Étranger

Rosa Amor del Olmo

Quand on est étranger, tout va mal, mais vraiment tout ou presque tout. J’ai beau y penser, inutile de croire que non, je ne serai jamais comme ceux qui vivent dans leur pays et sont maîtres de leur patrimoine et de leur culture.

J’ai beau faire, je ne serai jamais qu’une étrangère et cela pour toujours. Je ne veux pas dire par là que les gens accueillent mal ceux qui viennent de l’extérieur, je suppose qu’il doit y avoir mille histoires à ce propos et bien des anecdotes que je ne veux pas non plus révéler. Les gens font bon accueil à l’étranger mais tout est relatif. Il ne faut peut-être pas s’attendre à beaucoup plus. Il ne faut peut-être rien attendre de plus de ceux qui nous accueillent, ils n’avaient rien demandé et nous sommes venus comme ça chez eux…

L’Europe a la même froideur que son climat, mais, il n’y a pas que l’Europe. Il n’est pas facile aujourd’hui de se sentir à son aise dans un pays quand on vient de l’extérieur. C’est une sensation qu’on ne ressent pas et qu’on ne ressentira sans doute jamais. Se sentir étranger en Asie est encore pire si, c’était possible, parce qu’on est physiquement différent, on ne s’y retrouve ni dans les repas ni dans la façon de communiquer avec son médecin par exemple, on n’a rien d’oriental. Je suppose que les gens de couleur doivent en passer par là eux aussi. Je pense que nos médecins devraient y faire très attention.

Il est clair que lorsqu’on sort de chez soi, cela doit arriver à beaucoup de gens, le pire de tout est qu’on ne se sent bien nulle part, on est toujours comme assis entre deux chaises. On a beau s’intégrer de toutes les façons possibles, on reste un étranger et il y en aura toujours qui profiteront de cette «inconscience culturelle», de cette «méconnaissance du milieu», ce vide culturel, parfois impossible à combler et qui favorise l’impression de se sentir un peu perdu et triste comme dans l’immensité de l’océan.

Pour le malheur des uns et des autres on cherche des motifs pour justifier sa présence dans ce pays d’accueil qui en réalité n’accueille pas du tout, on sent cela à Noël surtout ou ces autres dates importantes de la vie, d’autant plus que ceux de chez nous, nos compatriotes ne nous aiment plus. Pourquoi ? Parce qu’on a déserté, parce qu’on a préféré une autre culture, parce qu’on gagne plus d’argent, parce qu’on a eu plus d’audace qu’eux, parce qu’on a un certain succès. Ils perçoivent alors que, dans notre solitude, on ne voit plus rien. On va et vient sans prendre   soin de ses parents à leur dernier moment. On n’a pas pu venir à la communion du cousin… enfin, mille choses. On nous le fait payer en nous montrant qu’on est pas au courant de tout ce qui arrive au pays qu’on a abandonné et que maintenant on n’a plus un mot à dire, de sorte que motus et bouche cousue. On ne fait plus partie de leur clan et que dire des enfants ! Ce sont des apatrides.

Ceux du pays d’accueil nous voient d’un mauvais œil parce qu’on parle avec nos enfants, beaucoup trop vite selon eux, une langue qui leur est inconnue et ils n’aiment pas cela. Mais est-ce qu’une famille française cesserait de parler français en Angleterre ? Bien sûr que non, si nous le faisons, nous, ça ne leur dit rien de bon, nous sommes des étrangers et en quelque sorte nous envahissons leur territoire. Si l’on a une profession et qu’on réussit mieux qu’eux, ça ne plaît pas du tout, parce qu’au fond ils se sentent dépassés, mais cela n’empêche qu’ils nous traitent toujours en inférieurs. Si l’on vient sans profession ou avec une profession qu’ils jugent douteuse, ce n’est pas mieux parce qu’ils ne savent pas à quoi s’en tenir, ils ne savent pas ce qu’on est venu faire. Ceci arrive partout. C’est clair que les Espagnols ou les latinos, nous plaisons à certains et pas à d’autres, les Français, les Anglais, même chose, ne parlons pas des Américains. Les orientaux se protègent davantage et de manière générale ou pour des raisons de langue, mettent plus de temps à s’intégrer ou ne s’intègrent jamais. Bon. Etre étranger c’est être une bête rare, c’est être quelqu’un qu’on n’arrive pas à comprendre. Il y a la prononciation, sans doute, mais aussi le fait de ne pas comprendre ce que l’on dit et de se retrouver seul dans la vie comme un aveugle qui donne des coups de bâton ici et là.

Le problème est que nous sommes toujours là, conscients de ne faire partie de rien et que tous nos efforts sont très artificiels, factices, parce que nous ne voulons pas faire semblant d’être ce que nous ne serons jamais. Moi, je crois qu’il faut continuer à être soi-même même si on réussit à bien s’adapter, disons plutôt, même si on laisse croire qu’on est bien adapté, parce que, pour ma part, je ne pense pas qu’une personne, je veux dire  qu’un adulte parvienne à devenir du jour au lendemain une autre personne d’une autre culture, sans souffrir de ces changements. Je pense même qu’il ne faut pas que cela arrive. Cela fait partie du jeu, la croyance (Philèbe de Platon) et l’analyse des concepts du rire et du ridicule provenant de l’ignorance de ce que nous sommes et de ce que nous croyons être, ajoutées à ce que les autres croient que nous sommes. En fin de compte, c’est un jeu bien inconfortable qui ne permet pas de nous libérer mais qui nous fait ressentir une grande tristesse en voyant comment la vie joue parfois de contradictions les plus radicales. Etre étranger signifie aussi n’appartenir à personne, nous n’avons pas d’attaches, nous avons l’esprit libre. Etranger sans atavisme, avoir l’esprit étranger devrait être le lot de toute personne humaine.

Isidora Revista

Isidora. Revista de Estudios Galdosianos es una publicación cultural y académica fundada en 2005 y especializada en Benito Pérez Galdós, literatura española, crítica textual, traducción, estudios culturales e historia intelectual. Con ISSN 1699-5996, la revista desarrolla además proyectos dedicados a la cultura canaria, el Observatorio Galdós-Negrín y la difusión internacional de las humanidades.

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