.
Il convient toutefois de parler avec précision. Toute personne poursuivie en lien avec la vie publique n’est pas nécessairement un prisonnier politique, et toute procédure engagée contre un responsable politique ne suppose pas forcément une persécution. La responsabilité pénale existe et doit être exigée lorsqu’il y a des faits, des preuves et des garanties. Mais il y a injustice politique lorsque l’individu cesse d’être jugé pour ce qu’il a fait et commence à l’être pour ce qu’il représente ; lorsque le procès se contamine d’opportunité, de pression médiatique, de revanche ou de calcul partisan ; lorsque le châtiment importe davantage que la vérité.

C’est là que surgit l’accusé produit par la politique : il n’est pas nécessairement innocent, il n’est pas nécessairement coupable, mais il devient symbole avant même d’avoir été pleinement entendu. Pour les uns, il sera un drapeau ; pour les autres, une menace. Pour les uns, un martyr ; pour les autres, un ennemi. Et dans cette transformation se perd l’essentiel : tout être humain, même le plus gênant pour le pouvoir ou pour l’opinion publique, conserve le droit à un procès équitable, à une défense réelle, à une preuve suffisante et à une décision impartiale.
Galdós fut particulièrement lucide lorsqu’il observa la politique comme un théâtre d’intérêts. Dans le chapitre consacré à Saint-Sébastien, il décrit les hommes politiques comme des groupes qui, malgré leurs affrontements publics, semblent évoluer dans une exploitation organisée du pays appelée politique. Cette idée conserve aujourd’hui une force dérangeante, car elle dénonce l’écart entre le discours solennel du pouvoir et sa pratique réelle.
L’injustice, en général, naît souvent de cet écart. On proclame de grands principes, mais on les applique de manière sélective. On invoque la légalité, mais on oublie l’équité. On parle de l’intérêt public, mais on punit l’adversaire. On défend la paix sociale, mais on nourrit la division. Ainsi, peu à peu, la justice cesse d’être une maison commune pour devenir un champ de bataille.
Dans El cesante, Galdós montre aussi comment la politique peut fabriquer des victimes sociales. Il affirme que « la politique a engendré ce type », en parlant du fonctionnaire destitué : celui qui perd son emploi, sa position et ses moyens de subsistance au gré des changements de gouvernement. Ce n’est pas exactement le détenu pénal, mais c’est une autre victime du pouvoir partisan : quelqu’un dont la vie se trouve soumise aux oscillations politiques du moment.
C’est pourquoi l’actualité de Galdós ne réside pas seulement dans ses villes, mais dans son regard moral. Son œuvre nous rappelle qu’une société juste ne se mesure pas à la force avec laquelle elle punit, mais au soin avec lequel elle distingue la faute, la dissidence et l’opportunité politique. La vraie justice a besoin de sérénité ; la politique, elle, vit souvent d’urgences, de camps opposés et de victoires immédiates. Lorsque les deux se confondent, le citoyen se trouve en danger.
La leçon demeure claire : une démocratie se dégrade lorsqu’elle a besoin de fabriquer des coupables pour résoudre ses tensions. Elle se renforce, au contraire, lorsqu’elle maintient intacts les principes du droit, même face à l’adversaire. Car l’injustice la plus grave n’est pas seulement de condamner un innocent ; c’est aussi de transformer la justice en spectacle, le procès en châtiment exemplaire, et l’accusé en pièce utile d’une lutte qui ne devrait pas se résoudre devant les tribunaux, mais sur le terrain loyal de la politique.
Source d’appui : Benito Pérez Galdós, Fisonomías sociales, dans Obras inéditas, vol. I, prologue d’Alberto Ghiraldo, Madrid, Renacimiento, 1923.















