– XXV –

En entrant chez moi, où j’avais pensé me reposer un instant avec Inès, avant d’entreprendre la fuite, nous trouvâmes le brave don Celestino qui, arrivé la nuit précédente, avait cru bon de trouver refuge dans mon humble demeure plutôt que n’importe quelle autre maison de la Cour. Je l’avais déjà informé par écrit de la vraie situation chez les Requejo, c’est pourquoi il se garda bien de mettre les pieds dans cette fameuse boutique. Lui et nous deux, nous nous réjouîmes beaucoup de nous revoir et aussitôt, nous posâmes des questions sur nos malheurs mutuels car, vous l’aurez compris, ceux du bon prêtre n’étaient pas moindres que les nôtres.

  •  Mais, mes pauvres enfants, nous dit-il, Dieu va nous protéger. Comment est-ce possible que les méchants puissent triompher si facilement sur ceux qui ont la droiture de cœur ? Vous fuyez la méchanceté de cette famille et moi, je fuis aussi, moi, je viens aussi ici pour cacher mon nom d’honnête homme, parce qu’on me poursuit comme un criminel.

En disant cela, le brave vieillard laissa couler quelques larmes et nous, pour le consoler, nous l’encouragions en lui montrant le spectacle de notre joie, nous racontions entre joies et bons mots les extravagances et les ladreries de l’oncle et de la tante d’Inès.

  • Dieu nous viendra en aide, continua le prêtre. Voyons maintenant comment sortir de Madrid. Oh ! Quelle horrible persécution ! On m’accuse d’avoir été l’ami du Prince de la Paix. Bien sûr que j’étais l’ami de S. A. Non seulement ami de son S. A. mais même un peu parent. Tu ne peux pas imaginer les problèmes qu’on m’a créés, Gabriel… et on t’accuse, toi aussi… As-tu vu ces voyous !… Nous écrivions des lettres… que toi tu portais… C’est vrai que je suis allé plusieurs fois au palais de S. M. pour lui conseiller ce qui me semblait le plus convenable pour le bien de la nation ; mais je ne lui ai jamais rien dit, à cause de mon ignorance… Bref, mon garçon, sachant qu’ils allaient venir me prendre, je me suis mis en route, en silence et je pense me présenter à monsieur le Patriarche, pour qu’il fasse de moi ce qu’il voudra. Entendez-bien la meilleure. Vous n’allez pas le croire mais ce coquin de Santurrias a été celui qui m’a persécuté avec le plus d’acharnement, donnant de faux témoignages de ma conduite. Enfin, bon, c’est bien vrai ce que j’ai dit dans un sermon, tu te souviens Gabriel ? J’ai dit que l’ingratitude est le mal le plus monstrueux qui puisse exister. Vilissima et turpissima hydra. Qui aurait pu le penser !
  • Maintenant, monsieur le curé, voyons comment s’y prendre pour sortir de ce labyrinthe. Où allons-nous aller ? Quels recours avons-nous ?
  • Mon garçon, Dieu ne va pas nous abandonner. Ayons confiance en lui, et avant tout, voilà un plan qui m’est passé par la tête ce matin. Cela fait huit jours, madame la marquise de*** était à Aranjuez. C’est une personne sage, qui craint Dieu et de si bon cœur qu’elle vient au secours de tous les besoins dont elle entend parler. Elle m’a rendu visite plusieurs fois, je lui ai rendu visite aussi et d’après ce qu’elle me disait, elle aime beaucoup parler avec moi. Elle aurait pu dire ça par civilité. Elle me posait beaucoup de questions sur Inès, montrant un grand désir de la connaître, et quand je l’ai vue la dernière fois, elle m’a supplié instamment, si une fois ou l’autre, je devais passer par la Cour, de ne pas manquer d’aller chez elle, en compagnie de ma nièce. Elle me l’a répété bien des fois et son obstination à vouloir voir la petite nièce a attiré mon attention.
  • A moi aussi, répondis-je. Je connais madame la marquise, dans le palais duquel j’ai eu un rôle de traître, et je ne voudrais pas m’en souvenir. C’était dans la maison même où vous viviez.
  • Mais, madame la marquise, n’y vit plus maintenant, car au printemps elle est allée chez son frère, là-bas sur la côte de la Vega, dans un palais qui a de jolis jardins et un large horizon sur le Manzanares. C’est là que nous allons trouver cette femme remarquable, l’honneur de la grandeur hispanique. Pourquoi ne pas aller chez elle ? Elle m’a dit de nombreuses fois qu’elle désirait me rendre service, à moi comme à ma nièce, et qu’elle espérait avec anxiété le moment où je voudrais utiliser son pouvoir et son crédit pour n’importe quel sujet.
  • Par cette dame, Dieu nous envoie un émissaire pour nous sortir de ce mauvais pas, dis-je, retrouvant mes plus grands esprits. Nous lui raconterons ce qui nous arrive, elle comprendra toute cette injustice qui nous poursuit et quand elle verra Inès… Ah ! J’imagine que l’obstination de la marquise à voir Inès n’est pas qu’une simple curiosité. Enfin, nous allons aller la visiter aujourd’hui même et Dieu y pourvoira.
  • Je crains de sortir.
  • Moi aussi ; mais il faut sortir, il n’est pas question de rester cachés ici. Si vous voulez, je vais aller tout de suite chez madame la marquise, elle me connaît et je lui dirai que je viens de votre part, je lui ferai un tableau de la situation dans laquelle nous nous trouvons, et je lui parlerai aussi de la petite Inès, c’est sans doute ce qui l’intéresse le plus.
  • Cela me paraît bien ; et si tu es vu ?
  • Je vais aller par des rues inhabituelles et en cas de problèmes, j’ai des jambes et ils me perdront de vue.

J’étais sous l’emprise d’un vif énervement et, lorsque j’élaborais un plan, chaque seconde qui passait sans le mettre en œuvre me semblait un siècle. Il ne m’était pas possible de m’accorder de repos sans exécuter ce plan par un chemin qui me semblait conduire à un lieu sûr au milieu de notre malheureux isolement. Inès ne pouvait pas se reposer non plus, et son esprit, non remis de l’anxiété et du trouble du matin précédent, était fortement impressionné par tout ce qu’elle voyait. Elle se montrait à la fenêtre qui donnait sur la rue San José, face à la caserne de l’Artillerie, et comme la demeure était une grande bâtisse, on voyait d’en haut la grande cour intérieure de cet établissement de guerre avec ses canons et autres équipements rangés en file d’un côté et de l’autre.

  • Ce que tu vois, c’est la caserne de l’Artillerie, ma petite, lui dit don Celestino. Tu vois ? Dans ces grands édifices sont logés les artilleurs. Regarde, quelques-uns sortent avec un char pour aller chez le fournisseur en quête de provisions.
  • Et ces montagnettes si jolies, formées par ces choses noires et rondes, toutes semblables et bien rangées ? demanda la jeune fille, sans mettre de limite à son admiration.
  • Ce sont des boulets, ma petite, répondit le prêtre. Les hommes ont inventé ces jouets-là pour s’entretuer.
  • Ces boulets se mettent dans les canons qui sont là à côté, dis-je, voulant montrer mon érudition, et en mettant de la poudre et une cartouche on tire, c’est très joli. ça fait du bruit, ma petite, à rendre fou. Si tu savais comme je me suis distingué dans le combat de Trafalgar ! Si tu avais vu !… J’ai tué au moins mille Anglais.
  • Arrêtez ça, s’écria, apeuré, don Celestino. Le seul fait de penser que ça tire me fait trembler.

Et ils s’écartèrent de la fenêtre. Moi, je conseillai à Inès d’aller se reposer et je sortis dans la rue après quelques bénédictions de don Celestino, un pater noster pour ma sécurité et mes chances dans la commission que j’allais faire.

M’éloignant le plus possible du centre de la ville, j’arrivai à la petite place du Palais où un obstacle presque insurmontable m’arrêta ; un grand nombre de gens qui,  descendant des rues du Viento, de Rebeque, du Factor, de Noblejas et des places de San Gil et du Tufo, envahissaient toute la rue Nueva et une partie de la place de la Armería. Pensant qu’entre autres personnes, j’aurais pu trouver le licencié Lobo, j’essayai de m’ouvrir un passage pour éviter cette compagnie gênante ; mais ce n’était guère possible car je me trouvais entouré, entraîné par cette immense vague humaine, contre laquelle il était difficile de lutter.

J’étais si occupé à mes propres préoccupations que, pendant quelque temps, je ne pensai pas à la cause de ce grand rassemblement de gens bruyants, ni de ce qu’ils demandaient, parce que indubitablement ils devaient bien demander ou montrer qu’ils désiraient quelque chose. Après avoir reçu quelques coups et trébuché plusieurs fois, je m’arrêtai tout près du mur du Palais, et je demandai à ceux qui m’entouraient :

  • Mais que veulent tous ces gens ?
  • C’est qu’ils s’en vont, on les emmène, me dit un forgeron, et on ne peut pas être d’accord.

Le lecteur comprendra que je me moquais bien de savoir si ceux qui en avaient décidé ainsi partaient ou non et j’essayai de poursuivre ma route. J’avais peu progressé quand je me sentis saisi par un bras. Je frissonnai de terreur croyant être à nouveau dans les griffes du licencié ; mais ne vous effrayez pas : c’était Pacorro Chinitas.

  • Alors comme ça on les emmène ? me dit-il.
  • Les Infants ? On dit ça ; mais, je t’assure, Chinitas que ça me laisse indifférent.
  • Eh bien, moi, non. Les choses en sont là, on a supporté jusque-là, mais c’est fini. Tu n’es qu’un enfant et tu ne penses qu’à jouer, c’est pour cela que ça te laisse indifférent.
  • Franchement, Chinitas, j’ai trop à faire avec ce qui me regarde.
  • Tu n’es pas espagnol, me dit le rémouleur avec gravité.
  • Bien sûr que si, je le suis, répondis-je.
  • Eh bien alors, tu n’as pas de cœur, tu es un homme mais pour rien.
  • Si, je suis un homme et j’ai du cœur quand il faut.
  • Eh bien, alors, qu’est-ce que tu fais là comme une statue de marbre ? Tu n’as pas d’armes ? Prends une pierre, casse-la sur la tête du premier Français qui va se mettre devant toi.
  • Il a dû se passer des choses que je ne connais pas parce que je suis resté longtemps sans sortir dans la rue.
  • Non, il ne s’est encore rien passé, mais ça va venir. Ah ! Mon petit Gabriel, ce que je te disais est devenu quelque chose de certain. Tout le monde s’est trompé, sauf le rémouleur. Tout le monde est parti et ils nous laissent seuls avec les Français. Nous n’avons plus de Roi, plus de Gouvernement non plus sauf ces quatre vieilles badernes de la Junte.

Je haussai les épaules, sans comprendre pourquoi nous étions sans Roi et sans Gouvernement à part les quatre vieilles badernes de la Junte.

  • Gabriel, me dit mon ami après un moment. ça te plaît d’être commandé par des Français et que, dans leur langue que tu ne comprends pas, ils te disent : «Fais ceci ou fais cela», qu’ils entrent chez toi, qu’ils te forcent à devenir soldat de Napoléon, et que l’Espagne ne soit plus l’Espagne, disons-le, que nous ne soyons plus comme cela nous plaît, seulement comme l’Empereur voudra que nous soyons ?
  • Bien sûr que non, ça ne me plaît pas. Mais c’est pure imagination de ta part. Les Français sont ceux qui commandent ? Tu parles ! Notre Roi, peu importe qui, n’y consentira pas.
  • Nous n’avons plus de Roi.
  • Mais, il n’y en pas d’autre dans la famille qui puisse porter la couronne ?
  • On emmène tous les Infants.
  • Mais, il doit bien y avoir des grands d’Espagne et des messieurs d’importance, des généraux et des ministres pour dire à ces Français :»Messieurs, jusque-là d’accord. Mais pas plus loin.»
  • Les messieurs d’importance sont partis à Bayonne et là, ils se disputent pour savoir si on doit obéir au père ou au fils.
  • Mais ici, nous avons des troupes qui n’accepteront pas…
  • Le Roi leur a demandé d’être amis des Français et de les laisser faire.
  • Mais ce sont des Espagnols et peut-être qu’ils ne vont pas obéir à cette bêtise ; parce que dis-moi : si les Français veulent nous commander, est-il possible qu’un Espagnol en uniforme puisse y consentir ?
  • Le soldat espagnol ne peut pas voir le soldat français mais ils sont un contre vingt. Peu à peu, ils sont arrivés, ils sont entrés, et maintenant, Gabriel, ce sol où nous mettons les pieds est la terre de l’empereur Napoléon.
  • Oh ! Chinitas ! Tu me fais trembler de colère. Cela est insupportable, non monsieur. Si les choses sont comme tu dis, toi et tous les autres Espagnols qui ont honte vont prendre une arme et alors…
  • Nous n’avons pas d’armes…
  • Alors, Chinitas, que faut-il faire ? Je crois que si à nous tous, nous tous, nous disons : «Allons-y», les Français devront se retirer.
  • Napoléon a vaincu toutes les nations.
  • Eh bien alors, mettons-nous à pleurer et rentrons chez nous.
  • Pleurer ? s’écria le rémouleur en serrant les poings. Si tout le monde pensait comme moi… On ne peut pas dire ce qui se passerait, mais… écoute ! moi qui suis un homme de paix, quand je vois ces maudits Français qui entrent, mine de rien, en Espagne en disant que nous sommes de bons amis ; quand je vois qu’on a trompé notre Roi et qu’on l’a emmené ; quand je les vois dans les rues faire les malins et envahir le monde ; quand je pense qu’ils sont persuadés qu’ils nous ont mis la main dessus pour des siècles et des siècles, j’ai envie de… non pas de pleurer, mais de tuer. Prenons un exemple… je veux dire que si un Français passe par là et me touche du coude, ne serait-ce qu’un poil de mon vêtement, je lève la main… autrement dit… j’ouvre la bouche et je me le mange. Et attention, c’est un Français qui m’a appris le métier que j’ai. Le Français me plaît ; mais là-bas, chez lui.

– XXVI –

Pendant notre conversation, je remarquai que la foule augmentait, elle était de plus en plus dense. Des personnes des deux sexes la composaient, des personnes de toutes les classes de la société, venues spontanément suivant ces appels moraux, intimes, mystérieux, non formulés, qui ne viennent d’aucune voix officielle et résonnent tout d’un coup dans les oreilles d’un peuple entier, lui parlant le langage balbutiant de l’inspiration. La cloche de ce tocsin glorieux ne résonne que lorsque nombreux sont les cœurs prêts à palpiter en harmonie au rythme du désir, et c’est très rare quand l’histoire présente des faits comme celui-là, parce que le sentiment patriotique ne fait pas de miracles sauf quand il s’agit d’un condensé énorme, une unité sans disputes d’aucune sorte, et cependant c’est une force irrésistible et supérieure à tous les obstacles que peuvent lui opposer les recours matériels, le génie militaire et la foule des ennemis. Le plus puissant génie de la guerre est la conscience nationale et la discipline qui donne le plus de cohésion, le patriotisme.

Ces réflexions, je me les fais maintenant, me souvenant de ces événements. Pendant cette fameuse matinée qui m’occupe, mon esprit n’était pas, alors, à des considérations de ce genre, encore moins en présence d’un conflit populaire qui de minute en minute prenait des proportions graves. L’inquiétude grandissait par moments : sur les visages, il y avait plus que de la colère, cette tristesse profonde qui précède les grandes résolutions et, pendant que quelques femmes lançaient des cris plaintifs, j’entendis beaucoup d’hommes discuter à voix basse sur des plans de je ne sais quelle lutte invraisemblable.

Le premier mouvement hostile du peuple réuni fut d’entourer un officier français qui, à ce moment-là, traversa la place de la Armería. Très vite se joignit à cet homme un autre officier espagnol qui accourait comme au secours du premier. C’est à eux deux que la fureur des hommes et des femmes s’adressa, les femmes, plus intrépides, montraient le plus d’hostilité ; mais peu de temps après, une petite troupe française mit fin à cet incident. Comme la matinée avançait, je ne voulus pas perdre plus de temps et j’essayai de continuer ma route ; mais j’avais à peine passé l’arc de la Armería que j’entendis un bruit qui me parut être des affûts qui roulaient dans les rues avoisinantes.

  • Voilà l’artillerie ! s’écrièrent quelques-uns.

Mais, malgré la présence des artilleurs, censés pousser à une dispersion générale, presque toute la foule courait vers la rue Nueva. La curiosité fut plus forte que le désir d’arriver vite au but de mon voyage et je courus là-bas, moi aussi ; une détonation épouvantable glaça le sang dans mes veines ; et je vis tomber non loin de moi quelques personnes, blessées par la mitraille. Ce fut un des tableaux les plus terribles que j’ai vu dans ma vie. La colère éclata dans la bouche du peuple d’une façon formidable ; elle causa autant de frayeur que l’artillerie ennemie. Une attaque si imprévue et si rude en avait effrayé beaucoup, ils s’enfuyaient, terrifiés, et en même temps, la colère des autres montait, on aurait dit qu’ils étaient prêts à se jeter sur les artilleurs ; mais dans ce choc entre les fugitifs et les surpris, entre ceux qui rugissaient comme des bêtes sauvages et ceux qui se lamentaient, blessés ou moribonds sous les pas de la foule, ce qui domina fut le mouvement de dispersion et tous coururent vers la Calle Mayor. On n’entendait que «Des armes, des armes, des armes.» Ceux qui ne criaient pas dans la rue, criaient des balcons et, si un moment avant, la moitié des Madrilènes étaient de simples curieux, l’apparition de l’artillerie transforma tout le monde en acteurs. Chacun courait chez soi, chez un autre ou dans la maison la plus proche pour trouver une arme, et ne la trouvant pas, saisissait n’importe quel outil. Tout ce qui pouvait servir à tuer.

Le résultat fut effrayant. Je ne sais pas d’où sortait tant de gens armés. On aurait pu croire à l’existence d’un complot silencieux bien préparé ; mais l’arsenal de cette guerre imprévue et sans plan défini, mue par l’inspiration de chacun, se trouvait dans les cuisines, dans les tavernes, dans les petits magasins, dans les salles et les magasins d’armes, dans les auberges et les forges.  

La Calle Mayor et les rues avoisinantes offraient l’aspect d’un bouillonnement de colère impossible à décrire par des mots. Celui qui n’a pas vu doit renoncer à avoir une idée d’un semblable soulèvement. On m’a dit par la suite qu’entre neuf heures et onze heures toutes les rues de Madrid présentaient le même aspect ; l’insurrection s’était propagée comme se propage la flamme dans le bois sec fouetté par des vents impétueux.

Dans le Pretil de los Consejos, dans San Justo et sur la place de la Villa, l’irruption de gens armés venant des bas quartiers était considérable ; mais, là où je vis apparaître le plus grand nombre d’hommes et de femmes, et même des nuées de gamins et quelques vieillards, ce fut sur la Plaza Mayor et sous les portiques appelés de Bringas. Vers le coin de la rue Milaneses, face à la Cave de San Miguel, j’assistai au premier choc du peuple contre les envahisseurs, parce qu’une vingtaine de Français étaient apparus, ils voulaient rejoindre leurs régiments mais ils furent attaqués, à l’improviste, par une équipe de femmes aidées d’une demi-douzaine d’hommes. Cette lutte ne ressemblait en rien aux péripéties des combats ordinaires, car il s’agissait de se retrouver subitement, d’entourer et d’attaquer sans tenir compte du nombre ou de la force de l’opposant. Les étrangers se défendaient avec une certaine adresse et de bonnes armes ; mais c’était sans compter sur la multitude de bras qui les attrapaient par derrière et par devant, comme les tentacules d’un énorme poulpe ; ni sur l’inlassable picotement de milliers d’outils, brandis contre eux dans un désordre et une multiplicité semblable à un mitraillage à la main ; ni sur l’épouvantable petite force des centaines de bras qui ne tuaient pas mais qui empêchaient de se défendre. Parfois cette supériorité madrilène était si grande qu’elle devait se montrer généreuse ; car, lorsque les ennemis apparaissaient en petit nombre, il s’ouvrait pour eux un portail ou une boutique où ils avaient la vie sauve et beaucoup de ceux qui logeaient dans les maisons de cette rue durent leur vie à la ténacité des patrons qui les empêchaient de sortir.

Trois de ceux qui étaient à cheval n’eurent pas la vie sauve, ils couraient à toute vitesse vers la Puerta del Sol. Ils reçurent plusieurs coups de fusils ; mais irrités, ils chargèrent sur un groupe posté au coin de la ruelle de la Chamberga, et très vite, on les vit entourés par la foule. D’un fort coup de sabre, le plus audacieux des trois fendit la tête d’une malheureuse maja, au moment où elle donnait à son mari le fusil qu’elle venait de charger et l’imprécation de la femme furieuse en tombant par terre, blessée, éperonna le courage des hommes. La lutte se transforma en une lutte au corps à corps et à l’arme blanche.

Pendant ce temps, je courus vers la Puerta del Sol, cherchant un lieu plus sûr, et sous les portiques de Pretineros, je trouvai Chinitas. La Ravissante sortit du groupe tout proche et s’écria, impétueuse :

  • On a tué Bastiana ! Il y a plus de vingt hommes ici et pas un n’a de courage. Bande de canailles, ça sert à quoi vos pantalons si vous avez le courage des minets ?
  • Allons, dit Chinitas, qui chargeait son fusil, ôte-toi de là. Les femmes ici n’ont rien à faire sauf à gêner.
  • Espèce de couards, des pantalons oui, mais un cœur de mauviette, dit la Ravissante, luttant pour arracher l’arme à son mari. Avec l’air que je fais en brassant, je tue plus de Français que toi avec ton fusil de pacotille.

Alors l’un des soldats à cheval, se lança au galop vers nous en brandissant son sabre.

  • Menegilda ! Tu as un poignard ? s’écria l’épouse de Chinitas avec désespoir.
  • J’en ai trois, un pour couper, un pour hacher et le grand couteau.
  • On est là, épouvantail à corbeaux ! cria la maja prenant des mains de son amie un couteau de boucher dont la seule vue causait de l’épouvante.

Le soldat éperonna son coursier et, sans tenir compte des tirs, se lança sur le groupe. Je vis les pattes de l’animal imposant sur les épaules de la Ravissante ; mais celle-ci, se pencha, plus rapide que l’éclair, enfonça son couteau dans le poitrail du cheval. La chute violente fit que le cavalier resta sans défense et, pendant que la monture expirait, tendant les pattes avec horreur, hennissant terriblement, le soldat continuait le combat aidé de quatre autres qui arrivèrent à cet instant.

Chinitas, le front blessé et une oreille en moins, s’était retiré à quelque dix mètres plus loin et chargeait un fusil dans la ruelle du Triunfo, pendant que la Ravissante lui enveloppait la tête avec un mouchoir, elle disait :

  • Vas-tu enfin te bouger ? On dirait que tu as dans chaque main les poids de la pendule du Buen Suceso.

Le rémouleur se tourna vers moi et dit :

  • Mon petit Gabriel, qu’est-ce que tu fais là avec ce fusil ? Tu t’en sers pour te curer les dents ?

En effet, j’avais dans les mains un fusil sans que, jusque-là, je m’en sois rendu compte. On me l’avait donné ? Je l’avais pris ? Le plus probable est que j’avais dû le ramasser machinalement, le trouvant près du lieu de la lutte, et il était tombé des mains de quelque combattant blessé ; mais mon trouble et ma stupeur étaient si grands devant cette scène que je ne parvenais pas à me rendre compte de ce que j’avais entre les mains.

  • Pourquoi est-il là, ce ver de terre ? dit la Ravissante, en me faisant front et en me donnant sur l’épaule un grand coup de poing. Allez, prends ce fusil avec plus d’élégance. Est-ce un cierge de procession que tu as entre les mains ?
  • Bon, il n’y a plus rien à faire ici, affirma Chinitas, se mettant en marche avec ses compagnons vers la Puerta del Sol.

Je mis mon fusil à l’épaule et je partis avec eux. La Ravissante suivait, se moquant de mon peu d’aptitude dans le maniement des armes à feu.

  • Il n’y a plus de Français ? dit une maja en regardant partout. C’est fini ?
  • On n’en a pas laissé un pour semer les radis, répondit la Ravissante. Vive l’Espagne et vive le Roi  Fernando !

En effet, on ne voyait plus de Français dans toute la Calle Mayor ; mais on n’était pas loin des marches de San Felipe quand on entendit un bruit de tambours, le son des clairons, le pas des chevaux, puis le bruit des affûts roulant rapidement. Le drame n’avait pas commencé encore vraiment. Nous nous arrêtâmes et je remarquai que les civils se regardaient l’un l’autre, se consultant sans un mot sur l’importance des forces qui s’approchaient. Ces malheureux Madrilènes avaient soutenu une lutte terrible contre les soldats qu’ils trouvèrent sur leur passage, et ne comptaient pas sur les formidables divisions et corps d’armée qui campaient aux environs de Madrid. Ils n’avaient pas mesuré les tenants et les aboutissants de leur fredaine, et même s’ils les avaient mesurés, ils n’auraient pas reculé dans ce mouvement improvisé et sublime qui les conduisit à repousser les forces bien supérieures. Le moment était venu pour les gens du peuple de la Calle Mayor de compter le nombre d’armes qui pointaient sur leur poitrine, parce que par la rue la Montera apparut un corps d’armée, par la rue Carretas, un autre, et par la rue de San Jerónimo, le troisième, le plus formidable.

  • Ils sont nombreux ? demanda la Ravissante.
  • Très nombreux et il en vient aussi par cette rue. Là-bas, par la rue Platerías, on entend le bruit des tambours.

Face à nous et derrière nous, nous avions les fantassins, les cavaliers et les artilleurs d’Austerlitz. En les voyant, la Ravissante riait ; mais, moi… je ne peux que l’avouer… je tremblais.

– XXVII –

L’arrivée des corps d’armée à la Puerta del Sol et le début de l’attaque furent des événements qui se produisirent en même temps. Je crois que les Français, malgré leur supériorité numérique et matérielle, étaient plus assommés que les Espagnols ; c’est ainsi qu’au lieu de commencer à mettre la cavalerie en jeu, ils firent usage de la mitraille dès le début.

La lutte, ou plutôt le carnage, était épouvantable à la Puerta del Sol. Quand le feu cessa et que commencèrent à entrer en action les chevaux, la garde polonaise, appelée noble, et que les fameux mamelouks tombèrent à coups de sabre sur le peuple, sur nous les occupants de la Calle Mayor, la pire place parce que sur un côté comme sur l’autre les féroces cavaliers nous attaquaient. Le danger ne m’empêchait pas d’observer qui était autour de moi, et je peux donc dire que ceux qui soutenaient mon courage hésitant étaient, en plus de la Ravissante, un monsieur grave et bien habillé, un aristocrate apparemment, et deux honnêtes commerçants de la même rue, que je connaissais depuis longtemps.

Nous avions, sur notre gauche, la ruelle de la Duda comme site stratégique qui nous servirait de parapet et de chemin pour la fuite, et de là, le noble monsieur et moi, nous dirigeâmes nos tirs sur les premiers mamelouks qui apparurent dans la rue. Je dois dire que nous, les tireurs, nous formions une espèce d’arrière-garde ou de réserve, parce que les vrais, les combattants les plus aguerris, étaient ceux qui luttaient à arme blanche au milieu de la cavalerie. Des balcons aussi venaient beaucoup de tirs de pistolets et un grand nombre d’armes de jet comme des tessons, des briques, des vases, des poids d’horloge, etc.

  • Viens ici, Judas l’Iscariote, s’écria la Ravissante, en dressant les poings vers un mamelouk qui faisait des dégâts sous le porche de la maison d’Oñate. Il n’y a donc personne pour t’envoyer une livre de poudre dans le corps ! Eh ! vieille baderne ! A quoi ça sert ton truc ? Et toi, fripouille, jette le feu par ce fusil ou je t’arrache les yeux.

Les imprécations de notre générale nous obligeaient à tirer sans arrêt.

Mais ces coups de feu mal dirigés ne nous apportaient pas grand-chose, parce que les mamelouks avaient réussi à dégager à grands coups, une bonne partie de la rue, et ils avançaient de minute en minute.

  • Sus, mes enfants, s’écria la maja, s’avançant devant une paire de cavaliers dont les chevaux venaient vers nous.

Personne ne peut imaginer ces escarmouches. Pendant que des fenêtres et de la rue, on faisait feu sur eux, les manolos les attaquaient poignard en main, et les femmes clouaient leurs doigts sur la tête des chevaux ou bien sautaient, saisissant par les bras le cavalier. Ce dernier recevait de l’aide, et à l’instant deux, trois, dix ou vingt arrivaient, ils étaient attaqués de la même manière et il y avait une confusion, un mélange horrible et sanglant qu’il est impossible de dépeindre. Les chevaux sortaient vainqueurs enfin et avançaient au galop, et quand la foule, se trouvant libre, s’étendait vers la Puerta del Sol, une pluie de mitraille lui barrait la route.

Je perdis de vue la Ravissante dans un de ces épouvantables chocs ; mais peu de temps après, je la vis réapparaître se plaignant d’avoir perdu son couteau, alors elle m’arracha le fusil des mains avec une telle force que je ne pus l’en empêcher. Je restai désarmé au moment même où une forte attaque des Français nous fit reculer vers le trottoir de San Felipe el Real. Le noble vieillard fut blessé près de moi ; je voulus le soutenir, mais glissant de mes mains, il tomba en criant : «Mort à Napoléon ! Vive l’Espagne !» 

Cet instant fut terrible car on nous attaqua au couteau sans pitié ; mais ma bonne étoile voulut que, étant parmi les plus proches du mur, j’avais devant moi une muraille de chair humaine qui me protégeait du plomb et du fer. Par contre, j’étais si fortement comprimé contre le mur que je crus bien mourir étouffé. Cette masse de gens se replia dans la Calle Mayor et comme le violent recul devait nous obliger à envahir une maison qui aujourd’hui doit porter les numéros 21 à 25, nous entrâmes décidés à continuer la lutte depuis les balcons. N’attribuez pas à de l’orgueil le fait que je dise nous, car moi, même si au début, je me trouvai parmi les insurgés comme par hasard et sans aucune initiative de ma part, par la suite l’ardeur de la lutte, la haine des Français qui se transmettait de cœur à cœur de manière étonnante, me poussa à œuvrer énergiquement en faveur des miens. Je crois qu’en cette occasion mémorable, j’aurais bien voulu me mettre au niveau des quelques-uns qui m’entouraient, si le souvenir d’Inès et le fait de penser qu’elle courait quelque danger n’avaient ramolli mon courage à chaque instant.

Nous répandant dans toute la maison, nous l’occupâmes du bas jusqu’aux mansardes ; par toutes les fenêtres, on faisait feu et on lançait en même temps tout ce que le courage actif de ses propriétaires trouvait à portée de main. Au deuxième étage, un vieux père de famille, soutenant ses deux filles qui, à demi-évanouies, embrassaient ses genoux, nous disait : «Faites feu ; prenez tout ce qu’il vous faut. Ici, vous avez des pistolets ; là, mon fusil de chasse. Jetez mes meubles par le balcon et périssons tous et que ma maison tombe si sous les décombres doit être ensevelie cette canaille. Vive  Fernando ! Vive l’Espagne ! A mort Napoléon !»

Ces mots redonnaient du courage aux deux demoiselles et la plus jeune nous conduisait à une habitation voisine, d’où l’on pouvait mieux diriger le feu. Mais la poudre venait à manquer et nous manqua complètement à la fin, et un quart d’heure après notre entrée, les mamelouks donnaient de violents coups sur la porte.

  • Brûlez les portes et jetez-les brûlantes dans la rue, nous dit le vieillard. Courage, mes filles. Ne pleurez pas. Un jour comme ça, les pleurs sont indignes même chez les femmes. Vive l’Espagne ! Vous savez ce qu’est l’Espagne ? Eh bien, c’est notre terre, nos enfants, la tombe de nos ancêtres, nos maisons, nos rois, nos armées, notre richesse, notre histoire, notre grandeur, notre nom, notre religion. Voilà tout ce qu’ils veulent nous enlever. A mort Napoléon !

Pendant ce temps, les Français assiégeaient la maison tandis que d’autres des leurs commettaient les pires atrocités dans la maison d’Oñate.

  • Ils entrent, ils vont nous prendre, nous sommes perdus, criions-nous avec frayeur, entendant les mamelouks qui s’acharnaient sur les défenseurs de l’étage d’en-dessous.
  • Montez dans le grenier, nous dit le vieillard avec frénésie, et en sortant sur le toit, jetez par le passage de l’escalier toutes les tuiles que vous pouvez trouver. Les chevaux de ces monstres vont-ils monter sur le toit ?

Les deux filles, à moitié mortes de peur, s’attachaient aux bras de leur père, le priant de fuir.

  • Fuir, s’écriait le vieux. Non, mille fois non. Montrez à ces bandits comment se défend le foyer sacré. Apportez-moi du feu, du feu et ils ne prendront que nos cendres, pas nos personnes.

Les mamelouks montaient. Nous étions perdus. Je me souvins de la pauvre Inès et je me sentis plus couard que jamais. Mais quelques-uns des nôtres s’étaient entre temps avancés dans la maison et avec un fort levier, cassaient la cloison d’une des chambres les plus cachées. Au bruit, j’accourus rapidement, avec l’espoir de trouver une échappatoire, et effectivement, je vis qu’ils avaient ouvert dans le mur mitoyen un grand trou par où l’on pouvait passer à la maison d’à-côté. Ils nous appelèrent de l’autre côté, nous offrant du secours et nous nous empressâmes de passer ; mais avant de nous retrouver de l’autre côté, nous entendîmes les mamelouks et les autres soldats français qui vociféraient dans les salles principales ; on entendit un tir ; puis une des filles lança un cri épouvantable et déchirant. Ce qui devait se passer là n’est pas racontable.

En passant dans la maison voisine, avec l’idée de prendre la rue immédiatement, nous nous vîmes dans une habitation petite et assez obscure où je distinguai deux hommes qui nous regardaient épouvantés. Je fus pris de terreur, moi aussi, en leur présence, parce qu’il s’agissait pour l’un du licencié et pour l’autre de Juan de Dios.

Nous étions passés dans une maison de la rue Postas, la maison même où j’avais vécu dans l’entresol jusqu’à la veille de mon entrée au service des Requejo. Nous étions au deuxième étage, demeure du gratte-papier chicaneur. La terreur de ce dernier était si grande qu’en nous voyant il dit :

  • Les Français sont là ? Ils arrivent ? Fuyons.

Juan de Dios était si pâle et si troublé qu’il était difficile de le reconnaître.

  • Gabriel, s’écria-t-il en me voyant. Ah ! Fripon. Qu’as-tu fait à Inès ?
  • Les Français, les Français, s’écria Lobo en sortant à toute vitesse de la chambre et en descendant l’escalier quatre à quatre. Fuyons !

L’épouse du licencié et ses trois filles, tremblant de peur, couraient partout, ramassant quelques objets avant de sortir. Ce n’était pas le moment de se disputer avec Juan de Dios, ni de nous donner des explications sur les événements du matin précédent, nous sortîmes donc à toute vitesse, craignant que les mamelouks n’envahissent cette maison.

Le commis ne me lâchait pas, tandis que Lobo, tout occupé à sa propre sécurité, se souciait de ma présence comme si je n’existais pas.

  • Où allons-nous ? demanda une des filles en sortant. A la rue San Pedro la Nueva, chez la cousine ?
  • Vous êtes folles ? Face à la caserne de Monteleón ?
  • Là-bas, ils sont en train de se battre, dit Juan de Dios. Un combat terrible s’est engagé parce que l’artillerie espagnole ne veut pas lâcher la caserne.
  • Mon Dieu ! J’y cours, m’écriai-je sans pouvoir me retenir.
  • Chien ! cria Juan de Dios, me saisissant par le bras. C’est là que tu la gardes ?
  • Oui, elle est là, répondis-je sans hésiter. Vite courons.

Juan de Dios et moi, nous partîmes comme des fous en direction de ma maison.

-XXVIII-

Dans notre course, nous ne voyions pas les mille dangers qui s’offraient à nous dans les rues et les places de Madrid, et nous marchions sans arrêt, prenant les voies les plus éloignées du centre, avec tant de tours et de détours que nous mîmes deux heures à arriver à la Puerta de Fuencarral par les puits de neige. Pendant un long moment, je ne parlai pas à mon compagnon et lui non plus, jusqu’à ce qu’à la fin, Juan de Dios, d’une voix entrecoupée par le souffle fatigué, me dit :

  • Mais tu as sorti Inès pour me la remettre ou bien tu es un voyou digne d’être fusillé par les Français ?
  • Monsieur, Juan de Dios, répondis-je, pressant encore plus le pas. Ce n’est pas le moment de nous disputer et accélérons le pas parce que si les Français arrivent chez moi…
  • Qu’est-ce qu’elle doit avoir peur la pauvre petite ! Mais, dis, pourquoi l’as-tu sortie, pourquoi me suis-je retrouvé enfermé dans le sous-sol avec cette maudite femme ?… Oh ! j’ai besoin de souffle ; mais ne nous arrêtons pas… Inès n’a pas eu peur en se voyant en ton pouvoir ? Elle ne t’a pas posé de questions sur moi, n’a-t-elle pas demandé de m’emmener à ses côtés ? Quelle confusion ! Qu’est-ce qui s’est passé ? Qui es-tu ? Tu es un infâme ou un homme de bien ? Tu vas bien me rendre des comptes et me donner la raison de tout cela. Ah ! Quand je me suis retrouvé dans le sous-sol avec Restituta… Tu vois cette griffure sur ma main ?… Je suis resté terrifié et muet d’épouvante en la voyant. Quel malheur ! Je crois que cela fut un châtiment de Dieu pour les petits péchés dont je t’ai parlé… Elle m’insultait, me traitait de voleur, et moi, la sueur me venait et partait… Ensuite, nous avons essayé de sortir… La trappe était fermée… On aurait dit une chatte enragée. Tu vois cette griffure que j’ai sur la figure… ? Reposons-nous un peu parce que je suis asphyxié. N’arrivera-t-on jamais chez toi ? Et mon Inès est là ? Mais, fripon, ralentis un peu le pas et dis-moi : Inès m’attend ? Elle t’a demandé de venir à ma recherche ? Elle sait que sa liberté, c’est grâce à moi ? Gabriel, je te jure que j’ai la tête comme une cage de grillons, et je ne sais pas quoi penser. Quand j’ai vu entrer Restituta… Tu vas croire que je ne peux pas écarter de ma mémoire son image répugnante ? Ce que j’ai dit… ces deux petits péchés… Mais, dès qu’Inès sera à mes côtés, je me confesserai… Le Saint Sacrement sait que mon intention est bonne, et que l’immense, le fol amour qui me prend est la cause de tout… Mais, tu ne parles pas ? Tu es muet ? Inès m’attend ? Dis-le-moi franchement, ne me laisse pas souffrir. Elle est contente, elle est triste ? Elle a certainement voulu partir avec toi pour m’attendre dehors ?… Mille diables ! Quand arriverons-nous chez toi ? Elle m’attend, n’est-ce pas ? Je vais maintenant lui parler face à face pour la première fois. Tu sais que ça me fait honte ?… Mais, peut-être, me dira-t-elle d’abord quelques mots, me donnant la clé pour que je parle à mon tour comme une pie. Es-tu sûr qu’elle a lu ma lettre ? Car si elle l’a lue, elle doit être au courant de mon grand amour, et dès qu’elle me verra, elle se jettera en pleurant dans mes bras, me remerciant de l’avoir sauvée. Tu ne crois pas ? Mais pourquoi ne parles-tu pas ? Tu as perdu ta langue ? Qu’est-ce que tu lui as dit, qu’est-ce qu’elle t’a dit ? Elle ne t’a pas parlé de ce passage de ma lettre où je lui disais que mon amour est aussi chaste que celui des anges du ciel ?… J’ai oublié de lui dire que mon cœur est l’autel sur lequel je l’adore avec autant de ferveur que j’adore Dieu qui a fait le monde pour tous et pour nous une île déserte pleine de fleurs et d’oiseaux très jolis qui chantent de nuit comme de jour… Ah ! Gabriel, tu sais que je suis riche ? J’ai  pris ce qui est à moi, même si la maudite m’a planté ses griffes pour me le reprendre. Qu’est-ce qu’on a lutté ! Epouvantable nuit ! Enfin, le jour était bien avancé, don Mauro est arrivé et a ouvert le sous-sol pour te sortir… Nous sommes sortis, Restituta et moi ; elle est à moitié morte. Son frère, en nous voyant… Jésus ! Comment il est devenu ! Après nous avoir insultés, il nous a dit que nous devions nous marier le jour même. Ensuite, sachant qu’Inès avait fui avec toi, il a rugi comme un lion, s’est arraché les cheveux et, après avoir menacé de mort sa sœur et moi, il a allumé deux bougies à son saint patron. Moi, je suis sorti de la maison sans rien dire, et comme les tirs ont commencé, je me suis réfugié chez le licencié Lobo… Tous étaient terrifiés… les Français, les Français… Boum ! Boum ! On frappe la cloison, on arrive : on ouvre un trou et toi, tu apparais… Mais, arriverons-nous enfin ? Comme elle doit être impatiente, la pauvre petite ! Quand elle va me voir entrer, elle va se mettre à parler. Tu ne crois pas ? Sinon… je suis sûr de rester comme une statue. Si cette honte pouvait me quitter…

Moi, je ne répondais rien aux raisonnements précipités et décousus de Juan de Dios car plus que la verbosité de ce malheureux, ce qui m’occupait l’esprit c’étaient les dangers que couraient Inès et son oncle dans ma maison. Notre marche était très fatigante, car parfois, après avoir parcouru toute une rue, nous devions revenir en arrière pour fuir les mamelouks ; d’autres fois, un groupe composé en grande partie de femmes et de vieillards nous arrêtait ; ils entouraient avec des cris et des lamentations un cadavre, victime récente des envahisseurs ; nous voyions devant nous défiler rapidement des pelotons de grenadiers qui faisaient reculer tout le monde ; ensuite le spectacle d’une escarmouche aussi acharnée que les précédentes, voilà ce qui, sans prévenir, retardait notre marche. 

Dans la rue Fuencarral, les gens étaient nombreux et tous couraient à remonter vers la caserne. On entendait de fortes décharges qui effrayèrent mon compagnon et quand nous débouchâmes sur la rue la Palma par la maison du comte d’Aranda, les cris des héros arrivaient jusqu’à nous.

Il était entre douze et treize heures. Après un grand tour, nous pûmes enfin entrer dans la rue San José et de loin, je distinguai les hautes fenêtres de ma maison au milieu d’une fumée de poudre dense.

  • Nous ne pouvons pas monter chez nous, dis-je à Juan de Dios, à moins de nous fourrer en plein milieu du feu. 
  • Au milieu du feu ! Quelle horreur ! Non, n’exposons pas nos vies. Je vois qu’on fait feu depuis certains balcons. Cachons-nous, Gabriel.
  • Non ; avançons. On dirait que le feu cesse.
  • Tu as raison. On n’entend plus que quelques tirs et je crois entendre dire : «Victoire, victoire.»
  • Oui, et les gens se dispersent, quelques-uns viennent vers ici. Ah ! Ce ne sont pas des Français ceux qui courent vers la rue la Palma ? Si ! Vous ne voyez pas les chapeaux feutres ?
  • Allons là-bas. Quel vacarme ! On dirait qu’ils sont contents. Regarde comme ils agitent leur bonnet ceux qui sont au balcon.
  • Inès, la voilà, Inès, au balcon d’en haut, tout en haut… Elle est là : elle regarde vers la caserne, on dirait qu’elle a peur, elle se retire. Don Celestino sort regarder aussi. Courons et maintenant cela va être facile d’entrer chez nous.

Après un accrochage acharné, le combat avait cessé dans la caserne, soldé par la déroute et le retrait du premier détachement français qui était allé l’attaquer. Mais si la population crédule se laissa aller à la joie croyant que ce triomphe était décisif, les chefs militaires savaient qu’ils seraient bientôt attaqués par des forces plus nombreuses et ils se préparaient à résister. Pacorro Chinitas, qui avait été l’un des premiers à arriver sur ce site, vint vers moi vantant la victoire obtenue par quatre pièces que Daoiz avait mises dans la rue ; mais très vite, lui et les autres furent convaincus que les Français n’avaient pas reculé mais allaient revenir avec une artillerie plus fournie. Ce fut le cas en effet, et alors que nous montions l’escalier de ma maison, j’entendis l’alarmante rumeur de la troupe toute proche.

Le commis trébuchait à chaque marche, circonstance que d’aucun aurait attribué à la peur et que moi, j’attribuai à l’émotion. Quand nous arrivâmes en présence d’Inès et de don Celestino, ceux-ci se réjouirent beaucoup de me voir sain et sauf et elle me montra une image de la Vierge, devant laquelle ils avaient allumé deux bougies. Juan de Dios resta un instant sur le seuil, à moitié dedans, à moitié dehors, le chapeau à la main, le visage pâle et contracté, l’attitude embarrassée, sans oser parler ni non plus se retirer tandis qu’Inès, entièrement occupée par mon retour, ne prêtait aucune attention à lui.

  • Ici, Gabriel, me dit le prêtre, nous avons assisté à des scènes de grand héroïsme. Les Français ont été repoussés. Apparemment, Madrid tout entière se lève contre eux.

En disant cela, une détonation terrible fit trembler toute la maison.

  • Les Français reviennent ! Ce tir est des nôtres, ils continuent, bien décidés à ne pas se rendre. Dieu et sa sainte Mère, les quatre patriarches et les quatre docteurs nous assistent.

Juan de Dios était toujours à la porte, sans que mes deux amis, profondément affectés par le danger imminent, ne fassent aucun cas de sa présence.

  • ça va recommencer, s’écria Inès fuyant la fenêtre après l’avoir fermée. Moi, je croyais que c’était fini. Que de tirs ! Que de cris ! Et puis ces canons ! J’ai cru que le monde était en petits morceaux ; et, à genoux, je ne cessais de prier. Si tu avais vu, Gabriel… D’abord nous avons entendu quelques soldats qui donnaient de vigoureux coups dans la porte de la caserne. Ensuite, beaucoup d’hommes et quelques femmes sont venus demander des armes. A l’intérieur de la cour, un Espagnol en uniforme vert s’est disputé un instant avec un autre en uniforme bleu, puis ils se sont embrassés, ouvrant ensuite les portes. Ah ! Que de voix, que de cris ! Mon oncle s’est mis à pleurer et cria aussi : «Vive l’Espagne !» trois fois alors que je lui disais de se taire pour ne pas faire parler les gens du voisinage. A l’instant, les coups de fusil ont commencé, et au bout d’un moment, les coups de canons qui étaient sortis poussés par deux ou trois femmes… Celui en uniforme bleu commandait le feu, et un autre du même habit, mais qui se distinguait du premier parce qu’il était plus grand, était dedans indiquant comment il fallait sortir la poudre et les boulets… Moi, je tremblais en entendant les coups de canon ; et si parfois je me cachais dans la chambre, me mettant à prier, d’autres fois ma curiosité était telle que sans penser au danger, je me montrais à la fenêtre pour tout voir… Quel épouvantable spectacle ! De la fumée, beaucoup de fumée, des bras levés, quelques hommes étendus par terre et couverts de sang et partout la lueur de ces grands couteaux qu’ils portent à leurs fusils.

Une seconde détonation, suivie du vacarme de la fusillade, nous laissa paralysés de stupeur. Inès regarda la Vierge et le curé fit face solennellement à la sainte image et lui adressa la parole ainsi :

  • Madame ! protégez vos chers Espagnols, dont vous avez été la reine et que maintenant, comme capitaine, vous commandez. Donnez-leur du courage contre tant d’ennemis sauvages et faites monter au ciel ceux qui meurent pour défendre leur chère patrie.

Je voulus ouvrir la fenêtre mais Inès s’y opposa très angoissée. Juan de Dios, qui, enfin avait passé le seuil, s’était assis timidement sur le bord d’une chaise posée près de la porte, où Inès le reconnut enfin, ou mieux, remarqua sa présence, et avant qu’elle ne pose une question, je lui dis :

  • C’est monsieur Juan de Dios qui est venu avec moi.
  • Moi… moi… balbutia le commis au moment où les cris de la rue permettaient à peine de l’entendre. Gabriel a dû vous mettre au courant…
  • La peur vous fait perdre la parole, dit Inès. Moi aussi, j’ai très peur. Mais vous tremblez, vous vous trouvez mal…

En effet, Juan de Dios était sur le point de s’évanouir et tendait les bras vers la jeune fille qui, absorbée et confuse, ne savait pas si elle devait s’approcher pour lui porter secours ou fuir, méfiante, ce visiteur importun. Moi, j’étais si énervé que sans fixer mon esprit à ce qui se passait tout près, ni prêter attention à la frayeur de mon amie, j’ouvris la fenêtre résolument. De là, je pus voir les mouvements des combattants, tout à fait visibles, comme si j’avais eu devant moi un plan de campagne avec des figures mobiles. Quatre pièces fonctionnaient – j’ai entendu parler de cinq, deux de huit et trois de quatre – ; mais je crois que l’une d’elles ne fit pas feu ou seulement vers la fin du combat. Les artilleurs, je pense qu’ils ne devaient pas être plus de vingt ; ceux de l’infanterie commandés par Ruiz ne devaient pas être bien nombreux non plus ; mais le nombre de civils n’était pas rien, il ne manquait pas non plus d’héroïques amazones comme celles que j’avais vues à la Puerta del Sol. Un officier en uniforme bleu commandait les deux pièces placées face à la rue San Pedro la Nueva[1]. Aux ordres de l’autre du même uniforme et même grade, avançaient celles qui prenaient en enfilade les rues San Miguel et San José, l’une d’elles pointant vers la rue San Bernardo car on attendait par là de nouvelles forces françaises en aide à celles qui envahissaient la Palma Alta et les endroits jouxtant l’église des Maravillas. La lutte était recentrée alors sur la petite rue San Pedro la Nueva, par où attaquèrent les grenadiers impériaux en nombre considérable. Pour contrecarrer leur poussée, les nôtres tiraient avec les pièces, le plus rapidement possible, utilisant tantôt les artilleurs tantôt les civils, et les valeureux fusils venaient en aide aux canons. Ces fusils, derrière les murs de la caserne, à la porte et dans la rue, faisaient feu sans cesse et blessaient mortellement.

-XXIX-

Quand les Français essayaient de prendre les pièces à la baïonnette, sans que ne cesse le feu de notre part, ils étaient accueillis par les civils et une batterie de couteaux qui causaient la panique et le découragement parmi les héros des Pyramides et de Iéna, en même temps, l’arme blanche aux mains de ces soldats aguerris, ne faisait pas grand dégât moral sur les Espagnols, car ceux-ci sont habitués depuis longtemps à en jouer. Les Espagnols, blessés de la sorte, devenaient plus furieux qu’évanouis. De ma fenêtre ouverte sur la rue San José, je ne voyais pas la rue San Pedro la Nueva toute proche, même si la maison faisait l’angle des deux rues, c’est pourquoi, moi, ayant toujours les Espagnols sous les yeux, je ne distinguais pas les Français, sauf quand ils essayaient de prendre les pièces, défiant la mitraille, le plomb, l’acier et même les implacables mains des défenseurs de la caserne. Ceci se passa une fois et à voir cela, je crus que tout allait finir par simple destruction simultanée ; mais notre peuple vaillant, sublimé par son propre élan et l’exemple, la technique et l’invraisemblable constance des deux officiers d’artillerie, repoussait les baïonnettes ennemies tandis que leurs couteaux faisaient des dégâts, concluant l’œuvre des fusils. Quelques-uns tombèrent, parmi eux beaucoup d’artilleurs et bon nombre de civils ; mais cela ne décourageait pas les Madrilènes. Au même moment où l’un des officiers d’artillerie faisait usage de son sabre, d’une main ferme, sans délaisser le canon dont l’affût servait de bouclier aux civils les plus résolus, l’autre, commandant un petit groupe, se jetait sur la partie avancée des Français, la détruisant avant que ceux-ci n’aient pu se reprendre. C’étaient ces deux officiers obscurs et sans histoire qui, en un jour, en une heure, devenant, par l’inspiration de leur cœur généreux, l’instrument de la conscience nationale, anticipèrent la déclaration de guerre des Juntes et déchargèrent les premiers coups de la lutte qui commençait à détruire le plus grand pouvoir à avoir dominé le monde. Ainsi, leurs noms ignorés passèrent à la postérité.

Le tonnerre de cette collision, les cris des uns et des autres, l’héroïque ivresse des nôtres et aussi des Français, car ceux-ci évoquaient entre eux leurs grandes gloires pour se donner du cœur dans cet acharnement, formaient un ensemble terrible, devant lequel on n’avait pas peur et on ne se résignait pas à n’être qu’un spectateur immobile. L’inégalité des forces produisait de la rage et en même temps un plaisir inexplicable, ainsi que le spectacle de la supériorité acquise par les faibles à force de constance. Même si nos pertes étaient immenses, tout paraissait annoncer une seconde victoire. C’est sans doute ce que comprenaient les Français, en retrait vers le fond de la rue San Pedro la Nueva ; et voyant que pour réduire les vingt artilleurs aidés des civils et des femmes, il fallait une troupe et un grand renfort d’armes de toute sorte, ils firent venir plus de gens, amenèrent une armée complète ; et la division de San Bernardino, commandée par Lefranc, apparut vers las Salesas Nuevas avec plusieurs pièces d’artillerie. Les impériaux donnaient à la caserne entourée de petits murets les dimensions d’une forteresse, et à la bande bigarrée de la troupe les dimensions d’un peuple. 

Il y eut un moment de silence durant lequel je n’entendis plus que les voix de quelques femmes, parmi lesquelles je reconnus celle de la Ravissante, devenue rauque par la fatigue et les cris répétés. Quand, dans ce bref moment de répit, je m’écartai de la fenêtre, je vis Juan de Dios complètement évanoui. Inès était à son côté, lui présentant un verre d’eau.

  • Ce brave homme, dit la jeune fille, a perdu tout jugement. Il a tellement peur ! Il est vrai qu’il y a de quoi. Moi, je suis morte. C’est terminé, Gabriel ? On n’entend plus de tirs. Tout est fini ? Qui est vainqueur ?

Un coup de canon résonna faisant trembler la maison. Inès laissa tomber son verre et au même instant entra don Celestino qui observait le combat depuis une autre chambre de la maison.

  • C’est l’artillerie française, cria-t-il. C’est elle maintenant. Ils apportent plus de douze canons. Jésus, Marie, Joseph, protégez-nous. Ils vont réduire en miettes nos vaillants combattants civils. Seigneur de justice ! Vierge Marie, sainte patronne d’Espagne !

Juan de Dios ouvrit les yeux cherchant Inès du regard calme et éteint d’un malade. Elle, entre temps, à genoux devant la statue, laissait couler d’abondantes larmes.

  • Les Français sont innombrables, poursuivit le prêtre. Il en vient des centaines de mille. En échange, les nôtres sont chaque fois moins. Beaucoup sont déjà morts. Ceux qui restent pourront-ils résister? Oh ! Gabriel, et vous, Monsieur, qui que vous soyez, je présume cependant que vous êtes espagnol : Etes-vous en paix avec votre conscience pendant que nos frères luttent en bas pour la Patrie et pour le Roi ? Mes enfants, courage ! les Français vont attaquer pour la troisième fois. Ne voyez-vous pas comment les nôtres se préparent à les recevoir avec autant de brio qu’avant ? N’entendez-vous pas les cris de ceux qui ont survécu au dernier combat ? N’entendez-vous pas les voix de cette noble jeunesse ? Gabriel, et vous, Monsieur, qui que vous soyez, avez-vous vu les femmes ? Ces héroïques femmes donneront-elles des leçons de courage aux hommes qui fuient la lutte honorable ?

En disant cela, le brave prêtre, avec un trouble qu’on ne lui avait jamais connu jusqu’alors, se montrait au balcon, reculait, épouvanté, tournait les yeux vers la Vierge, puis vers nous, il se parlait autant à lui qu’aux autres.

  • Si moi, j’avais quinze ans, Gabriel, continua-t-il, si j’avais ton âge… Franchement, mes enfants, moi, j’ai très peur. De ma vie, je n’ai jamais vu de guerre, ni entendu jamais le vacarme des canons mortifères ; mais, actuellement, je prendrais un fusil, oui, messieurs, je le prendrais… Ne voyez-vous pas que nos gens se font rares ? Ne voyez-vous pas comment la mitraille les balaie ?… Regardez ces femmes qui, de leurs bras déchiquetés, poussent un de nos canons pour le tourner vers cette rue. Regardez cette montagne de cadavres d’où sort une main apostrophant les ennemis de ce geste terrible. On dirait que même les morts parlent, lançant de leurs bouches des cris furieux… Oh ! Je tremble, soutenez-moi ; non, laissez-moi prendre un fusil, je vais le prendre, moi, Gabriel, monsieur, et toi aussi, Inès ; allons tous dans la rue, dans la rue. Entendez-vous ? Ce sont les vociférations des Français. Leur artillerie avance. Ah, Chiens ! nous sommes encore assez, quoique bien peu. Vous voulez l’Espagne, vous voulez cette terre ? Vous voulez nos maisons, nos églises, nos rois, nos saints ? Eh bien les voilà, tout est là dans ces canons. Approchez-vous… Ah ! Ces hommes qui faisaient feu depuis les murs de clôture ont tous péri. Peu importe. Chaque mort signifie un fusil qui passe de main en main parce qu’avant que leurs doigts blessés, perdant leur chaleur, ne le lâchent, d’autres l’auront saisi… Regardez, l’officier qui les commande semble contrarié, il regarde vers l’intérieur de la caserne et porte la main à sa tête en signe de désespoir. C’est que les balles leur manquent, c’est que la mitraille lui manque. Mais en voilà un qui vient avec un panier plein de pierres… oui, ce sont des pierres à fusil. Ils chargent et font feu… Oh ! Qu’il en vienne d’autres, qu’il en vienne d’autres. Misérables ! L’Espagne a encore les pierres de ses rues pour vous exterminer… Mais, hélas ! Les Français semblent s’approcher. Beaucoup des nôtres meurent. Des balcons, on fait feu sans relâche ; mais cela ne suffit pas. Si moi j’avais vingt ans… Si j’avais vingt ans, j’aurais le courage qui me manque maintenant, et je me lancerais au milieu du combat, à coups de bâtons, oui messieurs, à coups de bâtons, j’achèverais tous ces Français. Même maintenant, avec mes soixante ans… Gabriel, sais-tu ce qu’est le devoir ? Sais-tu ce qu’est l’honneur ? Eh bien pour que tu le saches, écoute, moi qui suis un vieillard inutile, moi qui n’ai jamais vu un combat, moi qui n’ai jamais tiré un coup de fusil, moi qui de ma vie n’ai jamais combattu personne, moi qui ne peux voir tuer un poulet, moi qui n’ai jamais eu le courage de tuer un ver de terre, moi qui ai toujours eu peur de tout, moi qui, maintenant, tremble comme un lièvre et qui, à chaque tir entendu, est prêt à rendre mon âme au Seigneur, je vais descendre à l’instant dans la rue, non pas avec des armes, parce que les armes, ce n’est pas mon affaire, mais je veux encourager ces vaillants, en leur disant en castillan ce Dulce et decorum est pro patria mori !

Ces mots, dits dans un enthousiasme que le vieillard n’avait jamais manifesté devant moi sauf en de rares occasions, et toujours depuis sa chaire, m’enflamma de telle sorte que j’eus honte de me voir si couard, spectateur devant cette lutte héroïque, sans tirer un coup de fusil, ni lancer de pierres pour défendre les miens. Si la présence d’Inès ne m’avait pas retenu, je ne serais pas resté un instant de plus dans cette situation. Puis, voyant ce brave vieillard se précipiter hors de la maison, une fois ces mots prononcés, la peur et l’amour disparurent en moi pour faire place à une soudaine illumination d’enthousiasme, ce genre d’enthousiasme qui, très peu souvent, mais avec une force puissante, nous entraîne vers les grandes actions.

Inès fit un mouvement pour me retenir mais sans doute son admirable bon sens comprit que j’aurais démérité à mes propres yeux si j’avais cédé aux demandes de faiblesse et elle se retint, étouffant tout sentiment. Juan de Dios, qui, revenu de son évanouissement, était complètement étranger à la situation où nous nous trouvions, et ne semblait avoir d’yeux et d’oreilles que pour les spectacles et les voix de son propre cœur, s’avança vers Inès dans un geste embarrassé et lui dit :

  • Mais Gabriel a dû vous mettre au courant de tout. Vous ai-je offensée d’une quelconque manière ? Vous avez bien compris que vous…
  • Ce monsieur, dit Inès, est mort de peur, et il ne bougera pas d’ici. Voulez-vous vous cacher dans la cuisine ?
  • Peur ! Moi, avoir peur, s’écria le commis dans un élan soudain qui devint rouge comme l’écarlate. Où vas-tu Gabriel ?
  • Dans la rue, répondis-je en sortant. Combattre pour l’Espagne. Je n’ai pas peur, moi.
  • Moi non plus, moi non plus, affirma Juan de Dios, résolu et furieux, courant derrière moi.

-XXX-

J’arrivai dans la rue à un moment critique. Les deux pièces de la rue San Pedro avaient perdu une grande partie de ses gens et les cadavres jonchaient le sol. Celle qui était placée vers le Ponant devait résister au feu des canons français, sans autre garantie de supériorité que l’héroïsme de don Pedro Velarde et l’aide des tirs de fusil. Dès mes premiers pas, j’en trouvai un, et je me mis près de l’entrée de la caserne d’où je pouvais faire feu vers la rue Ancha, protégé par le pilier de la porte. Là, je vis apparaître un visage connu, quoiqu’horriblement défiguré, c’était Pacorro Chinitas. En se redressant entre un monticule de terre et le corps d’un autre malheureux déjà moribond, il me dit d’une voix défaillante :

  • Gabriel, je suis fini ; je ne sers plus à rien.
  • Courage, Chinitas, dis-je en lui remettant le fusil qui tombait de ses mains, debout.
  • Debout ? Je n’ai plus de jambes. Tu as de la poudre ? Donne-m’en : je vais charger ton fusil… Mais je tombe raide. Tu vois ce sang ? Eh bien, c’est le mien et celui de ce compagnon qui s’en va… qui a expiré… Adieu, Juancho : toi, au moins tu ne verras pas les Français dans cette caserne.

Je fis feu à plusieurs reprises, au début de manière maladroite, puis de manière plus précise, essayant toujours de viser un Français clairement détaché des autres. Pendant ce temps, et sans arrêter mon travail, j’entendis la voix du rémouleur qui s’éteignait par étapes et qui disait :

  • Adieu, Madrid, je suis ébloui… Gabriel, vise la tête. Juancho, tu es là tout raide, je m’en vais moi aussi. Que Dieu soit avec moi et me pardonne. Ils nous prennent la  caserne ; mais chaque goutte de sang donnera naissance à un homme et son fusil, aujourd’hui, demain, après demain. Gabriel, ne mets pas tant de poudre, ça déborde. Place-toi plus à l’intérieur. Si tu n’as pas de couteau, cherches-en un parce qu’ils vont venir avec leurs baïonnettes. Prends le mien. Il est là juste à côté de la jambe que j’ai perdue… Ah ! Je ne vois plus que le ciel noir. Quelle fumée noire ! D’où vient cette fumée ? Gabriel, quand tout sera terminé, tu me donneras un peu d’eau, n’est-ce pas ? Quel bruit atroce !… Pourquoi n’apportent-ils pas un peu d’eau ? De l’eau, Seigneur tout puissant ! Ah ! Je vois de l’eau : elle est là. Ce sont des anges qui l’apportent, c’est un courant, une fontaine, un fleuve…

Quand je m’écartai de là, Chinitas n’était plus. La faiblesse de notre centre de combat m’obligea à rejoindre le groupe comme les autres l’avaient fait. Il ne restait plus que quelques artilleurs, et deux femmes servaient le canon principal, dirigé vers la rue Ancha. L’une d’elles était la Ravissante, que je vis souffler fortement sur la mèche qui allait s’éteindre.

  • Mon général, disait-elle à Daoíz. Tant que votre grâce et moi serons là, les Espagnes ne seront pas perdues, ni ses Indes… Allez zou, le pétard… Allez, apportez-moi maintenant le déclencheur. Voyez comme il recule cet animal quand il lâche son tir. Ah ! Tu es là, Tripita ? cria-t-elle en me voyant. Touche cet instrument et tu vas voir ce que tu vas voir.

Le combat arrivait au bout du désespoir, et l’artillerie ennemie avança vers nous. Encouragés par Daoíz, les héroïques civils purent repousser pour la dernière fois l’infanterie française qui, en petits pelotons, se détachait de la force ennemie.

  • Eh ! cria la Ravissante, quand le feu du canon recommença. En arrière, je fais de mauvaises blagues. Vous avez vu comme ils ont déguerpi, monsieur le Général ? Il suffit de les regarder avec de gros yeux et les voilà qui reculent. Ils sont morts de trouille. Vive l’Espagne, à mort Napoléon !… Chinitas, Chinitas n’est pas par là ? Viens ici, peureux, femmelette.

Mais, quand les Français, repliant leur infanterie, recommencèrent à nous donner du canon, elle, après avoir aidé à charger la pièce, continua à crier désespérément :

  • Bande d’avortons, revenez voir. Allez, un autre petit tour. Vos seigneuries veulent me conquérir, moi, ce n’est pas vrai ? Eh bien, me voilà. Venez donc, je suis la reine, oui messieurs, je suis l’impératrice du Rastro, je suis habituée à fumer avec ce cigare de bronze, et vous verrez de quel bois je me chauffe. Voulez-vous une petite bouffée ? Eh bien, allons-y. Ecartez-vous pour ne pas être éclaboussés par la salive ; sinon…

L’héroïque femme se tut tout d’un coup parce que l’autre maja qui était près d’elle, tomba brutalement, touchée par un éclat de mitraille et de sa tête en miettes sortirent des morceaux répugnants qui nous éclaboussèrent. L’épouse de Chinitas, qui était blessée aussi, regarda le corps de son amie à l’agonie. Je dois dire ici un fait transcendantal ; la Ravissante devint toute pâle et soudainement toute sérieuse. Elle eut peur.

Arriva l’instant critique et terrible. A ce moment, je sentis une main qui s’appuyait sur mon bras. En tournant les yeux, je vis un bras bleu avec des épaulettes de capitaine. Il appartenait à don Luis Daoíz qui, blessé à la jambe, faisait des efforts pour ne pas tomber par terre et s’appuyait sur ce qu’il trouva près de lui. J’étendis le bras autour de sa taille, et lui, fermant les poings, les éleva convulsivement au ciel, serrant les dents et mordant ensuite le pommeau de son sabre, lança une imprécation, un blasphème qui aurait fait s’effondrer le firmament si d’en haut on obéissait aux voix d’en bas.

Aussitôt après, on parla de capitulation et le feu cessa. Le chef des forces françaises s’approcha de nous, et au lieu de traiter convenablement des conditions de la reddition, il parla à Daoíz de la manière la plus désinvolte et en termes menaçants et grossiers. Notre immortel artilleur prononça alors ces mots célèbres : Si vous aviez été capable de me parler par le sabre, vous ne m’auriez pas traité de cette façon.

Le Français, sans s’occuper de ce qu’il disait, appela les siens et au même instant…  Il n’y a plus de récit possible, parce que tout était fini. Les Français se jetèrent sur nous dans un élan formidable. Le premier qui tomba fut Daoíz, la poitrine transpercée à coups de baïonnette. Nous reculâmes précipitamment vers l’intérieur de la caserne ainsi que tous ceux qui le purent, et comme encore en ce moment épouvantable, don Pedro Velarde voulait nous contenir, un officier ennemi le tua d’un coup de pistolet dans le dos. Beaucoup furent impitoyablement passés au fil de l’épée ; mais certains, dont moi, purent s’échapper, sautant rapidement entre les décombres jusqu’aux murs de clôture dans la partie la plus éloignée, et là, nous nous dispersâmes, fuyant chacun selon le meilleur chemin, tandis que les Français, rugissant de colère, indiquaient par des hurlements au voisinage atterré que Monteleón était du côté de Bonaparte.

Nous eûmes la vie sauve de justesse et bien peu d’entre nous allâmes donner à nos corps fatigués quelque repos dans les jardins de las Salesas Nuevas ou bien au Quemadero[2]. Les Français ne s’occupaient pas de nous poursuivre parce qu’ils croyaient qu’il suffisait de s’en prendre aux plus proches ou parce qu’ils se sentaient aussi fatigués que nous. Par chance, moi, je n’étais que légèrement blessé à la tête et je pus me mettre à l’abri rapidement ; peu de temps après, je ne pensais plus qu’à une chose : revenir chez moi, où j’imaginais Inès en proie à l’angoisse devant mon absence. Quand j’essayai de revenir, je trouvai le portillon de Santo Domingo fermé ; et je dus marcher beaucoup pour chercher le portillon de San Joaquín. En chemin, on me dit que les Français, après avoir laissé une petite garnison dans la caserne, s’étaient retirés.

Rassuré par cette nouvelle, je me dirigeai vers ma maison et, en arrivant à la rue San José, je trouvai le lieu envahi de gens du peuple, surtout des femmes qui identifiaient les corps. La Ravissante avait recueilli le corps de Chinitas. Moi, je vis qu’on emportait le corps toujours vivant de Daoíz sur les épaules de quatre civils et qu’un grand nombre de gens le suivait. J’ai entendu dire que don Pedro Velarde avait été complètement dénudé par les Français, et qu’en ce moment-là, ses parents et amis étaient en train de le mettre dans un linceul pour lui donner une sépulture à San Marcos. Les impériaux s’occupaient de rentrer à nouveau les canons et retiraient silencieusement leurs blessés à l’intérieur de la caserne ; enfin, je vis une petite force de cavalerie polonaise, stationnée en face de la rue San Miguel.

J’étais encore près de chez moi quand un homme traversa la rue au loin faisant tant de signes fous que je ne pus faire autrement que de fixer mon attention sur lui. C’était Juan de Dios, il avançait d’un pas incertain ici et là comme un fou ou un ivrogne, sans chapeau, les cheveux en désordre sur le visage, les vêtements déchirés et la main droite enveloppée dans un mouchoir taché de sang.

  • Ils l’ont emmenée ! s’écria-t-il en me voyant, agitant les bras, désespéré.
  • Qui ? demandai-je, devinant mon nouveau malheur.
  • Inès !… Les Français l’ont emmenée ; ils ont emmené aussi ce malheureux prêtre.

La surprise et l’angoisse de cette nouvelle si terrible me laissèrent un instant comme sans vie.

– XXXI –

  • Après avoir pris la caserne, poursuivit Juan de Dios, ils sont entrés dans la maison du coin et dans une autre de la rue San Pedro pour prendre tous ceux qui avaient fait le coup de feu et ils ont sorti deux douzaines de malheureux. Ah ! Gabriel, quelle consternation ! Moi, j’étais entré dans la taverne pour me mettre un peu d’eau sur la main… parce qu’il faut que tu saches qu’une balle m’a emporté deux doigts… j’entrais dans la taverne et je vis qu’on sortait Inès. La pauvre petite pleurait comme une enfant et elle tournait la tête de tous les côtés, sans doute pour me chercher des yeux. Je m’approchai et, en français, je priai le sergent de la lâcher ; mais, ils m’ont donné un coup si fort que j’en ai presque perdu connaissance. Si tu avais vu comme la pauvre ange pleurait, elle regardait partout, pour me chercher sans doute !… Je deviens fou, Gabriel. Le bon ecclésiastique montait les escaliers quand ils l’ont pris, ils disaient qu’il portait un couteau à la main. Tous ceux de la maison sont prisonniers. Les Français ont dit que de là, ils avaient lancé, sur eux, une marmite d’eau bouillante. Gabriel, si on ne met pas Inès en liberté, je me meurs, je me tue, je vais dire aux Français de me tuer.

En entendant ce récit, la vive douleur m’arracha d’abord de chaudes larmes ; mais ensuite, mon indignation était telle que j’éclatai en cris terribles et je parcourus la rue en criant comme un insensé. J’avais encore des doutes ; je montai chez moi et je trouvai la maison déserte ; je sus de la bouche de quelques voisins consternés que la vérité était telle que Juan de Dios me l’avait dite et, fou de colère, l’âme remplie de pressentiments sinistres et d’inexplicables angoisses, je partis vers le centre de Madrid, sans savoir où j’allais, et sans possibilité d’établir le parti que j’allais prendre dans de telles circonstances. A qui demander du secours si, à mon tour, j’étais injustement poursuivi ? De temps en temps, l’espoir que les Français mettent mes deux amis en liberté m’encourageait. L’innocence de l’un et de l’autre, surtout d’elle, était pour moi évidente au point que, sans l’ombre d’un doute, les envahisseurs allaient la reconnaître. Juan de Dios me suivait et pleurait comme une femme.

  • Ici on dit, m’indiqua-t-il, que les prisonniers ont été emmenés à la maison des Postes. Allons-y, Gabriel, et nous verrons si on arrive à quelque chose.

Nous allâmes aussitôt à la Puerta del Sol, et sur toute la place, on n’entendait que plaintes et lamentations, pour un frère, pour un père, un fils ou un ami fait prisonnier de façon barbare, sans motif. On disait que la maison des Postes fonctionnait comme un tribunal militaire ; mais ensuite, le bruit courut que les individus de la Junte avaient passé un accord avec Murat pour que tout soit réglé, on oubliait le conflit passé et on se pardonnait respectivement les imprudences commises. Cela remplit de joie tous ceux qui étaient présents, même si on ne trouvait pas très rassurant de voir une pièce d’artillerie, la mèche allumée, à l’entrée des rues principales. Quatre heures de l’après-midi sonnèrent, nos doutes ne disparaissaient pas, et par les portes fatales de la maison des Postes, il ne sortait que quelques officiers d’ordonnance qui partaient vers le Retiro ou vers la montagne du Principe Pío. Notre inquiétude croissait ; une profonde angoisse envahissait les esprits et tous se dispersaient essayant de trouver des nouvelles sûres d’après des sources autorisées.

Soudain, j’entends dire que quelqu’un va lire une annonce dans la rue. Nous courons tous vers la rue de l’Arenal, mais il ne nous est pas possible de savoir ce qui se lit. Nous demandons mais personne ne nous répond parce que personne n’entend. Nous retournons demander des informations et personne ne nous en donne. Nous retournons voir la maison des Postes derrière les murs de laquelle sont ceux que nous aimons, et une demi-compagnie de grenadiers accompagnés de mamelouks dispersent le père, le frère, le fils, l’amant, les menaçant de mort. Nous allons enfin dans les rues, chacun se demandant quels soutiens mettre en jeu pour sauver les siens.

Juan de Dios et moi, nous nous dirigeâmes vers le théâtre de Caños del Peral et, peu après, nous vîmes un peloton de Français qui conduisaient, menottés et enchaînés comme des bandits, deux vieillards et un jeune homme de belle allure. Après cette inimaginable procession, nous vîmes, vers la rue de los Tintes, une autre procession non moins lugubre où marchaient une jeune fille, un prêtre, deux messieurs et un homme du peuple en habit de vendeur à la sauvette. Nous trouvâmes une troisième dans la rue Quebrantapiernas, elle était composée de vingt personnes, appartenant à différentes classes de la société. Ces malheureux marchaient, muets et résignés, conservant de la haine dans leur cœur ; on n’entendait plus de voix patriotiques dans les rues de la ville vaincue et opprimée parce que les envahisseurs la dominaient pierre après pierre et pas un seul coin de rue n’apparaissait sans y voir la bouche d’un canon, pas une ruelle où on ne voyait pas des pelotons de fusiliers, pas de place où l’on ne voyait, stationnés de manière funèbre, des piquets de Mamelouks, des dragons ou la cavalerie polonaise.

A plusieurs reprises, nous vîmes qu’on arrêtait des personnes pacifiques et on les enregistrait, les emmenant prisonnières, au cas où elles auraient réussi à garder une arme, même si c’étaient des couteaux à usage commun. Moi, j’avais dans la poche le couteau de Chinitas et je n’avais pas encore eu l’idée de le jeter, tellement j’étais abasourdi et distrait ! Mais, par chance on ne nous fouilla pas. Finalement et à mesure que la nuit tombait, nous ne trouvions presque plus personne dans les rues. Nous n’allions pas à l’aventure dans ces rues désertes, non, car j’avais un projet que je finis par communiquer à mon compagnon : je pensais m’adresser à la maison de la marquise, avec le vif espoir d’obtenir de sa part un puissant secours dans mon malheur. Juan de Dios me répondit que lui, pour sa part, avait pensé s’adresser à un ami qui était l’ami de monsieur O’Farril, un membre de la Junte. Ceci dit, nous nous mîmes d’accord pour nous séparer, promettant de nous retrouver à la Puerta del Sol une heure plus tard.

J’allai chez la marquise et le concierge me dit que son Excellence était partie deux jours avant pour l’Andalousie. Je demandai aussi à voir Amaranthe ; mais j’eus la désagréable surprise de savoir que son Excellence madame la comtesse était partie pour l’Andalousie. Désespéré, je revins au centre de Madrid, levant mes pensées vers Dieu, le seul protecteur de l’innocence qui soit efficace, et j’essayai d’entrer dans la maison des Postes. Peu de temps après, essayant inutilement, je vis Juan de Dios en sortir si pâle et perturbé que je tremblai, devinant de nouveaux malheurs.

  • Elle n’est pas là ? demandai-je. On les a libérés ?
  • Non, dit-il tout en séchant la sueur de son front. Tous les prisonniers qui étaient là ont été remis aux Français. Ils ont été emmenés au Buen Suceso, au Retiro, je ne sais où… Mais, tu ne connais pas l’annonce ? Ceux qui seront trouvés avec des armes seront fusillés… Ceux qui se regrouperont à plus de huit personnes seront fusillés… Ceux qui causeront quelque dommage à un Français seront fusillés… Ceux qui apparaîtront comme agents de l’Angleterre seront fusillés.
  • Mais où est Inès ? criai-je avec force. Où est-elle ? Si ces bourreaux sont capables de sacrifier une fille innocente et un pauvre vieillard, la terre s’ouvrira pour les engloutir, les pierres se lèveront toutes seules du chemin pour se précipiter sur eux, le ciel tombera sur leur tête, l’air s’enflammera et l’eau qu’ils boiront se transformera en poison ; et si cela n’arrive pas, c’est que Dieu n’existe pas et qu’il ne peut pas y en avoir. Allez, mon ami ! faisons une bonne œuvre. Vous dites qu’ils sont au Retiro ?
  • Là ou au Buen Suceso ou à la Moncloa. Gabriel, je vais sauver Inès de la mort, ou bien je me mettrai devant les fusils de ces canailles pour qu’ils m’ôtent la vie à moi aussi. Je veux aller au ciel avec elle ; si je savais que ses doux yeux ne pouvaient plus me regarder sur terre, sur le champ je cesserais d’exister. Gabriel, tout ce que j’ai est à toi si tu m’aides à la trouver ; après nous être retrouvés, nous nous marierons et nous irons au lieu désert auquel j’ai pensé, nous n’avons pas besoin d’argent. J’ai espoir ; et toi ?
  • Moi aussi, répondis-je en pensant à Dieu.
  • Eh bien, mon garçon, va au Retiro, moi, j’entrerai dans le Buen Suceso, par la partie de l’hôpital, je connais un des infirmiers. Je connais aussi deux officiers français. Pourront-ils faire quelque chose pour elle ? Allons, il est dix heures. Ah ! Tu n’as pas entendu une décharge ?
  • Si, vers en bas ; vers le Prado ; cela m’a glacé le sang dans les veines. J’y cours. Adieu et bonne chance. Si nous ne nous trouvons pas ici après, alors, chez moi.

Ceci dit, nous nous séparâmes rapidement et je courus dans la Carrera de San Jerónimo. La nuit était noire, froide et solitaire. Sur mon chemin, je ne trouvai que quelques hommes qui couraient, effrayés, et à chaque pas des lamentations de douleurs me parvenaient aux oreilles. Au loin, je distinguai le pas des patrouilles françaises et de temps en temps, une lueur lointaine suivie du vacarme d’une détonation.

-XXXII-

Comme se présentaient à mon âme troublée ce spectacle dans la nuit noire, ces bruits effrayants, je ne peux pas en faire le récit, aucun mot dans aucune langue ne peut réussir à rendre une si grande angoisse. J’arrivais près de l’Espíritu Santo quand j’entendis, tout près, la décharge d’une fusillade. Là-bas, au coin du palais de Medinaceli, la lumière fugace d’un coup de feu avait éclairé un groupe, ou plutôt un tas de personnes, placées en différentes attitudes et vêtues de manière différente. Après la détonation, on entendit des gémissements de douleurs, des imprécations qui s’éteignaient enfin dans le silence de la nuit. Ensuite, quelques voix parlèrent en langue étrangère, dialoguèrent entre elles ; on entendait le pas des bourreaux, dont la marche vers le fond du Prado était signalée par les mouvements de quelques lanternes à la lumière agonisante. A chaque instant, de petites troupes circulaient, des gens menottées et, vers le Retiro, on percevait une lueur très vive, comme celle d’un foyer de bivouac.

 Je m’approchai du palais de Medinaceli du côté du Prado, et là, je vis quelques personnes qui arrivaient pour reconnaître les malheureux qu’on venait de fusiller. Je les dévisageai, moi aussi, un à un, et je remarquai qu’une petite partie d’entre eux étaient vivants, bien que terriblement blessés ; ceux-ci se traînaient criant au-secours ou bien réclamaient d’une voix déchirante qu’on les achève. Parmi toutes ces victimes, il n’y avait qu’une femme, qui ne ressemblait pas à Inès, je ne trouvai aucun prêtre non plus. Sans faire attention aux cris d’appel au secours, ni aux dangers qu’on courait près de là, je me dirigeai vers le Retiro.

A la porte qui ouvrait sur la première cour, les sentinelles m’arrêtèrent. Un officier s’approcha de l’entrée.

  • Monsieur, m’écriai-je, joignant les mains et exprimant, de manière spontanée, la vive douleur qui m’écrasait, je cherche deux personnes de ma famille qui ont été amenées ici par erreur. Ils sont innocents ; Inès n’a jeté dans la rue aucune marmite d’eau bouillante et le pauvre prêtre n’a tué aucun Français. Je vous assure, monsieur l’officier, et si quelqu’un vous dit le contraire, c’est un vil menteur.

L’officier, qui ne comprenait pas, fit un mouvement pour me mettre dehors ; mais moi, ne reculant devant rien, je m’agenouillai devant lui, et à grands cris, je continuai à le supplier de cette manière :

  • Monsieur l’officier, êtes-vous à ce point inhumain pour faire fusiller deux personnes inoffensives : une gamine de seize ans et un malheureux vieillard de soixante ! Ce n’est pas possible. Laissez-moi entrer : je vous dirai qui c’est et vous les ferez mettre en liberté. Les pauvres n’ont rien fait. Fusillez-moi, j’ai tiré de nombreuses fois contre vous, dans la caserne ; mais laissez en liberté la jeune fille et le prêtre. Moi, je vais entrer, je vais les faire sortir… Demain, demain je prouverai, aussi sûr qu’il fait nuit, qu’ils sont innocents, et s’ils ne sont pas aussi innocents que les anges du ciel, alors, fusillez-moi cent fois. Monsieur l’officier, vous êtes bon, vous ne pouvez pas être un bourreau. Ces croix que vous portez sur la poitrine, vous avez dû les acquérir honnêtement dans les grandes batailles que l’armée de Napoléon a gagnées, dit-on. Un homme comme vous ne peut pas se déshonorer en assassinant des femmes innocentes. Je ne le crois pas même si on me le racontait. Monsieur l’officier, si vous voulez vous venger de ce qui s’est passé ce matin, tuez tous les hommes de Madrid, tuez-moi aussi ; mais pas Inès. N’avez-vous pas des petites sœurs jeunes et jolies ? Si vous les voyiez attachées à un poteau, à la lumière d’une lanterne, devant quatre soldats, fusils en joue, seriez-vous aussi serein que maintenant ? Laissez-moi entrer. Je vais vous dire quels sont ceux que je cherche et à nous deux, nous ferons une bonne action et Dieu en tiendra compte à votre mort. Le cœur me dit qu’ils sont là… Entrons, au nom de Dieu et de la Vierge. Vous êtes ici en terre étrangère et loin, très loin des vôtres. Quand vous recevez des lettres de votre mère ou de vos petites sœurs, est-ce que votre cœur ne bondit pas de joie, est-ce que vous n’avez pas le désir de les voir, n’avez-vous pas envie de retourner les voir ? Si on vous disait qu’en cet instant, on était en train de poser une lampe sur leur poitrine pour les fusiller…

Le crépitement d’une nouvelle décharge me fit taire, et la voix s’étouffa dans ma gorge, je n’avais plus de souffle. Je fus sur le point de tomber sans connaissance ; mais dans un effort héroïque, je recommençai à supplier l’officier d’une voix rauque et d’un geste désespéré, prétendant qu’on me laisse entrer pour voir si quelques-uns des derniers immolés étaient ceux que je cherchais. Sans doute ma prière, exprimée si ardemment et si profondément vraie, émut le jeune officier, plus par l’expression angoissée de mes gestes que le sens de mes paroles, étrangères pour lui, et s’écartant un peu, il me laissa aller. Je passai rapidement et je parcourus comme un fou la première cour puis la seconde. Dans cette dernière, celle de la Pelota, il n’y avait que des Français ; mais dans l’autre, gisaient, sur le sol, les victimes encore palpitantes, et non loin d’elles, ceux qui attendaient la mort. Je vis qu’on les attachait coude à coude, les obligeant à se mettre à genoux, les uns de dos, les autres de face. La plupart étendaient les bras, les agitant même en lançant des imprécations et des défis aux bourreaux ; quelques-uns se cachaient la tête dans la poitrine du voisin avec horreur ; d’autres pleuraient ; d’autres demandaient la mort et j’en vis un qui, rompant ses liens à force de les secouer, se lança sur les grenadiers. Aucune formule de jugement ni de préparation spirituelle ne précédait cette abomination : les grenadiers faisaient feu une ou deux fois et les sacrifiés se retournaient dans des mares de sang en une épouvantable agonie.

Quelques-uns mouraient sur le champ ; mais la plupart souffraient de long martyre avant d’expirer. Il y en eut beaucoup qui, blessés par les balles aux extrémités et ayant perdu beaucoup de sang, survécurent après être passés pour morts jusqu’au matin du 3 et les Français eux-mêmes, reconnaissant qu’ils avaient mal visé, les envoyèrent à l’hôpital. Ces cas n’étaient pas rares et j’en connais deux ou trois qui eurent la chance de vivre après être passés par les horreurs d’une exécution sanglante. Un maître forgeron, faisant partie d’un groupe d’enchaînés  au Retiro, donna signe de vie le lendemain, et au bord même du trou où on avait préparé sa sépulture. Il arriva la même chose à un marchand de la rue Carretas, et jusqu’à récemment, il y en a eu un, employé à l’imprimerie de Sancha, qui fut fusillé maladroitement deux fois, une fois à l’église de la Soledad, où eut lieu la première tuerie, puis dans la cour du Buen Suceso, d’où il put s’échapper, se traînant parmi les cadavres et les flots de sang pour aller à l’hôpital voisin, là on lui porta secours. Les Français, bien qu’à courte distance, tiraient mal, et quelques-uns d’entre eux, il faut l’avouer, avec une répugnance notoire car, sans doute, connaissaient-ils la vilenie dans laquelle étaient soudainement tombés les aigles impériaux.

Presque sans attendre que la sentence de ceux qui tombèrent devant moi soit consommée, je les examinai tous. Les lanternes posées devant chaque groupe éclairaient la scène de manière sinistre. Ni parmi les immolés, ni parmi ceux qui attendaient le sacrifice, je ne vis Inès ou don Celestino, même si parfois je croyais les reconnaître dans une forme qui s’agitait, implorant pitié ou murmurant une prière.

Je me souviens que lors de cette reconnaissance une main gelée prit la mienne et, en me penchant, je vis un inconnu qui dit quelques mots et expira. Plusieurs fois je montai sur les pieds et les mains de plusieurs malheureux ; mais dans des moments si terribles, je crois que tout sentiment de compassion disparaît envers les êtres anonymes et cherchant ardemment les siens, on reste impassible aux malheurs des autres.

Quelques Français me lancèrent le «halte-là» m’intimant de partir ; et selon les mots que j’entendis, je me jugeai en danger d’être bientôt pris et joint aux enchaînés mais peu m’importait la mort, je n’aurais pas omis de regarder un point où j’aurais cru distinguer le visage de mes deux amis, même s’ils m’avaient fusillé cent fois. Je courus vers l’autre bout de la cour où résonnaient des lamentations et où il y avait beaucoup de gens quand un vieillard s’approcha et me prit par le bras.

  • Qui cherchez-vous ? lui dis-je.
  • Mon fils, mon fils unique ! me répondit-il. Où est-il ? C’est toi mon fils ? Es-tu mon Juan ? Ils t’ont fusillé ? Tu es sorti de ce tas de morts ?

Je compris, par son regard et par ses mots, que cet homme était fou et je continuai. Un autre vint vers moi et me demanda, à son tour, qui je cherchais. Je lui racontai brièvement l’histoire, et il me dit :

  • Ceux qui ont été fait prisonniers dans le quartier des Maravillas, ne sont ni venus ici ni à la maison des Postes. Ils sont à la Moncloa. On les a d’abord emmenés à San Bernardino mais à cette heure… Allons-y. J’ai un sauf-conduit d’un officier français, on peut sortir.

 Nous sortîmes en effet et, au Prado, cet homme courut à toutes jambes et je le perdis de vue. Moi aussi, je courus le plus vite possible, mais mes forces, soumises à tant de terribles épreuves pendant aussi longtemps, me manquaient alors. Je ne peux pas dire par quelles rues je passai parce que je ne regardai rien aux alentours, je n’avais d’yeux que les yeux du cœur et je voyais le spectacle de cette grande tragédie. Je sais seulement que je courus sans arrêt ; je sais seulement qu’aucune voix, aucune plainte qui résonnait près de moi ne pouvait m’émouvoir ou m’intéresser ; je sais seulement que plus je courais plus grandes étaient ma faiblesse et ma fatigue, et à la fin, je ne sais pas dans quelle rue je m’arrêtai pour m’appuyer sur le mur tout proche, mon corps allait tomber, je ne pouvais pas faire un pas de plus. Je séchai la sueur de mon front ; j’avais l’impression qu’il n’y avait plus d’air et que le sol se dérobait sous mes pieds, que les maisons s’écroulaient sur moi. Je me souviens avoir fait des efforts pour continuer ; mais cela me fut impossible et pendant un espace de temps que je ne saurais mesurer, seules les ténèbres m’entourèrent, accompagnées d’un silence absolu.

– XXXIII –

Pendant mon évanouissement, fruit de la fatigue, j’apportai à ma mémoire les arbres d’Aranjuez, avec ses milliers d’oiseaux bavards, ces après-midi rosés, ces promenades sur les bords du Jarama et le spectacle de la jonction de ce dernier avec le Tage. Je me souvins de la maison du prêtre et je croyais voir la treille de la cour et les pots du jardin, entendre les cris de la tante Gila, qui se disputait avec les poules parce que, sans sa permission, elles étaient sorties de la cour. Je me représentais le son des cloches de l’église, agitées par les quatre enfants ou par leur père ingrat. L’image d’Inès complétait toutes ces images et, dans mon délire, je ne croyais pas que la malheureuse jeune fille était près de moi ni devant mais au dedans de moi, comme formant partie de l’être en qui je me reconnaissais moi-même. Rien ne faisait obstacle à notre bonheur, nous ne nous souciions pas de l’avenir parce que, le courant de nos âmes abandonné à son propre élan, Jarama et Tage se joignaient enfin, et les deux courants mêlaient leurs eaux cristallines, creusaient le large lit d’une seule existence facile.

C’est un fort coup donné sur mon corps qui me sortit de cet état de somnolence et je ne tardai pas à me voir entouré de quelques personnes, l’une d’elles me dit en m’examinant de près : «Il est ivre.»

Je crus reconnaître la voix du licencié Lobo, bien qu’à dire vrai, même aujourd’hui, je ne puisse assurer que c’était lui qui avait dit une telle chose. Ce que j’affirme, oui, c’est que l’un de ceux qui me regardaient était Juan de Dios.

  • C’est toi, Gabriel ! me dit-il. Comment t’es-tu retrouvé par terre ? Belle façon de chercher la jeune fille. Elle n’est pas au Retiro, ni au Buen Suceso. Monsieur le licencié m’aide dans mes recherches et nous sommes sûrs de la trouver et de la sauver.

Ces mots, je les entendis de manière confuse et, ensuite, je me retrouvai seul, ou plutôt, accompagné de quelques gamins qui me poussaient ici et là me prenant pour un jouet. Je ne tardai pas à retrouver, avec le complet usage de mes facultés, l’idée parfaite de la terrible situation, oubliée un instant durant un moment de marasme physique et de trouble mental. J’entendis distinctement les deux coups à une horloge voisine et j’observai le lieu où je me trouvais, ce n’était autre que la place du Barranco, juste à côté de la rue du théâtre des Caños del Peral. Contempler mentalement et rétrospectivement tout ce qui s’était passé, mesurer dans la pensée la distance qui me séparait de la Montagne et courir vers là-bas, tout cela ne prit qu’un court instant. Je me sentais léger ; le désespoir allégeait tellement mes pas qu’en très peu de temps j’arrivai à la fin du voyage ; et au portail qui donnait sur le jardin du  Prince Pío, je vis tant de gens curieux qu’il m’était difficile d’approcher. Je le fis cependant malgré les obstacles et il aurait fallu me tuer pour me faire reculer. Les femmes, réunies là, rendaient compte des malheureux qu’elles avaient vus pénétrer pour n’en sortir jamais. Evidemment, je voulus m’introduire et je tentai d’émouvoir les sentinelles par des prières, des pleurs, des raisonnements et même des menaces. Mais mes efforts étaient inutiles et plus je criais plus on me repoussait énergiquement vers la sortie. Après avoir forcé un instant, le désespoir et la rage me suggérèrent ces mots que j’adressai à la sentinelle.

  • Laissez-moi passer. Je viens pour être fusillé.

La sentinelle me regarda avec pitié et m’écarta de la crosse de son fusil.

  • Tu as pitié de moi, continuai-je, et tu n’as pas pitié de ceux que je cherche ! Non, non, n’aie aucune pitié. Je veux entrer. Je veux être fusillé avec les autres.

Je fus à nouveau repoussé ; mais le désir d’entrer me dominait tellement et cette terrible incertitude me pesait tant que la vie me paraissait n’avoir qu’un prix mesquin à côté de celui de passer cette porte funeste, derrière laquelle agonisaient ou se préparaient à la mort mes deux amis.

De l’extérieur, on entendait un sourd murmure, concert lugubre à mon avis, de prières douloureuses et de violentes imprécations. Moi, je m’éloignais de la porte et j’y revenais pour supplier à nouveau et l’angoisse me suggérait des motifs incontestables pour n’importe qui d’autre, sauf pour les Français. Parfois, je me frappais la tête contre le mur, d’autres fois j’enfonçais mes ongles dans mon propre corps jusqu’au sang ; je mesurais du regard la hauteur du mur, désirant le franchir en volant ; j’allais et venais sans arrêt, insultant les voisins affligés, je regardais le ciel noir, j’y voyais des présages troubles et collants et je croyais voir, dansant en course folle une foule de démons moqueurs.

Je retournai supplier la sentinelle en lui disant :

  • Pourquoi ne me fusillez-vous pas ? Pourquoi ne puis-je pas entrer afin qu’on me tue avec mes deux amis ? Ah ! Assassins de Madrid ! Savez-vous pourquoi j’aime votre Empereur, moi ? Pour ça.

Et je crachai avec rage aux pieds des soldats, qui devaient sans doute me prendre pour un fou. Puis, concevant une idée qui me sembla salvatrice, je vérifiai rapidement mes poches comme si j’allais y trouver un trésor et sortant le couteau de Chinitas que j’avais conservé, je m’exclamai avec une joie fébrile :

  • Ah ! Ne voyez-vous pas ce que j’ai là ? Un couteau, un petit couteau au manche encore taché de sang. Avec cela, j’ai tué plein de Français et je tuerais Napoléon Ier en personne. N’arrêtez-vous pas tous ceux qui portent des armes ? Eh bien, voilà. Maladroits, vous avez pris tant d’innocents et moi, vous me laissez libre dans la rue… N’étiez-vous pas à ma recherche ? Eh bien, je suis là. Voyez, voyez ce couteau : il dégouline encore de sang.

Des raisonnements si convaincants me valurent d’être arrêté ; je pénétrai enfin dans le jardin. J’avais à peine fait quelques pas vers les personnes que je distinguais confusément devant moi qu’une vive joie m’inonda le cœur. Inès et don Celestino étaient là. Mais dans quel état ! Au moment de mon entrée, on les avait attachés tous les deux, comme les maillons de la chaîne humaine qui allait être conduite au supplice. Je me lançai dans leurs bras, et un instant, serrés dans un immense amour, nous ne formions plus qu’un tous les trois. Inès commença ensuite à pleurer amèrement ; mais le prêtre conservait un visage serein.

  • Dès que tu l’as vu, Inès, tu as perdu ta sérénité, dit-il gravement. Nous ne sommes plus sur la terre. Dieu attend ses chers martyrs et la palme que nous méritons nous oblige à rejeter tout sentiment de ce monde.
  • Inès, m’écriai-je avec la plus vive douleur ressentie de toute ma vie. Inès ! Après t’avoir vue dans cette situation, que puis-je faire, sinon mourir ?

Ensuite, me tournant vers les Français, ivre de colère et me sentant d’un courage immense, extraordinaire, surhumain, je m’écriai :

  • Bande de canailles, bourreaux peureux, croyez-vous que j’ai peur de la mort ? Faites feu une bonne fois et terminons-en !

Ma colère n’irritait pas les Français qui faisaient les préparatifs du sacrifice avec une froideur horripilante. On m’emmena devant l’un d’eux, celui-ci, après m’avoir dit quelques mots, m’envoya à un autre qui, enfin, décida de mon sort. Peu de temps après, je me mis dans les rangs près du prêtre dont la main serra la mienne.

  • Quand t’ont-ils attrapé ?  On a trouvé une arme sur toi, malheureux ? me dit-il. Mais ce n’est pas le moment de montrer de la haine, plutôt de la résignation. Nous allons entrer dans une vie nouvelle et plus glorieuse. Dieu a voulu que notre existence se termine aujourd’hui, il nous a donné les lauriers du martyre pour la patrie, que tous n’ont pas le bonheur d’atteindre. Gabriel, élève ton âme vers le ciel. Tu es libre de tout péché et je t’absous. Mon fils, ce moment est terrible ; mais après vient le bonheur éternel. Suis l’exemple d’Inès. Et toi, ma fille, la plus innocente de toutes les victimes immolées en ce jour, implore pour nous, si comme je le crois, tu arrives la première au plaisir du bonheur éternel.

Moi, sans prêter attention aux raisonnements de mon ami, je m’efforçais de parler avec Inès, la distrayant de son dévot recueillement, de prétendre qu’elle m’adresse à moi, les paroles qu’elle devait sans doute adresser à son Dieu, de l’obliger à lever les yeux et à me regarder, sans quoi, je me sentais incapable de contrition.

Un officier français nous passa comme en revue, nous examinant un à un.

  • Pourquoi prolonger notre martyre ? m’écriai-je sans pouvoir me retenir en voyant sur moi le regard impertinent du Français. Nous sommes tous Espagnols ; tous nous avons lutté contre vous ; pour chaque vie que vous noyez dans le sang, il en renaîtra des milliers qui vous achèveront et aucun d’entre vous ici ne reverra la maison qui l’a vu naître.
  • Gabriel, modère-toi et pardonne-leur comme moi je leur pardonne, dit le prêtre. Que t’importe ces gens ? Pourquoi enlaidir leur façon de faire ? Ils le verront bien dans le miroir trouble de leur conscience. Peu importe de mourir. Mon fils, ils vont détruire nos corps, mais notre âme est immortelle, Dieu va la recevoir dans son sein. Pardonne-leur ; fais comme moi, je pense à prier Dieu pour les ennemis du Prince de la Paix, mon ami et même parent ; pour Santurrias, pour le licencié Lobo, pour les oncles de la petite Inès, et même pour les Français qui veulent nous ôter notre patrie. Ma conscience est plus sereine que le ciel au-dessus de nos têtes et dont le lointain horizon laisse entrevoir l’aurore d’un jour nouveau. C’est comme nos âmes, Gabriel, en elles pointent déjà les premières lueurs du jour sans fin.
  • Il fait déjà jour, dis-je en regardant vers l’Orient. Inès, ne baisse pas les yeux, de grâce, regarde-moi ; serre-toi contre nous.
  • Essaie de calmer ta conscience, mon fils, continua le prêtre. La mienne est sereine. Non, non, je n’ai pas taché mes mains de sang parce que je suis prêtre ; ils ont trouvé un couteau sur moi, mais ce n’était pas le mien. J’ai accompli mon devoir, c’était de haranguer ces gens courageux, et si maintenant, ils me relâchaient, j’irais de village en village répéter que Dulce et decorum est du grand écrivain latin. Je me repens d’une seule chose, de ne pas avoir prévenu à temps monsieur le Prince. Ah ! S’il avait mis en prison tous ces vauriens… peut-être ne serait-il pas tombé, peut-être n’y aurait-il jamais eu de roi  Fernando VII, peut-être que les Français ne seraient pas venus… peut-être… Mais Dieu l’a voulu ainsi… Il est vrai que si j’avais dominé mon manque de génie… si j’avais prévenu Son Altesse, qui m’aimait tant… Ah ! ne nous occupons plus que de mourir et de pardonner. Gabriel ! Fais comme moi et tu verras avec quelle tranquillité tu verras la mort. Vois-tu Inès ? Son visage n’est-il pas celui d’un ange céleste ? Ne la vois-tu pas tranquille dans son recueillement, digne et circonspect, sans affectation ? Ne vois-tu pas comment elle regarde les Français sans haine, et comment elle respire doucement, nous encourageant de son regard ?
  • Inès, m’exclamai-je sans pouvoir jamais trouver la sérénité que don Celestino me demandait. Toi, tu ne dois pas mourir, tu ne mourras pas. Monsieur l’officier, fusillez-nous tous, fusillez le monde entier, mais mettez en liberté cette malheureuse jeune fille qui n’a rien fait. De même, je le dis et je le répète, je le jure que j’ai tué moi plus de cinquante Français, je dis et je le répète, je le jure qu’Inès n’a jeté à la rue aucune marmite d’eau bouillante, comme on a dit.

Le Français regarda Inès et, la voyant si humble, si résignée, si belle, si doucement triste dans sa préparation à la mort, il ne put que se montrer un peu compatissant. Don Celestino voyant cette tendance favorable, se mit à pleurer et dit aussi : «Tous, nous avons péché ; mais Inès est innocente.»

Les larmes du vieillard produisirent en moi un bouleversement si vif que, d’un coup, la colère tyrannique de mon esprit irrité devint une sorte d’épanchement tranquille, quoique pénible, un ramollissement, si on peut parler ainsi, de ma douleur endurcie.

  • Inès est innocente, m’écriai-je à nouveau. Ne voyez-vous pas son visage, messieurs les officiers ? Ah ! vous êtes des gentilshommes, décents et honnêtes, vous ne pouvez pas commettre la vilenie d’assassiner cette petite.
  • Nous, nous ne valons rien, dit le prêtre d’une voix balbutiante. Tuez-nous quand vous voudrez, parce que nous sommes des hommes, et tous sans exception… Mais elle… messieurs les soldats… Il me semble que vous êtes des personnes de qualité… eh bien… Ah ! Inès est innocente. N’avez-vous pas de conscience ; n’avez-vous pas dans le cœur une voix qui vous dit que cette jeune-là est innocente ?

L’officier parut plus enclin à la compassion, il parut même ému. S’approchant, il regarda Inès avec intérêt.

Mais la jeune fille nous prit dans ses bras au moment où les grenadiers formèrent l’horrible rangée. Moi, je regardais tout cela avec des yeux hébétés et je me sentais à nouveau en état léthargique, quelque chose comme l’aliénation ou le délire. Je vis qu’un autre officier s’approcha avec une lanterne, suivi de deux hommes, l’un d’eux nous examina anxieusement, et en arrivant à Inès, il sembla dire : «Celle-là».

C’était Juan de Dios, accompagné du licencié Lobo et ce même officier français qui lui avait souvent rendu visite au magasin. Ce qui se passa ensuite, je me le représente toujours sous de vagues formes semblables à la fièvre menteuse qui passe devant nos yeux quand nous sommes malades.

-XXXIV-

L’officier nouveau venu et celui qui nous gardait avant parlèrent un instant avec précipitation. Le second se mit tout de suite à détacher Inès pour la remettre à son ami. Moment inexplicable ! Inès ne voulait pas se séparer de nous et nous embrassait, s’accrochait à la mort de ses mains alors libres. Un violent, un irrésistible égoïsme enfonçait ses puissantes racines au plus profond de mon être et s’empara de moi. Je ne sais pas quelle force cachée se déroula subitement et me permit de rompre les liens d’un bras et je pus saisir fortement Inès, alors que je regardais avec une impatience angoissée les fusils du peloton des grenadiers.

Instant terrible dont le seul souvenir me glace encore le sang dans les veines et paralyse mon cœur, feignant la mort. Bien que la jeune fille veuille partager notre sort, la compassion tardive de nos assassins nous l’enlevait. Elle, durant une brève lutte, dit quelque chose que j’ai oubliée. Moi aussi, je prononçai des mots dont je ne peux aujourd’hui rendre compte. Mais ils nous l’enlevèrent : je me souviens de l’étrange sensation ressentie en perdant la chaleur de ses mains et de son visage. J’étais comme fou. Mais je la vis clairement quand ils l’emmenèrent, quand elle disparut de nos rangs, traînée, soutenue, chargée par Juan de Dios.

Tout en voyant cela, j’entendis un vacarme horrible, puis un bourdonnement dans ma tête et un bouillonnement dans tout le corps ; puis une chaleur intense suivie d’un froid pénétrant ; après une sensation inexplicable comme   quelque chose qui frôlait toute ma peau ; puis une vapeur dans la poitrine, montant et envahissant toute ma tête ; ensuite une faiblesse incompréhensible me faisait l’effet d’avoir perdu mes jambes ; puis une palpitation très vive au cœur; puis un arrêt subi dans le battement de ce muscle ; puis la perte de toute sensation dans le corps, dans le buste, dans le cou et dans la bouche ; puis l’inconscience d’avoir une tête, l’absolue concentration de tout moi dans la pensée ; puis une sorte d’ondulations concentriques dans mon cerveau, semblables à celles que forme la pierre en tombant dans la mer ; puis un pétillement colossal qui diffusait, par des espaces plus grands que ciel et terre  réunis, l’image d’Inès en deux cent millions de lumières ; puis l’obscurité profonde, mystérieusement associée à une douleur aiguë dans les tempes ; puis un vague repos, une extinction rapide, un oubli croissant et envahissant, et enfin, rien, absolument rien.

Fin de Le 19 de mars et le 2 mai

Madrid.-Julio de 1873.


[1] Aujourd’hui rue du 2 mai.

[2] Lieu à Madrid où, durant l’Inquisition, on brûlait les condamnés.  Le Quemadero se situait sur l’actuel  Glorieta de San Bernardo.  

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