
ou
Comment réconcilier l’Eglise et le Peuple d’après deux prophètes «étranges»[2]. Eph. 2/19-22
Daniel Gautier
«Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers ni des hôtes ; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu. Car la construction que vous êtes a pour fondations les apôtres et prophètes, et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même. En lui toute construction s’ajuste et grandit en un temple saint, dans le Seigneur ; en lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu, dans l’Esprit.»
Introduction
Le monde spirituel et le monde politique ont toujours eu entre eux des liens particuliers. Les conflits qui ont surgi à partir du XIXe siècle ne sont pas des conflits nouveaux. Les mêmes individus peuvent être à la fois sujets de l’Etat et sujets de l’Eglise. Il a même paru à certains que la collaboration entre les deux pouvoirs formait une sorte d’imposition parfois inacceptable. Les hommes d’Eglise étaient souvent ceux qui géraient les affaires publiques. Au Moyen-âge en particulier, l’Eglise s’est souvent considérée comme responsable de l’ensemble, monde politique et monde religieux confondus. Le roi n’était-il pas considéré comme tel qu’après un acte liturgique le consacrant roi, au nom de Dieu.
Au XIXe siècle, il a paru évident à beaucoup qu’il fallait mieux distinguer les deux mondes. Lamennais a été, parmi d’autres, l’un de ceux qui ont réclamé la séparation de l’Eglise et de l’Etat, pour la bonne marche de l’ensemble. Galdós aura plutôt été celui qui aura cherché à s’introduire à nouveau dans la sphère religieuse. Si la séparation de l’Eglise et de l’Etat fut une bonne chose, peut-on accepter que des laïcs s’impliquent dans le monde ecclésiastique ?
La question de la séparation des domaines s’est posée aussi entre le monde philosophique et le monde littéraire. José Luis Mora Garcia nous rappelle que la question s’est posée, au Séminaire de Salamanque en 1978, de savoir s’il fallait inclure le Don Quijote dans l’Histoire de la philosophie espagnole.[3] On comprend aujourd’hui l’importance de l’éthique dans le domaine scientifique et tantôt on cherche à séparer les domaines pour mieux les comprendre, tantôt on tente de les rapprocher parce que la vie les unit et les intègre.
On voit donc que si l’on cherche d’un côté à bien distinguer les domaines, on tente d’un autre côté à les rapprocher. Et ce dernier mouvement nous évoque déjà le mouvement espagnol du krausisme qui a tant fait pour rétablir harmonie et équilibre en Espagne. Galdós et Lamennais ne sont pas étrangers à ce mouvement philosophique, politique et littéraire.
Si l’on cherche à séparer les différents domaines du monde culturel pour définir, puis à rassembler pour donner vie, on constate le même phénomène lorsqu’on aborde le domaine de l’individu et de la collectivité. Faut-il confondre le monde individuel dans une collectivité qui ne reconnaît plus personne ? Faut-il oublier la collectivité au nom de la sacro-sainte liberté individuelle ? Le XIXe siècle voit naître des ébauches de démocraties où le souci du peuple prend le pas sur l’intérêt personnel. Nous voilà encore une fois dans un plan où se recoupent les intérêts des uns et des autres. Des débats politiques, des réunions d’intellectuels vont surgir un peu partout. Lamennais et Galdós ne seront pas en reste et prendront souvent la tête des mouvements militants, ils prendront parti, ils seront journalistes et hommes politiques. Ils vivent dans un monde concret mais veulent donner une impulsion nouvelle à ce monde en recherche. Ils veulent défendre ceux qui ne peuvent prendre la parole et ne peuvent faire valoir leur droit.
L’Eglise se présente souvent comme une valeur refuge des droits anciens ou comme le fer de lance des idées nouvelles pour la défense des petits et des pauvres. Le monde de l’Eglise doit être le monde du peuple. Or, au fil des années et des siècles, l’Eglise ou du moins certains membres de l’Eglise ont parfois oublié leur rôle de pasteur pour revêtir l’habit du mercenaire. L’Eglise-servante a bien des fois été remplacée par l’Eglise triomphante. L’histoire est là pour nous convaincre, mais nous devons aussi être témoins des efforts de certains pour la purifier et la convertir. Là encore, Lamennais et Galdós auront un rôle de tout premier plan et nous verrons que pendant bien longtemps, l’Eglise ne leur a guère été reconnaissante de l’avoir suppliée de reprendre le chemin de l’Evangile, le chemin tracé au tout début par son chef, Jésus-Christ.
Mais comment accepter les remontrances d’un prêtre «apostat» ? Comment accepter de se voir donner des leçons de miséricorde par un laïc anticlérical qui ne songe qu’à ternir l’image de «notre sainte Eglise», penseraient certains ?
Le monde spirituel est-il réservé aux seuls ecclésiastiques ou bien est-ce l’affaire de tous ? Lorsqu’on parle de spiritualité, on a tendance à classer ceux qui sont l’objet de l’étude, tout comme leurs auteurs, parmi les hommes d’Eglise, comme si, un laïc n’avait pas droit à ce monde-là. La littérature a beaucoup fait ces derniers temps pour rendre le spirituel accessible à tous. Des auteurs français comme Bernanos, Péguy, Claudel… ont apporté beaucoup à la spiritualité chrétienne et on ne s’étonne plus de voir de nos jours des intellectuels, des hommes publics, des chefs d’entreprise, des hommes sans mandat direct de l’Eglise dire leur croyance, donner leur point de vue sur les affaires du monde mais aussi sur les affaires religieuses. Pendant longtemps il a été de bon ton de diviser le temps en secteurs. Il y avait le temps consacré aux hommes et puis le temps consacré à Dieu. Il y avait le monde des jeunes et le monde des vieux, le temps du travail et le temps de la prière. Lamennais et Galdós, chacun selon son style et son talent, nous ont habitués à ne pas séparer, à réunir après avoir séparé pour mieux comprendre. La science peut séparer lorsqu’elle veut comprendre, la vie unit, parce que la nature le veut ainsi. Il n’y a plus de monopole ou de domaine réservé. Même le Christ n’est pas l’apanage de l’Eglise. Nul n’a pouvoir sur lui.

«Les religions ne disent pas toutes la même chose. Et cette diversité participe de la beauté de la réalité, qui n’est pas monochromatique. Le christianisme ne peut prétendre avoir le monopole du discours sur le Christ : il existe différentes portes d’accès au Christ, qui peuvent être intellectuellement incompatibles mais qui s’approchent d’un même mystère.»[4]
Pour que Raimon Panikkar, théologien qui a participé à l’élaboration de Vatican II, puisse dire cela, c’est qu’entre le début du XIXe siècle jusqu’à nos jours, une sérieuse réflexion a poussé les esprits à mieux comprendre le christianisme. Nous pensons que nos deux auteurs, Lamennais et Galdós ne sont pas étrangers à cette évolution. Les mentalités du village d’Orbajosa dont nous parlerons, avec ses étroitesses et ses tartuferies, selon Galdós, ne peuvent comprendre ce que c’est que l’Eglise, «Lumen Gentium», Lumière du Monde, selon l’expression de Vatican II. Pour qu’un progrès s’opère dans ce sens, il aura fallu bien des débats, bien des combats, des condamnations même, mais, l’essentiel n’est-il pas qu’arrive enfin «le temps de la christianie»[5], selon l’expression du père Panikhar.
Origine de la recherche.
La lecture des œuvres de Benito Pérez Galdós nous a depuis longtemps intéressés et nous a conduits à nous interroger sur les rapprochements qui nous paraissaient de plus en plus possibles entre l’auteur espagnol et un auteur assez méconnu aujourd’hui : Félicité Lamennais. Le monde spirituel apparaît dans beaucoup d’œuvres de l’auteur espagnol comme une valeur dont on ne peut pas se passer. Le monde religieux n’est-il qu’un aspect esthétique qui donne plus de poids au domaine littéraire ou bien est-il un élément essentiel de la vie de l’homme ?
L’art de Galdós consiste à nous montrer les différents versants des passions humaines et il aborde pour cela le domaine religieux, puisque, en bon observateur de son époque, le religieux tenait, en Espagne en particulier, une place prépondérante. Galdós nous est souvent montré comme le grand peintre de la vie espagnole décrivant toute la complexité de la vie humaine. Or le rapprochement que nous faisons avec la réflexion de Lamennais doit nous conduire à comprendre Galdós comme bien plus qu’un simple observateur assidu de son époque ou comme un simple peintre fidèle qui nous relate des aventures survenues vers la fin du XIXe siècle.
Nous avons mieux compris l’œuvre de Galdós après avoir étudié les écrits de Lamennais. Il ne semble pas y avoir à première vue de rapports directs. Or, il nous a paru intéressant de confronter les deux œuvres pour constater qu’il y avait convergence de vues. Les deux époques étant légèrement décalées, Lamennais n’a bien sûr pas pu connaître Galdós, mais celui-ci par contre connaissait l’auteur français. Il le nomme à divers moments et le cite en plusieurs passages. De plus, c’est tout un ensemble, une ambiance, un ton que Galdós a su comprendre et transmettre dans ses œuvres. Galdós est suffisamment personnel pour n’être pas un simple copieur des idées mennaisiennes, mais, il a su comprendre ce que son aîné a voulu transmettre aux gens de son temps. C’est dans la spiritualité, c’est-à-dire dans tout ce qu’il y a de plus profond, que Galdós a retransmis les idées de Lamennais. Galdós parlant de l’homme tel qu’il le voyait n’a pas voulu éviter le domaine religieux, puisque pour Galdós, c’est l’homme dans son entier qu’il aime à considérer. L’homme dans son aspect individuel mais aussi l’homme dans son appartenance à un groupe, à un corps, à un village, à un milieu, à une tendance politique, voilà ce qui fait le fondement de la littérature de Galdós.
Si Galdós et Lamennais sont des hommes de lettres, ils ont mis en application cette harmonie, cette fusion des genres. Ils ont été écrivains et journalistes, hommes politiques et hommes religieux, hommes de combat et homme de paix. Ils ont toujours voulu à la fois se distinguer des autres et faire corps avec eux, marcher devant les autres pour montrer le chemin et avec les autres dans le cheminement quotidien.
«Pour nous, notre joie la plus vive comme la plus intime est de ne rien sentir en nous qui résiste à cette merveilleuse impulsion, qui n’est celle de personne, qui est celle de tous, et dont le résultat est le développement de la vérité dans la raison de tous. Ce développement renferme à nos yeux toutes les espérances terrestres de l’homme ; car il ne peut croître dans la vérité sans croître aussi dans l’amour, et l’amour et la vérité sont les deux éléments de sa vie progressivement plus parfaite.»[6]
C’est bien aussi ce qu’a compris Jose Luis Mora Garcia quand il dit, à propos de Galdós :
«Le problème (de l’histoire du salut) reste posé, bien entendu, mais il est clair que le dualisme doit être dépassé : la transcendance de l’homme commence dans l’histoire et le Dieu transcendant et universel se manifeste dans cette histoire à travers les individus qui ont eu besoin de formalisme mais qui présente sans l’ombre de fanatisme, une conscience universelle.»[7]
Le fait religieux n’est donc pas seulement un fait observable et qui n’aurait qu’une durée limitée. Galdós croit, avec les krausistes, que l’homme se retrouvera en harmonie en Dieu dans la mesure où il saura établir une société fraternelle où tous jouiront de la même paix et du même bonheur.
C’est en découvrant plus particulièrement le roman de Benito Pérez Galdós, Nazarín, que nous avons pensé à un rapprochement avec Félicité de Lamennais. Non seulement les deux hommes avaient des points communs mais encore, leurs difficultés communes vis-à-vis de l’Eglise ou de ses représentants nous ont paru pour le moins surprenantes. Pourquoi un homme qui se voulait le grand défenseur de l’Eglise et de la papauté a-t-il été si sévèrement rejeté. Pourquoi un romancier que tous appelaient «Grand-père» à cause de sa naturelle bonhomie, pouvait-il à ce point effrayer les néo-catholiques ?
Beaucoup ont d’abord pensé à écarter ces deux hommes pour leur insoumission ou pour leur anticléricalisme trop voyant. Mais en observant de plus près les textes et la vie de ces deux hommes, on se prend à douter et on voudrait prendre la défense de ces deux auteurs qui semblaient au fil des jours conserver l’axe de leur vision primitive, la défense des pauvres et des petits.
Après l’élection du pape Jean XXIII et la tenue du Concile Vatican II, on hésite à accuser une Eglise qui ose à ce point bouleverser les idées reçues, changer de cap avec un tel courage et une telle foi.
Il fallait donc réconcilier ces hommes avec l’Eglise. Mais, Lamennais et Galdós n’auraient pas accepté une telle perspective, car ils ne considéraient pas que leur personne mérite une telle entreprise. Par contre, la correspondance de l’un et l’autre nous assure que nos deux auteurs n’auraient pas refusé de chercher à réconcilier l’Eglise avec le Peuple. Par Peuple Lamennais et Galdós entendaient surtout le petit Peuple, ceux dont on ne parle pas et dont les gouvernants et responsables ne semblent pas se soucier.
On a dit de ces deux hommes qu’ils ont changé, qu’ils ont renié leurs idées, qu’ils ont même apostasié. Xavier Grall a parlé magnifiquement de Féli de Lamennais.
«Féli brillait, dans l’Eglise, de tout l’éclat de son intelligence et de son audace. Laïc, il ne trouvera jamais dans la société civile pareille audience. On le regarde à droite comme un renégat, mais à gauche on le considère comme trop calotin ! Il ne peut faire qu’un bout de chemin avec les uns et les autres, les chrétiens libéraux, les socialistes athées et les saint-simoniens. Là est sa grandeur.»[8]
On voit bien là, qu’en réalité, il ne change pas, mais il sait faire un bout de chemin avec chacun. Il ressemble à cela au personnage de Galdós, Nazarín, qui, selon la Chanfaina, une femme qui gère une pension de famille, est un saint.
«Ce malheureux que vous venez de voir a un cœur de colombe, une conscience propre et blanche comme la neige, la langue d’un ange. Jamais on ne lui entend dire une vilaine parole, et, en tout, il est comme au jour de sa naissance, on l’enterrera avec les palmes de l’innocence…»[9]
Ne pourrait-on pas dire cela de Galdós lui-même ? Certaines revues, jésuites en particulier, l’ont sévèrement critiqué pour en faire un athée ou presque. Or, s’il s’en est pris parfois au clergé, ne serait-ce pas parce qu’il avait une autre idée du ministre de l’Eglise ? En cela, il ressemblait fort à Lamennais.
Tous les deux n’avaient qu’une obsession, le peuple. Tous les deux, journalistes, ont observé, réagi et jeté les bases de réformes toujours repoussées par les instances ecclésiastiques. Tous les deux ont cru un moment en la politique puis en l’Eglise, servante des pauvres et des petits. Tous les deux ont été déçus. Ils n’ont pas changé, ils n’ont pas varié, ils ont essayé, de différentes façons, de réconcilier l’Eglise avec le peuple. L’actualité nous montre peut-être qu’ils ont, en partie, réussi.
C’est pourquoi nous nous efforcerons de montrer comment, dans les circonstances qui furent les leurs, en France et en Espagne, leurs spiritualités, très proches puisqu’elles ont en commun l’Evangile de Jésus-Christ, ont préparé la spiritualité de l’Eglise d’aujourd’hui.
Nous présenterons d’abord, Félicité de Lamennais puis nous verrons en étudiant Benito Pérez Galdós comment ils sont proches l’un de l’autre. Cette étude nous permettra de montrer en quoi ces deux hommes célèbres ont été des prophètes en leur temps et comme tous les prophètes, ont été rejetés. Cela les rend encore plus proches de leur idéal commun, Jésus-Christ.
Alors, nous pourrons comprendre ce que le père Panikkar appelle la «christianie».
«Désormais est venu le temps de ce que j’appelle la ‘christianie’, qui se manifeste par une soif de vérité, d’amour, de beauté… Des soifs qui conduisent souvent à une expérience du Christ, mais qui peuvent être désaltérés hors de l’Eglise visible. En ce sens, l’Eglise est entrée dans un temps de purification, de mort et de résurrection.» [10]
C’est exactement ce qu’ont prétendu vouloir faire Lamennais et Galdós : faire entrer l’Eglise dans une phase de conversion qui la conduit à se réconcilier avec le Peuple.
(Extrait)
La spiritualité de Benito Pérez Galdós.
Il peut paraître bien prétentieux ou bien osé de vouloir trouver chez Galdós une spiritualité après ce que nous avons vu de la fin de sa vie. Et pourtant, nous pensons avec Menéndez y Pelayo que
«… Sa pensée religieuse s’épure lentement, mais progressivement. Sans qu’elle soit soumise, certes, à une discipline bien austère, ni habituée, à cause même de son penchant vers l’observation concrète, à contempler les choses sub specie aeternitatis, elle est toujours restée fort distante de cet athéisme pratique, plaie de notre société, qu’on observe en beaucoup de ceux-là qui se disent croyants, de ce pur «penser» relatif qui fait que l’on vit continuellement loin de Dieu, bien qu’on le confesse des lèvres, profanant pour des fins mondaines l’invocation de son saint Nom.»[11]
Nous allons donc nous demander avec son ami et adversaire Menéndez y Pelayo, si en observant bien les écrits de Galdós, on ne peut pas trouver les grandes lignes d’une spiritualité, sans doute originale mais réelle. Et si oui, n’est-elle pas, en quelques points, semblable à celle de Félicité de Lamennais.
. A la recherche de Dieu.
Si les derniers jours du célèbre écrivain nous ont montré l’attachement de celui-ci à une autre voie que celle que présentait l’Eglise d’Espagne du début du siècle, c’est qu’il avait quelques raisons à cela. En étudiant l’Eglise du XIXe siècle et le krausisme on peut aisément comprendre comment une partie de l’aile dite libérale des catholiques espagnols pouvait aspirer à une autre direction. Les orientations politiques de l’Eglise locale n’entraînent pas nécessairement une adhésion de l’Eglise entière. Disons que l’on peut parfaitement être catholique sans partager les idées du pape sur tout. Nous en avons vu de nombreux exemples dans l’histoire, à commencer par St Paul.
«Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il s’était donné tort. En effet, avant l’arrivée de certaines gens de l’entourage de Jacques, il prenait ses repas avec les païens ; mais quand ces gens arrivèrent, on le vit se dérober et se tenir à l’écart, par peur des circoncis. Et les autres Juifs l’imitèrent dans sa dissimulation, au point d’entraîner Barnabé lui-même à dissimuler avec eux.
Mais quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Evangile, je dis à Céphas devant tout le monde : «Si toi qui es Juif, tu vis comme les païens, et non à la juive, comment peux-tu contraindre les païens à judaïser ?»»[12]
Dans le courant des siècles de l’Eglise, on a bien vu des papes de peu de valeur prendre la place de st Pierre. Au IXe siècle ils deviennent le jouet de quelques familles italiennes qui se disputent les Etats de l’Eglise, font et défont les papes au gré de leurs rivalités sanglantes. Au XVe siècle, on peut même dire qu’on atteint le sommet du scandale avec Alexandre VI Borgia. Tout n’est alors que luxe, dépravation, corruption, intrigues… Puis, peu à peu, des papes, imparfaits, sans doute, mais de bonne volonté, essaient de remettre un peu d’ordre dans l’Eglise. Faut-il pour autant en arriver à se taire devant l’Eglise et à faire des catholiques un peuple immense de croyants muets et soumis ?
Un des grands partisans et défenseurs de la papauté, Félicité de Lamennais, n’a pas accepté cette obéissance aveugle qui fait fi de la conscience de chacun. La constatation que fait Lamennais est bien douloureuse. Lorsqu’avec le comte de Rzewuski, il commente ces idées, il pense lui aussi qu’il y a lieu de distinguer entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, entre ce qui tient du pape Grégoire et ce qui tient de l’homme.
«Or l’Eglise, c’est l’intelligence, le spirituel de l’homme, et quand le spirituel de l’homme est esclave, tout l’homme est esclave. L’Allemagne, l’Espagne, le Portugal, sont bien plus gallicanes que la France même. Il faut d’ailleurs bien se garder de confondre la doctrine en soi avec la politique trop souvent contraire des Papes. La politique des Papes a fait au genre humain des maux incalculables ; elle aurait tué et tuerait encore la religion, si elle pouvait l’être. La doctrine enferme l’affranchissement de l’Eglise, enferme l’affranchissement des peuples ; et c’est parce que cet affranchissement est devenu nécessaire, qu’il y a lutte à mort, d’une part, entre eux et la hiérarchie, et de l’autre entre l’esprit actuel de cette hiérarchie et le véritable esprit du christianisme.»[13]
On peut donc bien avoir des idées distinctes de la hiérarchie et avoir un vrai sens chrétien, une spiritualité profonde. La première que nous aimerions poser est celle de la croyance de Galdós. C’est un peu ce que nous allons observer en relisant les lettres qu’il envoie à son ami Pereda. Il s’insurge, doucement, comme à son habitude lorsqu’il écrit à son ami, devant les propos injustes sur Gloria.
«…Cependant, il y a dans votre jugement, une affirmation que je crois injuste, c’est lorsque vous dites que je fais des romans voltairiens. Précisément, ce que je voulais combattre, c’est l’indifférence religieuse (la peste la plus importante en Espagne, où personne ne croit en rien, à commencer par les néo-catholiques)…»[14]
Comment ne pas rapprocher cette réflexion du livre qui a rendu Lamennais célèbre en 1817, Essai sur l’indifférence en matière de religion. Il a d’ailleurs dans les premières pages de ce livre une idée que Galdós ne renierait sûrement pas :
«A l’époque où le christianisme apparut sur la terre, le genre humain ne vivait plus, pour ainsi dire, que par les sens. Le culte, devenu un vain simulacre, ne se liait à aucune croyance. On le conservait par habitude, à cause de ses pompes et de ses fêtes, et surtout parce qu’il tenait aux institutions de l’Etat. Du reste la religion en elle-même n’inspirait ni foi ni vénération. Les sages et les grands la renvoyaient avec mépris à la populace, qui, moins corrompue peut-être, voulait que les vices, qu’elle adorait sous des noms empruntés, offrissent au moins dans leurs emblèmes quelque chose de divin.»[15]
Galdós ne pense vraiment pas faire un roman censurable.
«Je n’ai jamais cru faire une œuvre antireligieuse, ni non plus anticatholique, mais encore moins voltairienne. Qu’y a-t-il de voltairien dans Gloria ? Rien. Il peut y avoir tout sauf cela. Je me plains précisément de cela, (tout le livre est une plainte) que les Espagnols sont vraiment irréligieux.»[16]
Puis dans la même lettre, Galdós avoue à son ami :
«Je n’ai pas la foi, je ne l’ai absolument pas. J’ai essayé de l’obtenir et je n’ai jamais réussi.»[17]
Voilà une réflexion qui pourrait nous arrêter tout net dans notre recherche. Or nous voudrions poursuivre sans pour autant faire dire à Galdós des choses qu’il ne pense pas. L’insistance à faire des romans traitant de spiritualité nous conduit à croire que Galdós a été un perpétuel chercheur. Il pourrait bien nous dire la même chose que ce sage hindou :
«Pour trouver les perles qui sont au fond de la mer, vous devez, sans vous lasser, plonger et replonger. Si un seul plongeon dans la mer ne vous fait pas trouver de perles, n’en concluez pas que la mer n’en contient pas… De même, si vous n’arrivez pas à voir Dieu immédiatement après quelques efforts, ne perdez pas courage. Poursuivez patiemment votre recherche et vous pouvez être certains d’obtenir la grâce divine quand vous serez mûrs pour la recevoir.»[18]
Galdós a lui-même parlé de cet état inconfortable d’obscurité religieuse lorsqu’il parle de son ami Pereda dans le discours d’entrée de son ami à l’Académie espagnole.
«Pereda n’a pas de doute ; moi si. J’ai toujours vu mes convictions obscurcies par des ombres venues d’on ne sait où. Il a l’esprit serein, moi j’ai l’esprit troublé, inquiet. Il sait, lui, où il va, il part d’une base fixe. Nous doutons, pendant que lui affirme, nous, nous cherchons la vérité et nous courrons sans cesse vers elle mais elle est belle et fugitive. Il est toujours calme et confiant en nous voyant passer et il se repose sur ses trésors pendant que nous, toujours mécontents de ce que nous possédons, nous cherchons à posséder plus et mieux, il nous faut toujours plus, et une fois que nous avons, nous ne sommes toujours pas satisfaits.»[19]
Par ce discours Galdós rejoint les grandes interrogations de Saint Augustin dans son livre autobiographique où il explique sa conversion.
«Tu es grand, Seigneur et très digne de louange. Grande est ta force et ta sagesse échappe au calcul.
Parcelle de ta création, l’homme veut te louer. Portant sur soi de toutes parts sa mortalité, portant sur soi de toutes parts le témoignage de son péché avec le témoignage de ta résistance aux superbes, il veut néanmoins te louer, l’homme, parcelle de ta création. C’est quand sa louange le délecte, toi qui le pousses, car tu nous as faits pour toi et notre cœur est sans repos jusqu’à tant qu’il repose en toi.»[20]
Galdós peut-il être en meilleure compagnie dans la voie de la foi ? Mais s’il s’est exprimé directement dans ses lettres, assez rares du reste, il n’empêche que comme nous l’indique Pedro Ortiz-Armengol, il y a aussi dans ses romans des «contra-figuras», c’est-à-dire des doublures, comme on dit au théâtre. Et nous voudrions observer quelques passages des écrits de Galdós pour y trouver cette quête de Dieu.
Dans La familia de León Roch, le héros du roman, León nous est décrit comme parfaitement droit.
«Il n’avait aucune tartuferie rationaliste – car il y a aussi une sorte de tartuferie rationaliste – qui consiste à se scandaliser avec excès de la crédulité des autres et de ridiculiser leur dévotion ; au contraire, León considérait avec respect quelques croyants, et même quelques autres avec envie. Il n’avait aucun désir de conquête et ne pensait convertir personne… Il ne croyait pas son état parfait, non, au contraire, il se considérait comme très imparfait ; c’est la raison pour la quelle il ne voulait pas que les gens s’engagent sur les îles luxuriantes de la foi pour les conduire vers les steppes arides du doute.»[21]
En cela, León est bien fidèle à son auteur. Il a lui aussi cette soif de Dieu et s’étonne de ne pas avoir la foi. «- De quoi puis-je l’accuser ? D’avoir la foi ? Si je l’avais, nous serions heureux. Pourquoi ne l’ai-je pas ?… Laisse-moi seul et prie Dieu pour moi.»[22] disait-il à sa femme. Celle-ci se croyait très catholique et presque une sainte, sans toutefois le dire. Elle reprochait à son mari de ne pas avoir la foi. «Aie la foi et nous en reparlerons.»[23]
Voilà une réflexion qui nous montre bien l’état d’esprit de María Egipcíaca. La foi n’est pas une récompense ou le fruit d’un effort volontaire. C’est un don et, l’étonnement et la souffrance de León en constatant qu’il ne croit pas est plus en étroite relation avec la foi catholique telle qu’on la pense aujourd’hui que la croyance naïve de sa femme. C’est précisément l’attitude de sa femme qui l’éloigne de la foi.
«Aie la foi ! Non, tu ne comprends pas. Je ne l’ai pas, je ne peux pas l’avoir à ta manière. En plus, ta conduite et ta façon d’accomplir tes devoirs religieux me l’enlèveraient, si je l’avais comme tu l’imagines. Je vais te le dire une bonne fois pour toutes. Je ne vois ni dans tes actes ni dans ton désir fébrile pour les choses saintes, aucune des précieuses qualités de l’épouse chrétienne.»[24]
L’espèce de révolte devant la mort de Monina, la petite fille de Pepa Fucar est dans la ligne des grands cris de l’Ancien Testament devant la mort ou la souffrance. «Dans l’esprit de tous, passait comme un éclair infernal une idée sacrilège : l’idée qu’il n’y a pas, qu’il ne peut pas y avoir de Dieu.»[25] On retrouvera cette même interrogation lancinante chez Torquemada.
«- Ne te révolte pas contre la volonté de Dieu… Si Lui a pensé ainsi…
– Non, je ne peux pas, je n’ai pas envie de me résigner. C’est un vol… de la jalousie, de la pure jalousie. Qu’est-ce que Valentin a à faire au ciel ? Rien, qu’on dise ce qu’on veut ; mais absolument rien… Dieu, mais quel mensonge, quelle tromperie ! Tout est mal, et le monde est une horreur, une immense cochonnerie.»[26]
C’est là la révolte d’un père devant son fils mort. Quoi de plus naturel ! Quoi de plus révoltant en effet que la mort d’un enfant ! Et en cela, Torquemada, León, David ou les femmes de Bethléem après le massacre des innocents, tous pleurent leur misère et leur douleur sans pour cela être des mécréants. Angel Guerra devant sa petite fille mourante en appelle aussi à l’Etre Suprême.
«En quoi doit-on reconnaître notre misère et la grandeur de l’Etre Suprême sinon dans le fait que nous autres nous demandons et lui nous accorde ce que nous ne méritons même pas ?»[27]
Cette démarche de recherche de Dieu en toutes circonstances aboutit ensuite dans Nazarín à la contemplation du pauvre prêtre abandonné, rejeté, poursuivi par le monde mais se retrouvant au milieu de la nature comme renouvelé par cet appauvrissement réparateur.
«Une fois la porte franchie, il pressa le pas, désireux de s’éloigner le plus vite possible de la populeuse capitale et de parvenir à un lieu d’où il ne pût voir ses maisons serrées les unes contres les autres, ni entendre ses habitants qui, malgré l’heure matinale, commençaient à s’agiter et à bourdonner, tels des abeilles sortant de leur ruche. La matinée était belle. L’imagination du fugitif, centuplant les attraits de la terre et du ciel, voyait se refléter en eux, comme en un miroir, l’image de son bonheur et de cette liberté dont enfin il jouissait. Il n’avait plus d’autre maître que son Dieu.»[28]
Nous voyons bien comment Galdós dans sa propre vie ou dans celle de ses personnages nous présente le cheminement spirituel qui lui permet d’entrer en contact avec Dieu, sans avoir à passer par l’Eglise. C’est ce qu’Angel confie à son amie Leré :
«Si je croyais en quelque chose, je me mettrais à genoux devant toi pour que tu m’accordes l’absolution avant de m’agenouiller devant le pape.»[29]
. Faire la volonté de Dieu.
Reconnaître plus ou moins clairement l’existence de Dieu n’entraîne pas automatiquement de suivre sa volonté.
Il faut franchir alors un grand pas, car, il faut faire preuve de foi et de détachement de son propre vouloir ce qui n’est pas à la portée de tous. Dans un roman comme Doña Perfecta, il n’est guère question de Dieu. On parle beaucoup de ses représentants, de l’évêque qui pense plus à exclure qu’à accueillir.
«- Monseigneur l’évêque devrait y penser à deux fois avant de jeter un chrétien hors de l’église» dit Pepe Rey, et sa tante qui joue les bons offices lui répond : «Je ne sais pas qui lui a dit que vous vous faisiez gloire un peu partout d’être athée et vous moquer de toutes les choses et les personnes sacrées et encore que vous vouliez abattre la cathédrale pour en faire une fabrique de goudron ; j’ai essayé de le persuader du contraire, mais son Illustrissime est un peu têtue.»[30]
Le lecteur a bien compris que c’est l’évêque ou même sa propre tante qui veut l’exclure de l’Eglise et non pas Dieu lui-même. La réaction de Pepe Rey est intéressante, car on sent bien que sa nature le porterait plutôt à être violent.
«L’homme le plus prudent a parfois en lui des ardeurs violentes et une force aveugle et brutale qui le porterait à étrangler, à gifler, à casser des crânes et rompre des os. Mais doña Perfecta était une femme et qui plus est, sa tante. Don Inocencio était un ancien et un prêtre. En outre, les œuvres de violence sont de mauvais goût et impropres aux personnes chrétiennes et de bonne éducation.»[31]
Galdós nous explique par cet épisode que, si sa tante et le vieux prêtre le considèrent comme un athée ou un hérétique, lui, l’auteur le considère comme un chrétien, mais un vrai, celui qui met ses actes en accord avec sa conscience. Or nous lisons dans les textes de l’Eglise d’aujourd’hui que les hommes peuvent se fier à leur conscience car «la conscience chrétienne doit être leur guide en tous domaines temporels, car aucune activité humaine, fut-elle d’ordre temporel, ne peut être soustraite à l’empire de Dieu»[32] et «Ainsi tout laïc, en vertu des dons qui lui ont été faits, constitue un témoin et en même temps un instrument vivant de la mission de l’Eglise elle-même «à la mesure du don du Christ.»»[33] Nous ne voulons pas parler plus ici des rapprochements de nos auteurs avec l’Eglise d’aujourd’hui, cela fera l’objet de notre dernier point, mais nous voulons montrer comment déjà, de manière lointaine, celui qu’on considérait comme athée ou hérétique pouvait bien être meilleur chrétien que ses accusateurs. C’est bien l’idée de Galdós, il le redira souvent.
La volonté de Dieu paraît parfois bien difficile à percevoir. Le pauvre Caifás, dans le roman Gloria, en sait quelque chose. Il se surnomme lui-même «Caifás, l’abandonné de la main de Dieu»[34] Il pense même au suicide, tellement il doit souffrir pour des raisons qui lui sont étrangères. Gloria le prie de ne pas manquer de confiance en Dieu. «Aie confiance en Dieu» et le met en garde contre les critiques des hommes. «Caifás, tu n’es pas si mauvais qu’on le dit. Mets ta confiance en Dieu et espère.»[35] Avant de vouloir faire la volonté de Dieu, il faut d’abord avoir de Dieu une idée, une image qui lui corresponde. Et Gloria a bien compris, comme l’a compris après de longues réflexions le prophète Samuel avant de choisir un roi pour remplacer le roi Saül qui ne correspondait plus à la volonté de Dieu.
«Yahvé dit à Samuel : «Ne considère pas son apparence ni la hauteur de sa taille, car je l’ai écarté. Les vues de Dieu ne sont pas comme les vues de l’homme, car l’homme regarde à l’apparence, mais Yahvé regarde au cœur.»[36]
Suivre la volonté de Dieu a parfois des apparences bien inédites. Ainsi le bon don Manuel Flórez, convaincu de la sainteté de son disciple doña Catalina, sait rester ouvert et conciliant avec celle qui visiblement dépasse son maître. Au lieu de s’en offusquer, «il est assez perspicace pour reconnaître ce qu’il y a de bon où qu’il soit et assez pratique pour savoir en profiter. Il faisait comme tous ceux qui ont un caractère semblable, ne s’opposant à aucune force qu’il pense utile mais en se laissant porter par cette force de telle manière qu’on pense que c’est lui qui la dirige et la conduit.»[37] N’est-ce pas la bonne attitude spirituelle face à la volonté de Dieu ? Cela paraît facile, mais il faut avoir pour cela une force d’humilité et de caractère assez rare.
Il n’est pas toujours aisé de discerner quelle est la volonté de Dieu. On peut chercher quelque chose de compliqué, mais qui nous dit qu’il s’agit bien du désir de Dieu ?
«L’essentiel n’est pas que nous soyons ici ou là, mais où la Providence veut que nous soyons. Laissons-nous donc conduire par elle comme ces petits enfants qui, les yeux fixés sur leur mère et heureux parce qu’ils la voient, ne demandent pas même où on les mène… Je ne veux, ce me semble, que ce que Dieu veut, et comme il le veut.»[38]
Ainsi parlait Lamennais à son ami. Galdós en décrivant la vocation de son prêtre Nazarín ne dira rien d’autre. Il faut chercher, mais dans la simplicité et dans la paix. Tous les directeurs spirituels ne parlent pas autrement. Le bon Nazarín réfléchissait beaucoup pour découvrir cette voie qui devait être la sienne.
«Chemin faisant, il ne faisait que méditer sur la nouvelle existence qu’il avait entreprise, et mettait en œuvre toutes les ressources de sa dialectique. Il la mesurait, l’appréciait, en considérait tous les aspects, en imaginait toutes les perspectives favorables ou fâcheuses, à la fois juge et partie, pour parvenir à la vérité. Il finit par s’absoudre de tout péché d’insubordination… «Et pourquoi n’avoir pas demandé à entrer dans le Tiers Ordre ?» Il se disait : «Mais cette liberté que j’ambitionne, je la trouverais aussi bien dans la solitude des ravins et des collines que dans la sévère discipline d’une de ces saintes institutions. Je choisis donc cette vie parce qu’elle me convient mieux que l’autre et parce que c’est celle que Dieu me désigne si clairement et si impérieusement que je ne peux Lui désobéir.»[39]
Lamennais a dû souvent méditer pour savoir comment agir et quelle direction prendre. Il rappelle à son ami et disciple, Charles de Montalembert :
«A mes yeux, nul travail plus vain, lorsque dans le monde tout change et se renouvelle, que de chercher à faire des espérances avec des regrets. Si les tempêtes envoyées de Dieu ont déchiré toutes les bannières humaines, ce n’est pas pour qu’on perde le temps à en recoudre les lambeaux… La Providence ne dépose pas plus les destinées du genre humain dans le berceau d’un enfant qu’elle ne les ensevelit dans le tombeau d’un vieillard.»[40]
On a bien souvent envie de s’inventer une «volonté de Dieu» et le brave don Manuel Flórez le sait plus que quiconque et il comprend que suivre la volonté de Dieu est surtout se rendre disponible.
«Je ne suis qu’un pauvre bien médiocre ; mais abandonnant dans ces circonstances mes prétentions ridicules et foulant à vos pieds et devant tout le monde mon orgueil, je m’en remets à la miséricorde de mon Père Céleste pour qu’il fasse de ma petitesse ce qu’il lui plaira.»[41]
On voit bien là que les deux hommes, Galdós et Lamennais, parlent le même langage. Et lorsque Lamennais sera enfermé à la prison de Sainte Pélagie, sa première réaction sera de se soumettre à la volonté de la Providence :
«Je suis où je dois être, où il convenait que je fusse, pour la cause à laquelle j’ai consacré ma vie. Deus bene omnia fecit[42]«[43]
Nazarín, dans Halma, saura même aller à l’encontre de la volonté commune, y compris peut-être celle du lecteur, en donnant à la comtesse Halma, un conseil inattendu :
«Il arrivera un jour où, si madame ne prend pas une autre voie, tout ce mysticisme pourra se transformer en un concentré de passions qui pourront être bonnes mais aussi qui pourraient être mauvaises…. Non, la vie ascétique, solitaire, consacrée à la méditation et à l’abstinence, ce n’est pas pour vous… soyez le plaisir de Dieu qui vous a créée.»[44]
Quelle audace ! Cela entraîne une vision de la sainteté qui n’est pas du tout celle qui est habituellement répandue en Espagne en particulier, à la fin du XIXe siècle.
. Qu’est-ce qu’être saint ?
Cela paraît un peu paradoxal de poser cette question à Benito Pérez Galdós, or, il faut bien constater que le célèbre écrivain en parle directement, hésitant dans son roman Halma entre sainteté et folie, perfection et dérèglement des esprits. Mais il est trop habile pour répondre aussi simplement ou dangereusement de cette manière si catégorique. Il n’empêche, le seul fait qu’il se pose la question est un élément intéressant. Dans toute la galerie de portraits qu’il nous présente au long de ses romans, pièces de théâtre et Episodes Nationaux, nous devons constater que quelques-uns présentent les caractéristiques d’une vie spirituelle intense. Sont-ils des saints pour autant ? Cela dépend beaucoup de la définition que l’on peut en donner. Car malgré son nom, doña Perfecta nous est dépeinte comme une femme exigeante, dure et manipulatrice. Angel Guerra a la double appartenance. Ange d’un côté et Diable guerrier de l’autre. L’évolution veut-elle qu’on abandonne l’un pour l’autre ? Nazarín, le bon prêtre, comme don Manuel Flórez, appelé souvent «le bon prêtre» ou Lamennais, appelé dans les Episodes Nationaux, «le doux prêtre»[45] présentent les caractéristiques du saint. Mais les avis sont toujours partagés, certains les disent saints, d’autres les disent fous, d’autres hérétiques ou ennemis de la religion. Il nous faut donc examiner attentivement ce que Galdós nous dit en parlant de tous ces personnages.
Certains d’entre eux veulent bien faire mais plus pour se soumettre à la personne aimée que pour accomplir la volonté de Dieu. Ainsi Angel Guerra, devant son amie Leré n’est plus qu’un homme sans volonté propre, un jouet, une marionnette qui ne sait plus décider et qui ne fait qu’obéir.
«C’est une créature surnaturelle, un messager de Dieu, devant elle, je renonce à ma raison, je disparais, je m’efface de mes propres rôles, et je suis et je serai ce qu’elle voudra que je sois.»[46]
Il y a ambiguïté jusque dans sa prière. A force de vouloir, à force de désirer quelque chose, on finit par tout accepter y compris l’inacceptable. Angel Guerra croit être en concurrence avec Dieu et s’apprête à partager son bonheur avec Lui.
«Seigneur, si tu as décidé mon destin dans cette vie d’ici bas en permettant le mariage avec celle que tu te destinais, à la bonne heure, et je ne cesserai de te louer jusqu’à m’assécher la langue. Le fait que tu l’aies permis ainsi signifiait que cela devait se passer comme cela depuis le début, et autant elle que moi, nous avions pris une mauvaise route. Tu les redresses. Comme nos jugements étaient faux, Seigneur ! Je croyais que tu te la réservais comme si les hommes n’étaient pas dignes de la posséder. Mais, maintenant, on voit bien que les chemins de la terre mènent à la perfection et à vie éternelle. Ainsi, nous irons Leré et moi, le regard fixé sur toi, en t’adorant et en t’offrant nos cœurs avec l’espoir que tu nous admettes dans ta céleste demeure.»[47]
Le chapitre suivant s’intitule «un homme nouveau». C’est que Galdós veut nous faire comprendre qu’Angel Guerra n’est pas rendu au bout de sa conversion. Alors Angel décide de devenir prêtre, ce qui étonne son entourage. «Un monsieur de si belle allure, veuf, riche, qui veut se faire prêtre, consacrer sa vie à soigner les malades et à accueillir les mendiants !»[48] C’est qu’Angel rêve d’une autre forme d’Eglise. Il ne veut pas devenir prêtre pour être semblable à ceux qu’il côtoie, il veut une Eglise nouvelle, une Société nouvelle. Mais il se reconnaît l’humble petite goutte d’eau dans la volonté de Dieu.
«Le vrai réformateur, le grand révolutionnaire, c’est Lui : nous, nous ne sommes que des petites bêtes à peine visibles, il nous suffit de vivre dans la goutte d’eau où il nous a mis, de regarder et de se taire, en chantant toujours ses louanges et en regardant avec quelle grâce et quelle facilité il conduit les siècles jusqu’à leur fin.»[49]
Dans ces conseils de Directeur spirituel, Lamennais ne dit rien d’autre :
«Il faut aller à Dieu avec simplicité, sans tant lui demander compte de ses voies, qui sont au-dessus de notre intelligence. Croire, obéir, aimer, voilà notre œuvre à nous… Vouloir être à Dieu, c’est la soumission à ce qu’il ordonne, le parfait accomplissement de ses préceptes et de ses désirs en toutes choses ; ce qui fait dire à St Augustin : Aimez, et faites ce que vous voudrez.»[50]
Angel Guerra mourra avant de réaliser son désir de sacerdoce. C’est aussi une manière habile d’expliquer que l’Eglise ne progresse pas en Espagne, car les vrais apôtres ne peuvent se manifester et entraîner les réformes tant attendues. Mais nous reparlerons des réformes de l’Eglise imaginées par Galdós ou par ses personnages.
Le bon Nazarín, comme dit Galdós, va affiner cette image de la sainteté. Faire la volonté de Dieu dans l’humilité et la louange, voilà ce que comptait dire Angel Guerra. Oui, mais,
«Ne confondons pas la volonté divine avec la loterie qui est le hasard aveugle. Si le Seigneur nous envoie des malheurs, Il sait pourquoi Il le fait… Ne doutons pas un seul instant de la miséricorde de Notre Père qui est aux cieux.»[51]
Au moment de faire le choix de son mode de vie, Nazarín hésite entre la vie franciscaine et la vie de prêtre errant.
«Je choisis donc cette vie parce qu’elle me convient mieux que l’autre et parce que c’est celle que Dieu me désigne si clairement et si impérieusement que je ne peux Lui désobéir.»[52]
Ne rien faire qui soit contraire à son caractère habituel, car «l’homme n’est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l’ange fait la bête»[53] disait Pascal. Lamennais se méfie lui aussi de ces doctrines autoritaires et superficielles.
«Votre raisonnement est celui des anciens, et notamment celui d’Horace. Ils entendaient et prenaient la vie autrement que nous. Tout excès à part, je ne vois pas pourquoi nous repousserions ces joies innocentes, hélas ! si rares, pourquoi, pauvres petites créatures, engourdies et endolories nous refuserions de nous réchauffer aux pâles rayons de ce soleil d’hiver. Il me semble que ce serait plus conforme aux exemples de Jésus-Christ que la triste et dure doctrine qu’on nous prêche.»[54]
Mais après avoir vu en quelques mots la vision de la sainteté chez Galdós, une question reste en suspens, celle de la souffrance. Faut-il souffrir pour être saint ?
. La souffrance est-elle indispensable dans l’économie spirituelle de Galdós ?
Faut-il souffrir pour être saint ? La réponse est non, ce serait du jansénisme. Ce serait faire de Dieu un tyran cynique. La mythologie nous présente parfois ces dieux assoiffés de sang qui réclament leur dû. Telle n’est pas la vision chrétienne. Galdós et Lamennais ont sur ce point des idées comparables. Si la souffrance n’est pas nécessaire à la sainteté, est-elle évitable ? Ne serait-ce pas l’attitude de l’homme face à cette souffrance qui fait la différence entre le saint et le commun des mortels ? Les poètes et les littéraires ont parfois plus d’intuition que les meilleurs théologiens. C’est Péguy qui fait parler Dieu et lui fait dire en parlant des hommes :
«Or je suis leur père, dit Dieu, et je connais la condition de l’homme.
C’est moi qui l’ai faite.
Je ne leur en demande pas trop. Je ne demande que leur cœur.
Quand j’ai le cœur, je trouve que c’est bien. Je ne suis pas difficile.»[55]
Comment un père pourrait-il désirer, voire même ‘permettre’ que souffrent ses enfants ? Benito Pérez Galdós sera confronté lui aussi à la souffrance et la plus pénible de toutes, la souffrance des enfants. On la trouvera dans Torquemada, dans Angel Guerra, dans Nazarín… Or que répondre à ces souffrances ? Galdós répond-il par la révolte ou l’abattement ?
Tout d’abord, Angel Guerra reconnaît que «la douleur et l’injustice, inséparables de l’humanité»[56] doivent être combattues. Les personnages de Galdós ont plus à souffrir moralement que physiquement, mais leurs souffrances sont réelles. Gloria doit souffrir pour l’expiation de sa faute. Mais c’est une souffrance imposée.
«J’accepte l’expiation horrible qui m’a été imposée, je l’accepte sans colère, avec humilité… Je ne dirai rien pour me défendre, parce que je sais que je le mérite, que mes fautes sont grandes ; je bois jusqu’au fond, jusqu’au plus amère du calice, et j’offre à Dieu mon cœur blessé qui laisse échapper le sang et que jamais, dans ce qui me reste à vivre, il ne battra plus que de douleur.»[57]
Sous l’influence de sa tante, Gloria se voit ainsi soumise à une souffrance expiatoire. L’idée d’une souffrance obligée pour le salut de son âme est une idée répandue à l’époque et la tante rapporte ainsi l’idée générale.
«Si Jésus, après avoir été fouetté avait fui quand on allait le crucifier, crois-tu qu’il aurait racheté le genre humain ?»[58]
Cet étonnant désir de souffrance fera dire à Daniel Morton : «Je hais le christianisme non pas parce qu’il est faux ou mauvais mais parce qu’il est cruel et inutile.»[59] Et pourtant, il sait lui aussi accepter les épreuves. «Dieu nous soumet à des épreuves terribles et très dures. Les catholiques médiocres qui pensent peu à Dieu, les athées qui le nient et les rationalistes chrétiens qui l’ont dépouillé de ses merveilleux attributs personnels, ne comprendront pas cela et riront de manière impie des épreuves auxquelles je fais allusion.»[60] Personne n’a donc le monopole de la souffrance. Tout être humain souffre et veut bien accepter de souffrir même si cette acceptation est parfois feinte. «Je ne sais pas me dominer, ni me conduire comme une sainte, comme vous dites, ni me résoudre à souffrir, ni à porter ma croix, ni à boire le calice ou à porter une couronne d’épines.»[61] Or chaque fois que quelqu’un émet un sentiment humain face à une religion dépersonnalisée, déshumanisée, on évoque une possibilité que cet être tombe dans la folie. Le cri de la jeune mère, Gloria : «Seigneur, je ne peux pas !»[62] nous rassure même un peu, car ce n’est que du bon sens. «Souffrir est peut-être méritoire, mais souffrir pour souffrir cela ne peut pas être une religion.»[63] Galdós en homme de bon sens, nous présente là une de ses intuitions majeures. La souffrance pour elle-même ne peut pas être recommandable. Et l’on comprend dès lors que à la question, faut-il souffrir pour être saint ?, la réponse ne peut être que négative. Lamennais a même dit :
«Il ne sera donc pas vrai que Jésus-Christ a expié par sa mort les péchés des hommes, qu’il a satisfait par ses souffrances à la justice de Dieu ? Non, sans doute, si l’on entend qu’il fallait du sang pour apaiser Dieu : c’est là une idée mosaïque et païenne, une dérivation du culte de Moloch. Mais il a souffert pour les hommes, il est mort pour eux, et son sacrifice a sauvé le monde, parce qu’en accomplissant parfaitement la loi parfaite qu’il venait annoncer au genre humain, il a établi à jamais cette loi hors de laquelle nul salut, nulle vie ; il a réalisé dans toute son étendue le précepte de l’amour, qui, en unissant les créatures entre elles et à leur auteur, est la consommation de l’ordre éternel.»[64]
Cependant, la souffrance est là et bien humaine et c’est une expérience troublante que chacun doit faire. Galdós l’a expérimentée bien des fois et elle est présente dans tous ses romans. Avec Angel Guerra, la souffrance n’est pas plus acceptable mais elle est mieux acceptée. C’est Leré la première qui accepte la possibilité de souffrir.
«Chacun voit les choses à sa manière. Moi, j’accepte avec joie toutes les croix que le Seigneur voudra m’envoyer, et si demain je devais demander l’aumône dans la rue, et je devenais toute impotente, couverte d’ulcères ou de lèpre affreuse, je ne serais pas moins tranquille qu’aujourd’hui ayant la santé et le pain assuré.»[65]
La différence est déjà très importante, car ce n’est plus une recommandation pour quelqu’un d’autre, mais, c’est Leré qui accepterait ce sort si cela devait être le sien. L’allusion à Job était courante à l’époque. C’était une citation fréquente chez les krausistes. Il est à la fois celui qui se révolte et celui qui se soumet, celui qui demande des explications et celui qui accepte sa condition, celui qui est mis à l’épreuve et celui qui est récompensé.
«Tout se réduit à espérer dans le calme, toujours espérer, en pensant à la vraie vie. Mon oncle, espérez ; si la cécité doit venir, qu’elle vienne ; si c’est la mendicité, qu’elle vienne ; même s’il s’agit de tout le mal dans sa forme la plus horrible, et les plaies d’Egypte et le Déluge universel, qu’ils viennent.»[66]
Mais avant tout, il faut accepter de n’être pas le maître, accepter de n’être que celui qui reçoit, accepter de n’être que dépendant d’un Autre.
«Mon ami Angel, il faut demander cette grâce à Dieu, sans laquelle nous n’avancerons en rien ; il faut prendre de la force dans la prière, avec l’assistance du culte, avec son complément qu’est la pratique des sacrements que nous recommande notre sainte mère l’Eglise… Don Angel, fréquentez la maison de Dieu avec dévotion et recueillement, assistez au sacrifice de la messe, en vous pénétrant bien du sens, et enfin, préparez-vous à la confession et à la communion.»[67]
Mais tout cela n’est que la recommandation de Leré. Angel aura-t-il le courage et la volonté de s’abandonner à ce point ? C’est la seule façon de grandir en sainteté, c’est la seule façon de valoriser ce qui peut arriver de douleur et de souffrance. Il faut avoir la spiritualité de Galdós pour suggérer cela, il faut être imprégné d’Evangile pour en arriver à ce mysticisme. Il faut être un connaisseur d’âme pour proposer cette conversion.
Avec le roman de Nazarín, Galdós va encore nous faire progresser dans le sens de la souffrance. Nazarín est avant tout le grand imitateur de Jésus-Christ et cette imitation va même jusqu’à souffrir comme preuve d’amitié.
«Christ nous a enseigné à souffrir et que la meilleure preuve que ses disciples puissent lui donner de leur obéissance est d’accepter avec calme et même allégresse les souffrances de tout ordre que leur cause la méchanceté humaine. Je n’ai rien d’autre à ajouter.»[68]
Il faut croire que tout le monde n’est pas persuadé de cette vérité, puisque c’est à son collègue prêtre que Nazarín dit cela. Il devra donc se tourner vers les plus pauvres pour être compris. Les riches de leur argent ou de leur vérité ont du mal à accepter d’en arriver à cette extrémité. La prière pour une guérison ne doit pas aller contre la soumission à Dieu.
«Si Dieu veut vous ôter votre enfant, Il sait ce qu’Il fait. Résignez-vous. Et s’Il décide de vous la conserver, Il le fera, à condition seulement que vous le Lui demandiez. Je veux bien essayer de le demander avec vous.»[69]
La souffrance va bientôt prendre un sens purificateur pour soi et pour les autres. Elle va d’abord étonner, surprendre puis convertir y compris les gardes chargés d’accompagner le prêtre errant.
«Les gardes, qui étaient tout étonnés de lui voir tant de soumission et tant d’inaltérable douceur, lui passèrent leur bouteille ; mais il refusa de boire, les priant de ne pas prendre son refus en mauvaise part. Pour dire la vérité, les gardes avaient commencé par avoir assez mauvaise opinion du mystérieux prisonnier qu’ils étaient chargés de conduire à Madrid, et qu’ils prirent d’abord pour un habile hypocrite. Puis ils se mirent à concevoir quelques doutes, et ils finirent par se dire, charmés par l’humilité de ses réponses, la patience silencieuse avec laquelle il supportait les désagréments, et par sa bonté, que si Nazarín n’était pas un saint, du moins il le paraissait.»[70]
Ce n’est donc pas la souffrance en soi qui compte mais l’attitude qu’on a devant cette situation. Plus que tout, le prêtre souffre mais n’en veut à personne et dans son délire, il voit même Béatrice emprunter le même chemin que le Christ durant sa passion, le chemin du pardon.
«Le prêtre délivré se mit à marcher parmi les débris d’os et de chair humaine et les flaques de sang. Du haut d’une tour, dans le ciel, Béatrice contemplait le carnage et implorait, avec de divins accents le pardon des méchants.»[71]
Car la véritable sainteté ne consiste pas à souffrir le martyre ou à faire des miracles mais à pratiquer la charité. C’est l’idée de Galdós et il ne fait que suivre en cela la grande intuition de St Paul :
«Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis plus qu’airain qui sonne ou cymbale qui retentit. Quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, quand j’aurais la plénitude la foi, une foi à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien.»[72]
Ce texte de Saint Paul, Galdós a dû le lire et le méditer de nombreuses fois pour en être intimement imprégné. La meilleure façon d’être un saint revient-elle à la voie de la perfection longtemps recommandée dans les livres de piété ?
. «C’est la miséricorde que je veux et non les sacrifices»[73]
C’est là le plus grand secret ou le plus grand enseignement de Galdós dans ses romans. Ce n’est pas un hasard si l’un de ses premiers romans s’intitule Doña Perfecta et un de ses derniers Misericordia. Ce que rejettent par-dessus tout, tous les krausistes, et Galdós en particulier, c’est la religion faite d’exercices et de rites tout extérieurs sans aucun effet sur la conduite envers son prochain, sans aucune tolérance, sans aucun respect pour ceux qui ne pensent pas la même chose. La recherche de la perfection peut conduire à la pire des hypocrisies s’il n’y a pas pour appuyer cet effort un véritable désir d’aider les autres, un véritable amour du prochain. Lamennais le dit bien dans ses pensées personnelles :
«J’ai connu, en petit nombre, il est vrai, des chrétiens admirables ; mais ils étaient tels par nature, ce n’était pas la doctrine seule qui les avait faits ce qu’ils étaient. Car j’ai vu d’autres hommes, rigides sectateurs de cette même doctrine, exacts dans la pratique des devoirs extérieurs, et durs, méchants, aussi par nature, fourbes, haineux, envieux, fabricateurs de calomnies sourdes, sans honneur et sans probité, avec une effrayante tranquillité de conscience.»[74]
Nous n’employons pas intentionnellement le mot charité qui a été un peu galvaudé. C’est le maître à penser de doña Perfecta qui en écorche dès les premières pages le vrai sens. Pepe s’étonne qu’à Orbajosa, une ville dont il a entendu parler par sa tante et peut-être par son père, il y ait tant d’hommes désœuvrés.
«Depuis l’entrée du village jusqu’à la porte de cette maison, j’ai vu plus de cent mendiants. La plupart sont des hommes sains et même robustes. C’est une bien triste armée dont la vue fend le cœur.
– Mais la charité est là pour cela, affirma don Inocencio. En plus, Orbajosa n’est pas un village misérable. Vous savez bien que c’est ici qu’on fait les premières productions d’ail de toute l’Espagne.»[75]
L’explication que donne le prêtre ajoute encore au cynisme de la situation. Les pauvres ne semblent être là que pour que les riches puissent satisfaire le rite de la charité. Pepe n’apporte pas de solution au problème, mais le seul fait qu’il ait vu cette situation du chômage des gens jeunes et bien portants montre qu’il a un esprit tout différent de celui qu’ont les habitants de la ville d’Orbajosa.
La charité n’est pas non plus une paix relative qui consiste à ne pas s’occuper des affaires des autres. Chacun chez soi et le monde restera en paix. «Chacun pour soi et Dieu pour tous», dit le proverbe. On peut croire que don Cayetano et sa belle sœur, doña Perfecta en restaient là.
«Don Cayetano et doña Perfecta vivaient en une telle harmonie, une telle paix qu’on peut se demander si au Paradis on en vivra autant. Ils ne se disputaient jamais. Il est vrai que lui ne se mêlait en rien des affaires de la maison et elle n’entrait dans sa bibliothèque tous les samedis que pour balayer et nettoyer ; elle avait un respect tout plein d’admiration religieuse pour les livres et les papiers qui sur la table et en divers endroits étaient de service.»[76]
Aux yeux des habitants du village, Orbajosa est une ville honorable et de tout temps un centre de noblesse, de générosité et de rectitude. Seul don Cayetano pense que dans ce village, «la charité se pratique comme aux temps évangéliques»[77] Or, c’est dans cette maison d’Orbajosa, la maison de sa tante doña Perfecta que Pepe Rey va découvrir que l’extérieur couvre parfois des réalités bien différentes.
«Moi, j’aimais et j’aime Rosario ; vous vous avez fait mine de m’accepter comme un fils ; en me recevant avec une cordialité trompeuse, dès le début, vous avez employé tout votre art à me contrarier à contrecarrer l’accomplissement de la promesse faite à mon père ; dès le premier jour, vous vous êtes mis en tête de me faire perdre espoir, de me combler d’ennui, et les lèvres pleines de sourires et de paroles affectueuses, vous êtes en train de me tuer…»[78]
Dans les dernières pages de son roman, Galdós nous laisse penser que lorsque l’amour manque quelque part, il n’y a rien à espérer, tout tourne mal et ce qui fait le cœur de la personne déborde sur son entourage. Doña Perfecta n’a cessé d’empoisonner l’ambiance de sa famille, de sa maison et du village tout entier.
«Nous ne savons pas comment aurait pu être doña Perfecta, si elle avait aimé. Mais, nourrie de haine, elle avait la flamme véhémente d’un ange tutélaire de la discorde entre les hommes. Voilà ce que produit l’exaltation religieuse lorsqu’elle est réalisée sur un cœur dur et sans bonté naturelle. Au lieu de se nourrir de bonne conscience et de vérité révélée dès ses débuts si beaux et si simples, elle cherche sa sève dans des formules étroites qui n’obéissent qu’à des intérêts ecclésiastiques.»[79]
La phrase est dure pour doña Perfecta, mais elle est dure aussi pour l’Eglise ou disons plutôt pour la hiérarchie de l’Eglise que Galdós n’a jamais aimée comme nous le verrons. Galdós comme Lamennais pensent que la hiérarchie a détourné la religion de ses intuitions originelles, de ses valeurs évangéliques.
Il faudrait relire ici tout le contenu de Minuta de un Testamento de Azcárate pour comprendre l’angoissante question de ces hommes sincèrement et hautement religieux qui devaient lutter pour conserver leur foi mais qui finissaient par être enterrés dans le cimetière civil, car «il y a un cimetière civil en plus du cimetière catholique… Quel sens antihumain et antichrétien dans cette distinction ! C’est dans le cimetière civil que sont mis en terre les athées, les rationalistes, les protestants, les juifs, bref, tous sauf les catholiques : le cimetière de ceux-ci est celui des gens pieux et bons, l’autre est celui des méchants et des pestiférés.»[80] Les citations de Lamennais allant dans ce sens sont légion et nous les reprendrons en étudiant le chapitre de Galdós et l’Eglise, mais nous voulons cependant citer ici cet extrait à sa nièce :
«Ce que tu me dis de ce repas donné par Elie et Augustine à douze enfants pauvres, me touche beaucoup. C’est là de la vraie religion, et bien préférable aux mille petites pratiques dont je craindrais pour eux l’abus, à cause de l’importance exagérée qu’on y attache et des fausses idées qu’on y joint trop souvent.»[81]
Et pour donner espoir à Azcárate, nous pourrons ajouter cette autre phrase apparemment injurieuse, pour l’époque, mais qui est très encourageante pour aujourd’hui.
«La Providence ne veut pas cette fois que ce soit l’Eglise qui sauve les peuples ; elle veut au contraire que ce soient les peuples qui sauvent l’Eglise, l’Eglise impérissable dont la vie, même terrestre, n’est pas attachée à une forme unique, et qui en a déjà reçu de Dieu plusieurs, comme l’épouse reçoit des vêtements de l’époux. Laissons s’accomplir ce mystère divin que l’intervention de l’homme et son regard même profaneraient.»[82]
Nous essaierons de comprendre pourquoi ces hommes désireux de bien faire, ces chrétiens de cœur ont été si sévèrement jugés par l’Eglise et si mal considérés, parfois, par leurs contemporains et si vite oubliés. Mais, il nous faut comprendre un peu mieux ce que veut nous apprendre Galdós par ses romans qui traitent de la pratique de la religion, c’est-à-dire, la pratique de la charité. Dans ses réflexions, Gloria constate l’existence de deux types d’homme qui n’arrivent pas à s’entendre :
«Les uns demandent du pain, des buts à leur vie, un bien-être matériel, et comme ils ne trouvent personne pour le leur donner, ils volent ce qu’ils peuvent ; les autres demandent la gloire, l’amour courtois, une foi profonde, l’esprit chevaleresque, la justice parfaite, la beauté parfaite, et ils ne peuvent jamais s’entendre… Don Quichotte aurait pu apprendre de Sancho à voir les choses avec leurs véritables visages, leur couleur naturelle, peut-être aurait-il pu alors réaliser une partie des pensées sublimes qui hantaient son grand esprit…»[83]
Voilà bien le constat d’une jeune personne qui voit de manière simple, pure et naïve les choses comme elles sont, sans rien compliquer, mais aussi sans comprendre pourquoi, les gens ne peuvent pas s’entendre une bonne fois pour réaliser le paradis des hommes que tous attendent. Gloria voit parfaitement clair, mais la réalité des choses va se compliquer, elle va vite le comprendre.
«Dans ses heures de solitude et de méditation, au moment du crépuscule, avant ou après les temps de sommeil et pendant que les perceptions internes sont les plus vives, Gloria sentait des voix qui lui disaient au dedans d’elle-même, comme si un diable s’emparait de son cerveau et lui criait : «Ton entendement est supérieur… les yeux de ton âme voit tout. Ouvre-les et regarde… lève-toi et pense.»[84]
Comment ne pas rappeler cette phrase, que rapporte le père Heudré, où Lamennais aurait dit à sa gouvernante, «ils regardent ce que je regarde mais ne voient pas ce que je vois.»[85] Ce n’est pas là une marque d’orgueil comme certains ont pu le dire, mais une simple constatation qui sera vérifiée par la suite. Lamennais n’avait que douze ans lorsqu’il fit cette réflexion. Galdós nous précise que Gloria n’avait que seize ans.
Lors du naufrage du bateau Plantagenet, c’est l’évêque, oncle de Gloria qui implore les marins de s’engager à aller sauver ses occupants. «Vous n’êtes pas chrétiens, vous n’êtes pas Espagnols si vous laissez périr ces pauvres gens.»[86] Comme personne ne bouge, c’est le curé de Ficóbriga qui se lance à l’eau pour sauver les naufragés. «Ce n’est pas un saint, disait-on là-bas, mais c’est un noble monsieur»[87] Si l’évêque est confiant en la bonté du naufragé, car «là où il y a un cœur bon, on est à moitié du chemin»[88], on comprend cependant que la charité du curé du village a ses limites quand Gloria nous prévient que des vêtements offerts par le riche naufragé aux pauvres du village, le curé en fera un tri et n’en donnera pas au pauvre Caifás. Plus tard, on apprendra que son haut-fait fera l’objet d’un article dans les journaux ! Voilà une charité bien intéressée !
Le père de Gloria pratique la charité plus comme un devoir que comme quelque chose d’inhérent à la religion même.
«Ce sont les enfants de Caifás qui viennent demander de l’aide au nom de leur père, un homme de rien, un ivrogne que je suis fatigué de secourir… C’est un misérable, mais la charité chrétienne, mon ami, nous demande de pardonner et d’avoir pitié.»[89]
Il n’y a que Gloria pour voir en ce pauvre homme, «une âme de Dieu»[90] et ce même Caifás verra en Daniel Morton le portrait vivant de Jésus-Christ. On comprend un peu l’agacement de l’ami Pereda qui trouve que Galdós charge un peu trop les catholiques pour ne montrer que les bons côtés de ceux qui ne le sont pas.
«Que vous combattiez non pas le catholicisme mais les mauvais catholiques, si seulement c’était vrai, je demanderais la permission de me mettre sous votre bannière, mais pour que le public y croie, vous auriez dû présenter face aux catholiques mauvais ou imparfaits un autre catholique avec toutes les perfections dont est honoré le personnage juif, et vous êtes loin de l’avoir fait comme dans tous vos romans.»[91]
Mais continuons à voir comment Galdós nous présente la religion dans son roman Gloria. Il faut croire que cela représente bien ce qu’il pense, car lorsque son ami Pereda lui reproche d’avoir l’esprit voltairien dans ce roman, il proteste énergiquement.
«Passons à Gloria. Je regrette que ce roman ne vous ait pas plu… J’ai été surpris par votre jugement sans pitié. Cela m’a causé de la peine… Je n’ai absolument pas voulu faire une œuvre antireligieuse, ni même anticatholique, mais encore moins voltairienne…»[92]
L’amour et la religion ne sont pas à séparer et Gloria est bien prête de considérer que «ceux qui s’aiment sont de la même religion.»[93] Gloria a cependant du mal à croire que Daniel soit juif. «Puisque tu as pratiqué la charité, comment peux-tu être ce que tu dis ?»[94] avoue-t-elle. Son oncle avance un peu plus dans le rapprochement des deux religions, mais est-il pour autant dans le vrai ?
«Je crois, moi, que les hommes bons et charitables peuvent être sauvés, et qu’ils seront facilement sauvés, quelle que soit leur religion… Je crois que les cultes résisteront mieux si on en revient à la simplicité primitive…»[95]
Gloria va comprendre que l’amour doit aller jusqu’au sacrifice de soi, jusqu’au Saint Sacrifice, car l’allusion de la dernière phrase du roman qui s’adresse au petit enfant de Gloria, est évidente et renvoie au Christ comme Galdós le fera plus tard de manière encore plus claire avec Nazarín.
«Aujourd’hui, tu joues et tu ries et tu ne sais pas ; mais toi aussi tu auras trente trois ans, et alors peut-être ton histoire sera digne d’être racontée comme l’a été celle de tes parents.»[96]
Cependant la qualité de cette miséricorde doit être encore épurée et Galdós y travaille. Elle apparaîtra plus éclatante dans ses derniers romans de la série mystique. Lorsqu’Angel Guerra imagine les plans du monastère nouveau il espère bien que celui qui aura besoin de quelque chose pourra toujours se présenter.
«Toute personne qui aura besoin de notre aide, soit pour raison de maladie, soit parce qu’il est dans la misère, soit pour autre motif, frappera à notre porte, et on lui ouvrira. Personne ne sera rejeté, à personne on ne demandera qui il est ni d’où il vient. Le vieillard invalide, le malade, celui qui a faim, celui qui est nu, même le criminel, tous seront accueillis avec amour.»[97]
C’est exactement l’application de ce que dit le Christ lorsque viendra le moment du jugement final. On ne nous demandera pas notre religion, notre comptabilité de prières ou de jeûnes, mais le Christ dira seulement :
«Venez les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir…»[98]
Voilà bien le summum de la miséricorde, pratiquer la charité envers tous sans discrimination. Mais ce qui n’est vécu encore qu’en rêve chez Angel Guerra devient réalité chez Nazarín. Ce qui est étonnant, c’est cette sorte de contagion qui se propage autour de ce prêtre plein de bonté. La Chanfaina, qui ne nous est pas décrite comme étant un modèle de femme chrétienne, a cependant toutes les qualités requises pour être une sainte selon Galdós.
«Elle nous salua d’un rire franc et bruyant et, aux questions que nous lui posâmes, répondit qu’elle en avait par-dessus la tête de son métier et qu’un de ces jours elle l’abandonnerait pour entrer chez les sœurs ou pour se réfugier chez les premières âmes charitables qui voudraient d’elle ; que son commerce était un pur esclavage et qu’il n’y avait rien de pire que de batailler tout le long du jour avec des pauvres, surtout quand on était, comme elle, d’un naturel miséricordieux.»[99]
Chanfaina préfigure déjà une autre femme, Nina qui sera le couronnement de la pratique de la miséricorde. Mais nous parlerons avant du «bon Nazarín»[100], qui fait office de «bon samaritain» auprès d’Ándara, malheureuse femme des bas-fonds de Madrid.
«Il apporta ensuite l’unique oreiller qu’il avait sur son grabat, après quoi il lava la blessure et l’épongea avec des chiffons tirés d’une chemise que des gens du quartier lui avaient donnée le matin même.»[101]
Il aurait sans doute préféré quelqu’un d’autre, car cette femme va lui attirer bien des ennuis. Il ne fait pas cela non plus parce qu’Ándara est une belle jeune femme séduisante et touchante.
«Au premier abord, on aurait pu croire qu’un de ces épouvantails qui servent à protéger les cultures avait pris vie miraculeusement, et courait et marchait, telle était la ressemblance de la fille avec un de ces mannequins champêtres.»[102]
Après avoir longtemps hésité et longtemps refusé, «le bon Nazarín se mit à réfléchir, tout en traçant des lignes sur le sol avec son bâton. Il dit enfin : «- Si vous me promettez d’être bonnes et de m’obéir toutes les fois que je vous ordonnerai quelque chose, venez.»[103]
Il y a là une évidente allusion à l’épisode de Jésus avec la pécheresse.[104] Nazarín est bien l’imitateur de Jésus-Christ. Il est curieux de constater que le petit livre appelé L‘Imitation de Jésus-Christ ait été traduit par F. de Lamennais[105]. Mais, pour en revenir au sens de la miséricorde, on comprend mieux l’idée que se fait Galdós de cette miséricorde. Elle ne veut pas faire de bruit, elle s’adresse à tous sans exception et de préférence aux plus pauvres. Nazarín sait très bien du reste que son imitation de Jésus-Christ ne peut être qu’imparfaite mais il s’efforce de rendre cette ressemblance la meilleure possible.
«Il ne suffit pas d’annoncer la doctrine du Christ, mais de la mettre en pratique et d’imiter sa vie dans la mesure où il est possible à l’humain d’imiter le divin… Il ne suffit pas de me sauver moi seul, je veux que tous soient sauvés et que la haine, la tyrannie, la faim, l’injustice disparaissent de la surface de la terre.»[106]
Galdós nous précise bien que Nazarín n’a pas grand chose à voir avec ce qu’il appelle «la miséricorde officielle (qui) se manifestait par l’envoi d’un médecin, de deux infirmiers, d’un délégué de la commission et d’un nombre incalculable de drogues destinées à désinfecter gens et objets. Au moment où Nazarín apprenait l’heureuse arrivée de la Commission sanitaire, il était informé également de l’existence d’une d’épidémie aussi violente que celle-ci à Villamanta, où l’on n’avait pas connaissance que l’envoi de quelque secours fût prévu par le gouvernement.»[107] Alors, il ira là où les autres ne vont pas, il ira secourir les plus pauvres, les oubliés, ceux dont personne ne veut.
Nous voulons parfois être maître de notre miséricorde et, si nous donnons, nous nous donnons un droit de regard sur l’usage qui sera fait de notre générosité. Doña Catalina, la comtesse de Halma nous apprend à dépasser ce point de vue.
«Je crois que l’aumône consiste essentiellement à donner ce que nous avons à celui qui n’a pas, qui que ce soit, quel que soit l’usage qu’il fera de notre don.»[108]
Si doña Catalina est arrivée à un haut de degré de sainteté, il lui reste encore quelques progrès essentiels à faire et c’est Nazarín qui les lui révèle. Lui que l’on considère comme fou est très observateur et clairvoyant. Il sait adapter à chacun une religion qui n’a plus rien alors de superficiel ou d’extérieur. C’est une vie religieuse que chacun doit conduire à la lumière de son caractère et des dons reçus. Il est tout à fait d’accord avec sa maîtresse sur le sens de la souffrance et de la pauvreté, sur le sens de la charité et du respect des autres, mais il peut y avoir un danger.
«- Il arrivera un jour, si vous ne prenez pas une autre orientation, où tout ce mysticisme se transformera en un nid de passions qui pourraient se transformer en bonnes passions ou en mauvaises… Qui vous a conseillé à vous de renoncer à toute affection humaine et de vous consacrer à l’attachement idéal, au pur attachement des choses divines ?… Non, la vie ascétique, solitaire, vouée à la méditation et à l’abstinence n’est pas pour vous. Vous avez besoin d’activité, de devoirs, de travail, de mouvement, d’affection, de vie humaine enfin, et ainsi vous pourrez non pas atteindre la perfection qui n’est pas de ce monde,… mais à la joie de Dieu qui vous a créée.»[109]
Ce qui va de soi, aujourd’hui, au XXIe siècle n’était pas évident à comprendre dans l’ambiance du XIXe siècle espagnol, et c’est pourquoi nous verrons comment Galdós a eu par ces interventions, une certaine vision prophétique que nous tâcherons d’analyser plus loin.
Nous voudrions développer un peu dans Misericordia toute l’épaisseur du texte sous un roman qui paraît simple et dépourvu d’action dans un premier temps. C’est pour beaucoup le sommet de l’art galdosien. Tout y est dit, mais tellement en finesse qu’on doit relire le roman plusieurs fois pour en comprendre toute la richesse, toute la spiritualité. C’est pour Gustavo Correa, «la réalisation spontanée et authentique de la créature parfaite par le chemin de la charité.»[110] Lorsque l’on sait, d’après Pierre Guenoun qu’il a écrit ce roman en quelques semaines, au printemps 1897[111], on peut en déduire qu’il a traduit en roman ce qu’il avait vraiment sur le cœur.
Tout au long du roman, on se trouve face à l’opposition rêve/réalité, fiction/vécu, vrai/faux. C’est que la charité doit être avant tout «miséricorde» ou elle n’est plus une charité vraie. La charité rêvée, idéalisée, dite, voire prêchée n’a pas d’intérêt pour Galdós et c’est surtout cela qu’il va nous démontrer. En cela il reste fidèle à son idée récurrente de revenir aux sources évangéliques des premiers temps du christianisme. Il commence par développer l’idée de St Jacques dans sa courte et unique lettre.
«Mettez la Parole en pratique. Ne soyez pas seulement des auditeurs qui s’abusent eux-mêmes ! Qui écoute la Parole sans la mettre en pratique ressemble à un homme qui observe sa physionomie dans un miroir. A peine s’est-il observé qu’il part et oublie comment il était. Celui, au contraire, qui se penche sur la Loi parfaite de Liberté et s’y tient attaché, non pas en auditeur oublieux, mais pour la mettre activement en pratique, celui-là trouve son bonheur en la pratiquant.»[112]
On pourrait penser que tout le roman de Galdós est une illustration de ce passage du Nouveau Testament. La vieille servante va devenir l’image du Christ, sans le vouloir, pourrait-on dire, sans le savoir, mais les autres, les plus perspicaces la verront ainsi. Elle seule pourrait dire que ce n’est pas une chose facile. Elle seule peut, véritablement se plaindre à Dieu de sa situation mais sans toutefois se révolter. Elle ne pourra s’empêcher cependant de pleurer et de gémir : «Quelle ingratitude, Seigneur ! … Oh ! Monde… Oh ! Misère… Voilà ma récompense…»[113] Lamennais avait compris cette même dichotomie entre les apparences et la réalité des choses dans une religieuse espérance.
«Ces deux hommes que vous avez vus, cher ami, et que vous peignez si bien, sont des échantillons de ce monde plat, stérile et remuant, au milieu duquel nous vivons. Je parle de la surface, car au-dessous, là où, dans l’obscurité mystérieuse qui enveloppe toutes les origines, se fait le travail de Dieu, c’est tout autre chose…»[114]
Benina va donc se soumettre à la volonté divine quelles qu’en soient les conséquences pour elle. Si les autres en tirent quelque profit, Benina en est heureuse ; ce sera sa victoire.
«Les adversités se brisaient désormais sur le cœur de Benina comme les vagues sur le roc de la falaise… Elle avait remporté un triomphe glorieux. Elle se sentait victorieuse, après avoir perdu la bataille sur le terrain matériel.»[115]
Benina a réalisé le processus décrit par Simone Weil, cette philosophe, hantée par la recherche de la vérité spirituelle.
«Amour pur des créatures : non pas amour en Dieu, mais amour qui a passé par Dieu comme par le feu. Amour qui se détache complètement des créatures pour monter à Dieu et en redescend associé à l’amour créateur de Dieu. Ainsi s’unissent les deux contraires qui déchirent l’amour humain : aimer l’être aimé tel qu’il est et vouloir le recréer.»[116]
Nina est soumise à la volonté de Dieu pour elle et pour ceux qu’elle aime.
«Nina exprima la pitié qu’elle avait pour le pauvre aveugle, son intention de ne pas l’abandonner et sa résignation à toutes les calamités que Dieu voudrait lui envoyer.»[117]
Cependant cette soumission ne signifie pas que la vieille servante vit plongée dans une ambiance à jamais triste et mélancolique parce qu’elle ne désire qu’une chose, c’est de faire la volonté de Dieu. Elle sait aussi être optimiste, et de tous les personnages du roman, c’est certainement elle la plus optimiste, la plus positive et la plus attachante. D’ailleurs, «les rêves, les rêves, qu’on en dise ce qu’on voudra… les rêves viennent aussi de Dieu… Et qui peut savoir s’ils sont mensonges ou vérité ?»[118]
Si déjà Nazarín ou Halma nous ont paru bien avancés sur le chemin de la sainteté – pour parler le langage d’une certaine époque, Benina les devance encore car elle ne le sait pas, ne s’en inquiète pas et n’y attache aucune importance. Elle agit, elle ne prêche pas. Avec Nazarín, on pourrait dire que c’est le moment de l’enseignement, Nazarín discourt avec les journalistes, avec ses disciples, avec Belmonte, avec le maire de Móstoles, avec les bandits. Halma, ne parle pas beaucoup, elle agit, trop peut-être. Benina agit et dit aux autres comme à elle-même ce qu’elle fait. Chez elle, parole et action se superposent. Sa parole est action. Galdós y insiste tellement que le don Romualdo, inventé de toutes pièces, se transforme, à la fin du roman, en personnage réel. Ses rêves de pierreries, de richesses cachées se transforment en héritage pour sa maîtresse. Elle n’y aura pas accès, mais, peu lui importe, sa maîtresse est tirée d’affaire. Ponte ne s’y est pas trompé. C’est vrai que ce vieillard un peu illuminé voit des empereurs et des impératrices un peu partout, mais, il a du cœur et voit comme disait Lamennais, «ce que d’autres ne voient pas».
«Madame Nina, je vous donne ma parole d’honneur que vous êtes un ange. J’incline à croire qu’un être bénéfique et mystérieux s’est incarné dans votre corps, un être qui est l’essence personnifiée de la Providence, telle que l’entendaient et telle que l’entendent les peuples d’aujourd’hui et les peuples d’antan.»[119]
Nina est reconnue sainte, même par Juliana qui doit admettre : «Pauvre Benina, quel joli coco vous vous êtes mis sur le dos !… Si c’est par charité, sans rire, vous êtes une sainte.»[120] C’est que Benina ne calcule pas ses dons, elle ne considère pas, comme nous l’avait déjà dit Halma, si le récipiendaire mérite ou non qu’on lui donne. Elle n’a aucune rancœur, aucune condition à imposer. Elle est le Bon Samaritain lorsqu’elle soigne l’aveugle en le confiant à un couple d’ouvriers[121], elle est le père de l’enfant prodigue qui pardonne, lorsque Almudena, vexé et jaloux s’est enfui[122], elle est le Bon Pasteur qui part à la recherche de sa brebis perdue[123], bref, elle est l’image du Dieu miséricordieux, du Dieu presque trop bon à nos regards humains et qui va même jusqu’à se faire rouler, tromper.
Nina est bonne, sainte parce qu’elle est libre. Elle semble dépendre des riches, mais elle dépend aussi des pauvres. Elle emprunte de l’argent à des pauvres, elle ne sera pas tranquille tant qu’elle ne leur aura pas rendu leur bien. Le bien n’est pour elle qu’une aide. Elle partage l’idée de Nazarín sur la propriété. «La propriété ! Pour moi, ce n’est rien d’autre qu’un mot creux, inventé par l’égoïsme. Rien n’est à personne, tout est au premier qui en a besoin.»[124] Nina ne rejette pas l’argent, au contraire, elle essaie même d’en soustraire un peu à sa maîtresse pour l’utiliser lorsque viendront les moments difficiles. En cela aussi, Nina est libre. Elle est dans le monde, mais elle n’est pas du monde, comme disait Saint Jean[125].
Parce qu’elle est libre, Nina ne provoque personne, ne donne de leçon à personne. Lorsque don Ponte, qu’elle sait noble et orgueilleux, meurt de faim, elle lui présente un repas sans donner l’impression de rompre ses illusions.
«Je ne vous sers peut-être pas une nourriture fine comme celle qu’on vous offre dans d’autres maisons, mais avouez qu’elle tombe au bon moment…»[126]
Telle la Providence qui voit et sait tout, Nina apportait du réconfort à tous ceux qui en avaient besoin, même à ceux qui ne le demandaient pas.
«La Providence qui n’abandonne pas les bonnes gens lui porta remède dans la maison même d’Obdulia qui calmait sa faim certains jours, en le priant de lui tenir compagnie à table, non sans user force salive pour le persuader et vaincre sa délicatesse et sa timidité.»[127]
Benina, comme le Christ «est venu chez les siens et les siens ne l’ont pas reçu.»[128] Et pourquoi n’est-elle pas reçue dans la maison de sa maîtresse ? Parce qu’elle amène avec lui le pauvre aveugle, Almudena, pauvre et malade. Elle ne comprend pas qu’on puisse secourir l’un et pas l’autre.
«… Je l’amenais à la maison comme j’ai amené Frasquito Ponte… Par charité ! Si l’un trouva miséricorde, pourquoi pas l’autre ? Ou bien serait-ce qu’il y a deux charités, selon qu’on est un monsieur à redingote ou un pauvre tout nu ? Moi, je ne l’entends pas ainsi : je ne fais pas de différence… C’est pour cela que je l’ai amené.»[129]
Tout Benina est là dans cette logique implacable d’un amour sans limites parce qu’un amour libre. Doña Paca a beau reconnaître qu’elle n’est point parfaite, elle va pour pouvoir expliquer son geste essayer de diminuer la valeur de la bonté de sa servante.
«… Je suis une créature imparfaite et je ne pousse pas la vertu jusqu’au degré d’héroïsme qu’il faut pour fréquenter des mendiants crasseux et qui sentent mauvais… Je t’aime Nina, mais… Tu joues l’humilité pour mieux cacher ton orgueil… Et bien, je te pardonne tout. Tu sais bien que je t’aime, que j’ai toujours été bonne avec toi…»[130]
Doña Paca est pour ainsi dire le contrepoint de Benina. Dans toute bonne action, elle y voit un défaut caché. Le mendiant n’apparaît pas comme un pauvre qui a besoin mais comme un «mendiant crasseux». Seul, un autre pauvre, simple de cœur, aveugle physiquement mais clairvoyant par le cœur saura voir en Benina «le palmier di Désert, grand, «jouli»,… toi, kif kif le lis blanc… Toi, fleur de lis…»[131] Un autre fou aux yeux des hommes, révélera la beauté de l’âme de Benina :
«La Nina n’est pas de ce monde… La Nina appartient au ciel… Vêtue en mendiante, elle a demandé l’aumône pour vous nourrir, vous et moi… Et la femme qui fait ça, je ne la séduis pas, je ne peux pas la séduire, je ne saurais la contraindre à m’aimer… Ma beauté est humaine et la sienne est divine… Mon splendide visage est fait de chair mortelle et le sien de séraphique lumière… Non, non, je ne l’ai pas séduite, elle n’a pas été mienne, elle appartient à Dieu.»[132]
Parce qu’elle appartient à Dieu, Nina est capable de faire les choses de Dieu sans s’encombrer l’esprit de rite ou des apparences de religion dont à l’époque l’Espagne était fière. Nina remplit les conditions pour entrer dans le Royaume des cieux, conditions que l’on dirait laïques, elles sont pourtant fournies par Saint Matthieu.
«Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde. Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli, nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir.»[133]
Qui d’autre a pratiqué jusqu’au bout ces recommandations, sinon la bonne Nina ? Galdós ne termine pas son roman comme à la fin de tous les romans rassurants et optimistes, par une réconciliation commune, Almudena est sauvé, Nina peut à nouveau revenir à la maison de doña Paca… Non, la vie continue, strictement identique à celle qui a commencé dans l’œuvre de Galdós, sans miracle patent, sans apparition divine, sans vision mystique.
Nina va donc continuer sa difficile vie de mendiante au service des plus pauvres, mais elle a revêtu un habit plus grand que le sien, car elle n’en est que l’image, mais elle est «imitation de Jésus-Christ», puisqu’à son tour elle peut dire à Juliana : «ne pleure pas… Et maintenant, rentre chez toi et ne commets plus le péché.»[134] Celle qui voit Dieu partout, dans les riches comme dans les pauvres, dans la réalité de tous les jours comme dans les rêves, est à ce point libre qu’elle est hors d’atteinte, le mal ne peut plus rien contre elle :
«Le malheur ne peut fondre sur toi,
ni la plaie approcher de ta tente :
il a pour toi donné ordre à ses anges
de te garder en toutes tes voies.»[135]
Nina n’est pas sainte parce qu’elle est bonne mais parce qu’elle est libre, dit Robert Russel[136]. La sainteté n’est pas ce qu’elle en dit, mais ce qu’elle fait. On ne peut séparer la parole de l’action mais l’action sous-tend la parole si fortement qu’elle a par elle-même un poids considérable. Le Christ agissait et expliquait son geste par un enseignement. Benina agit là où elle est, sans choisir son milieu, sans choisir ceux qui profiteront de ses largesses. C’est souvent un autre qui se charge d’en expliquer le sens, elle est action humble et désintéressée, elle est en un mot Miséricorde.
Voilà la spiritualité de Galdós, voilà ce qu’il pense profondément de la religion. Il n’est donc pas cet infâme hérétique qu’on a voulu faire croire. On a dit que Misericordia est le roman le plus sombre et le plus dur de toute son œuvre[137]. A première vue, oui, si on se prend de pitié pour la vieille servante ou pour le pauvre aveugle, on est révolté par l’ingratitude de doña Paca ou la froideur de don Carlos et de Juliana. Mais, il ressort de ce roman, une impression de liberté, de confiance, d’espérance. Si des gens comme Benina existent, le monde est sauvé. On se demande même si le grand espoir de révolution sociale d’Angel Guerra, transformé en révolution religieuse et sociale, n’est pas devenu actualité.
«L’application rigoureuse des lois de charité que le Christ, Notre Seigneur, nous a données, application qui n’est rendue qu’à mi-chemin pour le moment, entre les paroles et les faits, apportera, à coup sûr, la réforme complète de la société, cette rénovation bénéfique que la philosophie et la politique cherchent en vain.»[138]
Il ne manque plus pour cela que l’attitude singulière de Benina soit copiée par d’autres pour enflammer le monde entier et en faire le paradis espéré. Rêve ou réalité ?
«La vie purement contemplative n’est pas exclue, pour ceux qui le veulent. Mais la mission principale de tous est de consoler et soulager l’humanité déshéritée selon l’aptitude et les goûts de chacun.»[139]
C’est que la charité ne doit pas être toute tournée vers le prochain, il faut un mouvement continuel entre Dieu et le prochain. «Si quelqu’un dit : j’aime Dieu et qu’il déteste son frère, c’est un menteur : celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas.»[140] Mais, à l’inverse peut-on se contenter de n’aimer que son prochain sans se ressourcer à la vraie source sans s’épuiser, s’appauvrir, voire même se détruire ? C’est ce qu’il nous reste à voir dans l’œuvre de Galdós.
. La prière, pour quoi faire ?
Etant donnée la présentation que certains ont pu faire de Galdós, on pourrait s’attendre à ne pas voir ou très peu de références à la prière dans ses romans. Or pour peu que l’on se mette à relire les textes, on est étonné de la multitude de fois où ses personnages prient. On y trouve d’abord cette prière révoltée devant la mort d’un enfant. C’est un problème redoutable de tous les temps, depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, la souffrance et en particulier, la mort d’un enfant a quelque chose de choquant et même de révoltant. Le christianisme en a parfois donné des explications irrecevables, voire scandaleuses. On parle de mort d’enfant, comme nous l’avons vu dans plusieurs des romans de Galdós. A chaque fois, malgré les explications que certains veulent donner, les proches se révoltent.
«La mort d’un enfant par étranglement, sans que personne ne puisse l’éviter, sans que la science ni l’amour d’une mère ne puissent écarter cette poigne invisible qui serre le cou innocent, blanc comme un lis et maintenant bleu comme un morceau de chair morte ; cette vie pure, amoureuse, angélique qui se termine de manière tragique est un des plus cruels exemples de la douleur inexorable qui accompagne la vie humaine.»[141]
Torquemada au début du roman est loin encore de la conversion, réelle ou supposée de la fin et se révolte devant la mort de son cher Valentin.
«Ne te regimbe pas devant la volonté de Dieu… Si c’est Lui qui dispose…
– Non, je ne peux pas, je n’ai pas envie de me résigner. Ceci est un vol …»[142]
Il faut bien le reconnaître, c’est le vieux Torquemada qui a raison. C’est du moins ce que dit Dieu dans le livre de Job.
«Après qu’il eut ainsi parlé à Job, Yahvé s’adressa à Eliphaz de Téman : «Ma colère s’est enflammée contre toi et tes deux amis, car vous n’avez pas bien parlé de moi comme l’a fait mon serviteur Job.»[143]
Or, qu’a fait Job ? Il s’est révolté, il a demandé des comptes, il a demandé à paraître devant un tribunal pour s’expliquer. Il faut croire que Dieu aime cette manière de parler si humaine, si simple et si vraie. Job a parlé le langage du père blessé, du juste opprimé, de l’innocent injustement traité. C’est une première prière vraie et angoissée que Dieu accepte volontiers, comme beaucoup de psaumes où les auteurs disent leur souffrance et en même temps leur confiance et leur attente.
Tout le monde ne prie pas de la même manière et León Roch le dit à son amie Pepa :
«Moi aussi je prie. Et sans savoir comment il mit un genou à terre, leva les yeux au ciel et s’exclama d’une voix émue : Seigneur, faites que Monina ne meure point. C’est tout ce que j’aime au monde ! Une petite fille qui se meurt, une mère qui se désespère et un homme qui tombe à genoux et prie à sa façon ! Je commence à croire que c’est idiot de raconter des choses toutes naturelles.» [144]
Ce n’est pas parce qu’on ne le montre pas, qu’on ne fait pas étalage devant tout le monde de sa piété qu’on ne prie pas, semble dire León ou Galdós. A chacun sa façon de s’adresser à Dieu. La petite Monina prie aussi.
«Pepa réussit à la faire se mettre à genoux, à joindre les mains et à lui faire dire tant bien que mal un notre père aux effets envoûtants, mi avalé, mi baillé. Ensuite vint le «avec Dieu je me couche, avec Dieu je me lève» et comme si cette naïve prière avait une vertu soporifique, Monina cligna des yeux, ferma les paupières en toute tranquillité, et en murmurant ces dernières paroles, elle s’endormit dans les bras du Seigneur.»[145]
On croirait entendre Péguy dans le Mystère des Saints Innocents :
«J’ai vu les plus grands saints, dit Dieu. Eh bien je vous le dis.
Je n’ai jamais rien vu de si drôle et par conséquent je ne connais rien de si beau dans le monde
Que cet enfant qui s’endort en faisant sa prière
Et qui mélange son Notre Père avec son Je vous salue Marie…»[146]
C’est qu’il n’y a pas qu’une façon de prier. C’est une chose naturelle et toute simple pourvu que cela soit fait «avec la pureté du cœur» sans quoi «nos prières ont un goût bien amer et quelle tristesse de voir nos pensées lutter pour que les fleurs ne se changent pas en couleuvres !…»[147] Gamborena dans Torquemada pense que «la meilleure manière d’exprimer à Dieu sa gratitude c’est de se conformer à ce que Lui voudra, quelle que soit sa décision.»[148] Voilà donc en quoi consiste la prière des simples.
Or ce n’est apparemment pas la prière recommandée par l’Eglise, puisque Galdós fera remarquer qu’Angel Guerra «ne se servait pas des prières de l’Eglise, mais qu’il implorait avec des idées et des mots à lui désordonnés et passionnés.»[149]
Que la prière soit une sorte de marchandage, un échange de procédé, un holocauste lui apparaîtrait comme «une cruauté, une vengeance, une atroce machination.»[150] Vers la fin du roman Angel Guerra profite d’un mieux passager pour dire à son ami comment il voit sa mort prochaine. Son rêve a toujours été d’être proche de l’être aimé et il déclare :
«L’unique manière de lui être proche et qui au plus profond de mon être me satisfait pleinement, ce n’est pas à la manière mystique mais à la manière humaine, sanctifiée par le sacrement, et comme ce n’est pas possible, puisque le miroir de ma vocation religieuse est cassé, j’accepte la mort comme l’unique solution, car il n’y en a pas d’autre.»[151]
Mais la mort n’est pas l’unique manière de s’adresser à Dieu. C’est ce que Nazarín nous montre dans son pèlerinage insolite. Tout d’abord, on pourrait croire que ce prêtre insolite ne prie pas. Il agit, il enseigne mais quand prie-t-il ? On verra dans Halma qu’il n’a qu’une hâte c’est de récupérer le droit de célébrer la messe. Mais «par une nuit sereine et froide de mars… absorbé par de délicieuses méditations,»[152] il se promène dans sa modeste chambre. Imprégné de Dieu, il voit dans la nature «l’image de son bonheur et de cette liberté dont enfin il jouissait. Il n’avait plus d’autre maître que son Dieu.»[153] On croit lire Lamennais qui donne à son journal l’Avenir cette épigraphe : «Dieu et la Liberté.»[154]
Mais Nazarín sait aussi demander à Dieu les grâces dont il a besoin ou il sait demander ces grâces pour les autres. C’est ainsi qu’il veut bien demander la guérison de la petite du village de Móstoles.[155] La prière de Nazarín n’est pas spectaculaire car elle est secrète. Comme le Christ priait la nuit ou à l’écart, Nazarín prie dans le secret.
«Comme il voulait savoir où était l’église du village, Ándara sortit avec lui pour lui montrer le chemin. Il pénétra seul dans le sanctuaire, et y resta pendant tout le jour.»[156]
Mais en quoi peut consister la prière de Nazarín ? Il enseigne à ses disciples, comme le Christ l’a fait avec ses apôtres, la meilleure manière de prier.
«Admirez l’œuvre de Dieu, et dites-moi s’il n’est pas juste que nous nous humiliions devant Celui qui a fait cette merveille, et que nous lui offrions tous nos actes et toutes nos pensées.»[157]
Nous sommes dans la plus pure lignée des prophètes et des psalmistes. Et à mesure que s’approche l’heure de sa passion, il prie de manière plus intense. Il prie toujours en étroite communion avec la Nature, toujours présente, discrète et immobile, mais présente.
«Les deux femmes regardèrent dans les airs et le découvrirent tout là-haut, couronné par les étoiles, qui priait peut-être, ou encore avait laissé s’envoler ses pensées à la recherche de la vérité dans le ciel immense.»[158]
Mais la prière finale, la vraie prière, telle la «prière sacerdotale» du Christ avant les événements tragiques de sa passion, ce sera lorsque, malade, mi-somnolant, mi-délirant il s’adressera au Christ pour lui dire :
«Si je dois être sacrifié, qu’on me jette au fumier et m’y laisse mourir, ou qu’on me tue sans bruit et m’enterre comme une pauvre bête»[159]
Une fois de plus, il ressemble à Lamennais qui demandait dans son testament :
«Je veux être enterré au milieu des pauvres et comme le sont les pauvres. On ne mettra rien sur ma fosse, pas même une simple pierre. Mon corps sera porté directement au cimetière sans être présenté à aucune église.»[160]
Ce dernier acte de renoncement et de soumission entière à la volonté divine, n’est-ce pas la meilleure prière, la prière simple et confiante des enfants, la prière des enfants de Péguy ou de Monina ?
Mais pourquoi donc Galdós a-t-il voulu prendre ses distances avec la prière de l’Eglise ?
[1] Nous écrirons Lamennais en un seul mot comme il a lui-même choisi de l’écrire à partir de la fin de1836, pour désigner Félicité et La Mennais pour désigner son frère Jean-Marie. Nous remarquons cependant qu’entre 1834 et la fin de 1836 il mélangeait lui-même les deux écritures.
Dans les citations de Lamennais, nous avons rétabli l’écriture actuelle de manière systématique pour ne pas compliquer la compréhension des textes, par exemple, anglais pour anglois, enfants pour enfans… mais nous avons maintenu l’écriture parfois vieillotte mais qui ne gêne pas la compréhension.)
[2] cf. J.M. Roger TILLARD, o.p., Félicité de Lamennais, Prophète «étrange»,conférences données le 16 mai 1998 à Saint-Jacut de la Mer (22).
[3] José Luis MORA GARCIA, Hombre, Sociedad y religión en la novelística galdosiana, ed. universidad de Salamanca, Salamanca, 1981, p. 12
[4] Raimon PANIKKAR, La Croix, le 14 septembre 2002,
[5] ibid.
[6] F. de LAMENNAIS, Troisièmes Mélanges, 1835, O. C., t.
[7] José Luis MORA GARCIA, op. cité, p. 209
[8] Xavier GRALL, Stèle pour Lamennais, Editions libres Hallier, Paris, 1978, p. 90
[9] Nazarín, p. 62
[10] Raimon PANIKKAR, La Croix, le 14 septembre 2002
[11] Cité par El Sol, le 4 janvier 1920, in Etudes, Pierre LHANDE, 1920, p. 295
[12] St PAUL, Gal. 2/11-14
[13] F. de LAMENNAIS, au comte de RZEWUSKI, le 5 février 1833, C.G., t. V, p. 304
[14] B. PEREZ GALDÓS, lettre à José Marie de PEREDA, le 11 février 1877, in Carmen BRAVO VILLASANTE, Veintiocho cartas de Galdós à Pereda, in Cuadernos hispanoamericanos, octobre 1970 – janvier 1971, n° 250-252, p. 15
[15] F. de LAMENNAIS, Essai sur l’indifférence en matière de religion² , O.C. t. I, p. XIV
[16] B. PEREZ GALDÓS, lettre à José María de PEREDA, le 10 mars 1877, op. cité, p. 18
[17] ibid. p. 23
[18] RAMAKRSISNA (1834-1886), mystique hindou que la philosophie du Vedanta et son expérience spirituelle personnelle conduisirent à la croyance en un Dieu unique, in Théo, Droguet et Ardant, Paris, 1989, p. 17
[19] B. PEREZ GALDÓS, in Angel del RÍO, Estudios Galdósianos, p. 30, n° 10 et p. 98
[20] SAINT AUGUSTIN, Confessions, Livre de poche chrétien, 1947, p. 19
[21] B. PEREZ GALDÓS, La familia de León Roch, op. cité, p. 83 (I, chap. 13)
[22] ibid. p. 88 (I, chap. 14)
[23] ibid. p. 91 (I, chap. 14)
[24] ibid. p. 91 (I, chap. 14)
[25] ibid. p. 172 (II, chap. 4)
[26] Torquemada en la hoguera, Alianza Editorial, Madrid, 1979, p. 68-69
[27] Angel Guerra, Hernando, Madrid, 1970, p. 167 (V, chap. 1)
[28] ibid., Nazarín, Les éditeurs français réunis, Paris, 1975, traduction de Antoinette de Montmollin, p. 99
[29] Angel Guerra, op. cité, p. 160 (1ère, III, chap. 12)
[30] Doña Perfecta, p. 120 (chap. 14)
[31] ibid., p. 123 (chap. 14)
[32] Textes de Vatican II, Lumen Gentium, n° 36
[33] ibid. n° 33
[34] Gloria, p. 74 (I, chap. 15)
[35] ibid. p. 75 (I, chap. 15)
[36] I Roi 16/7
[37] Halma, O.C. t. V, p. 1801
[38] F. de LAMENNAIS, lettre à BENOIT d’AZY, le 11 octobre 1819, C.G., t. I, p. 586
[39] Nazarín, op. cité, p. 100 (III, chap. 1)
[40] F. de LAMENNAIS, lettre à MONTALEMBERT, le 11 août 1833, C.G. t. V, p. 436
[41] Halma, O.C., t. V, p. 1822
[42] «Dieu a bien fait toutes choses»
[43] F. de LAMENNAIS, lettre à MARION, le 16 janvier 1841, C.G. t. VIII, p. 25
[44] Halma, op. cité, p. 1869
[45] B. PEREZ GALDÓS, Tormentas del 48, Historia 16, 1995, p. 215
[46] Angel Guerra, op. cité, p. 479 (2ème, VII, chap. 4)
[47] ibid. p. 473 (2ème, VII, chap. 4)
[48] ibid. p. 507 (3ème, I, chap. 5)
[49] ibid. p. 675 (3ème, IV, 3)
[50] f. de LAMENNAIS, à la baronne COTTU, le 15 septembre 1829, C.C., t. V, p. 193
[51] Nazarín, op. cité, p. 179 (IV, chap. 5)
[52] ibid. p. 100 (III, chap. 1)
[53] PASCAL, n° 358, classement de León Brunschvicg, Hachette, 1897
[54] F. de LAMENNAIS, lettre à Mme YEMENIZ, le 2 septembre 1843, C.G. t. VIII, p. 264-265
[55] Charles PEGUY, Le mystère des Saints Innocents, Oeuvres Poétiques Complètes, La Pléiade, 1975, p. 739
[56] Angel Guerra, p. 157 (1ère, IV, chap. 8)
[57] Gloria, p. 271 (II, chap. 7)
[58] ibid., p. 275 (II, chap. 7)
[59] ibid., p. 310 (II, chap. 11)
[60] ibid., p. 313 (II, chap. 11)
[61] ibid., p. 359 (II, chap. 19)
[62] ibid., p. 365 (II, chap. 19)
[63] ibid., p. 461(II, chap. 32)
[64] F. De LAMENNAIS, Discussions Critiques, O.C., t., XI, p. 128
[65] Angel Guerra, p. 314 (2ème, III, chap. 2)
[66] ibid., p. 315 (2ème, III, chap. 2)
[67] ibid., p. 402 (2ème, IV, chap. 8)
[68] Nazarín, op. cité, p. 92 (chap. 6)
[69] ibid., p. 113 (III, chap. 3)
[70] ibid., p. 201 (V, chap. 1)
[71] ibid., p. 225 (V, chap. 6)
[72] 1 Co. 13/1-3
[73] Osée 6/6
[74] F. De LAMENNAIS, Discussions Critiques, O.C., t. XI, p. 109
[75] Doña Perfecta, p. 41-42 (chap.5)
[76] ibid., p. 46(chap. 6)
[77] ibid., p. 133 (chap. 16)
[78] ibid., p. 159 (chap. 19)
[79] ibid. p. 252 (chap. 31)
[80] Gumersindo de AZCARATE, Minuta de un Testamento, Ed. de cultura popular, Barcelona, 1967, p. 151
[81] F. de LAMENNAIS, lettre à Augustine de KERTANGUY, le 5 janvier 1848, C.G., t. VIII, p. 535
[82] ibid. lettre à Río, le début octobre 1833, t. V, p. 491
[83] Gloria, p. 33 (I, chap. 6)
[84] ibid., p. 35 (I, chap. 6)
[85] Bernard HEUDRE, au début de la conférence du 12 décembre 2001, lors de la présentation de son livre De St-Malo à la Chênaie, ou comme un arbre battu de tous les vents du siècle, Ed. J-P BIHR, Rennes, 2001
ou in Mgr Ricard, Lamennais, Ed. Plon, Paris, 1895, p. 7
[86] Gloria, p. 85 (I, chap. 17)
[87] ibid., p. 88 (I, chap. 18)
[88] ibid., p. 103 (I, chap. 20)
[89] ibid., p. 129 (I, chap. 23)
[90] ibid., p. 132 (I, chap. 24)
[91] José María de PEREDA, lettre du 17 février 1877, in Soledad Ortega, Cartas a Galdós, Revista de Occidente, Madrid, 1964, p. 51
[92] B. PEREZ GALDÓS, lettre à J. M. PEREDA, le 10 mars 1877, Cuadernos hispano-americanos, n° 250-252, p. 18
[93] Gloria, p. 145 (I, chap. 26)
[94] ibid., p. 210 (I, chap. 37)
[95] ibid., p. 307 (II, chap. 11)
[96] ibid., p. 471 (II, chap. 33)
[97] Angel Guerra, p. 579 (2ème, VII, chap. 4)
[98] Mat. 25/34-36
[99] Nazarín, p. 44 (I, chap. 2)
[100] ibid., p. 56 (I, chap. 4)
[101] Nazarín, p. 67 (II, chap. 1)
[102] ibid., p. 102 (III, chap. 1)
[103] ibid., p. 123 (III, chap. 5)
[104] Jn 8/6…
[105] Thomas KEMPIS, L’Imitation de Jésus-Christ, Payot, Paris, 1929 – Th. KEMPIS, auteur allemand est considéré comme l’auteur, mais dans les éditions du XIXe siècle, on ne précise plus l’auteur, seulement le traducteur, Lamennais.
[106] Nazarín, p. 140 (III, chap. 8)
[107] ibid., p. 159 (IV, chap. 2)
[108] Halma, O.C., t. V, p. 1788
[109] ibid., p. 1868-1869
[110] Gustavo CORREA, El simbolismo religioso en las novelas de Pérez Galdós, Ed. Gredos, Madrid, 1962, p. 195
[111] in Misericordia, préface et traduction de Pierre GUENOUN, Editeurs Français Réunis, Paris, 1964,
[112] St Jc 1/22-25
[113] Miséricordia, op. cité, p. 331 (chap. 38)
[114] F. de LAMENNAIS, lettre au baron de Vitrolles, le 19 septembre 1851, C.G., t. VIII, p. 756
[115] Misericordia, op. cité, p. 341 (chap. 40)
[116] Simone WEIL, La pesanteur et la grâce, Paris, 1948, p. 74
[117] Misericorida, op. cité, p. 336 (chap. 39)
[118] ibid, p. 194 (chap. 22)
[119] ibid., p. 151 (chap. 17)
[120] ibid., p. 335 (chap. 39)
[121] ibid., p. 258 (chap. 30)
[122] ibid., p. 202… (chap. 23)
[123] ibid., p. 228-229 (chap. 27)
[124] Nazarín, p. 51 (I, chap. 3)
[125] Jn 17/16
[126] Misericordia, p. 151 (chap. 17)
[127] ibid., p. 145 (chap. 17)
[128] Jn 1/11
[129] Misericordia, p. 328 (chap. 38)
[130] ibid., p. 329 (chap. 38)
[131] ibid., p. 345 (chap. 40)
[132] ibid., p. 349 (chap. 40)
[133] Mt. 25/31-36
[134] Misericordia, p. 357 épilogue
[135] Ps. 90/10-11
[136] Robert RUSSEL, The Christ figure in Misericordia, in Anales Galdósianos II, 1967, 103-129
[137] Federico Carlos SAINZ de ROBLES, obras completas, t. V, préface de Misericordia, p. 1877
[138] Angel Guerra, p. 669 (3ème, IV, chap. 3)
[139] ibid., p. 580 (3ème, III, chap. 1)
[140] 1 St Jn 4/20
[141] La Familia de León Roch, p. 172 (II, chap. 4)
[142] Torquemada en la hoguera, p. 68
[143] Job 42/7
[144] La Familia de León Roch, p. 182 (II, chap. 5)
[145] ibid., p. 221 (II, chap. 10)
[146] Charles PEGUY, Le Mystère des Saints Innocents, Bibliothèque de la Pleiade, Gallimard, Paris, 1975, p. 791
[147] La Familia de León Roch, p. 317 (III, chap. 4)
[148] Torquemada y San Pedro, p. 629
[149] Angel Guerra, p. 167 (1ère, V, chap. 1)
[150] ibid., p. 169 (1ère, V, chap. 2)
[151] ibid., p. 706 (3ème, VI, chap. 5)
[152] Nazarín, p. 65 (II, chap. 1)
[153] ibid., p. 99 (III, chap. 1)
[154] Tanguy KENEC’HDU, Lamennais, un prêtre en recherche, Téqui, St-Cénéré, 1982, p. 120
[155] Nazarín, p. 111 (III, chap. 3)
[156] ibid., p. 115 (III, chap. 3)
[157] ibid., p. 153 (IV, chap. 1)
[158] ibid. p. 166 (IV, chap. 3)
[159] ibid., p. 226 (V, chap. 7)
[160] F. de LAMENNAIS, le 16 janvier 1854, C.G., t. VIII, p. 854
















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