
Rosa Amor del Olmo
Cette nuit-là fut terrible à cause des souvenirs et des tracas, j’ai dîner avec lui puis, j’ai rêvé de lui et cependant tout me semblait une invention du subconscient. Cette nuit-là, j’ai rêvé avec des milliers de mères qui ouvraient la bouche de façon systématique en un seul cri, comme dans une chorale, la douleur des mères ne connaît pas de race, elles réagissent toutes de manière inconsciente. Dans ce rêve-là, beaucoup de mères chantaient la même chose en même temps, comme dans une chorégraphie, elles remuaient les lèvres, le bébé dans les bras, elles approchaient la cuillerée de bouillie et essayaient de le faire manger – c’est aussi une habitude de remuer les lèvres quand on donne à manger à son bébé – ; un groupe, comme un chœur grec, se refuse à le faire, elles sont muettes, unies et sérieuses, leur bébé est par terre, elles le foulent au pied, elles n’ont rien à leur donner, et par conséquent, elles ne peuvent pas faire la grimace que toutes les autres font. Il est bien triste d’être une mère et de ne rien avoir à donner à ses enfants sans défense. Cette phrase s’enfonçait dans ma tête à coups de marteau, comme une litanie, en plusieurs langues.
– Mais, je ne parle pas en langues ! Comprendras-tu enfin ce que signifie le monde des rêves : là, tout a un sens – murmurait une voix qui me venait d’au-delà des murs.
Soudain, je me suis souvenu qu’au dix-neuvième siècle, presque comme aujourd’hui, où la famille était conçue comme un microcosme de l’Etat, ma prescription pour les femmes bourgeoises était de réussir à apprendre à aimer, à élever ses enfants, en rupture avec la pratique commune de louer des nourrices ou des femmes de maison sans autre but que d’allaiter les petits. Comme aujourd’hui, aimer la maternité commence à devenir une horreur, il est évident que ce n’est pas à la mode, ou tout au moins, ça ne l’est que par moments, peut-être durant la grossesse du premier où c’est le moment le plus agréable. Il y en a qui se croient les seules femmes au monde et décident d’écrire un livre et écrivent sur la maternité, un fait tout à fait normal, naturel, et non réservé à quelques-unes. Elles s’aperçoivent alors qu’elles sont toutes semblables et qu’aucun enfant ne vaut plus qu’un autre et aucune mère n’est plus mère qu’une autre.

Dans ce rêve, de très belles mères jettent leurs enfants en l’air ou les lancent contre les murs tout en faisant des sourires aux hommes qui viennent à leur rencontre. La faim, la douleur et la frivolité étaient les éléments qui provoquaient cette nuit-là une énorme agitation. Je me suis réveillée avec des nausées. Chaque fois que je crachais, ces crachats se changeaient subitement en sauterelles métalliques, couleur sépia avec un moteur qui me sortait de la gorge, l’une après l’autre, nausée après nausée, jusqu’à ce que l’installation de ces mille moteurs de sauterelles transformaient ma chambre en un circuit de formule 1 avec un bruit énorme, un bruit de plus en plus fort, un maudit vroumm ! dans ma tête… c’est la céphalée !
Pendant que je contemplais cette image pittoresque des femmes qui ouvraient la bouche, des bébés qui gazouillaient, des autres femmes qui criaient, de celles qui dansaient sur leurs enfants, de celles qui souriaient aux hommes et de la course de sauterelles… Isabelle est entrée avec deux enveloppes en recommandé. Tout était vide dans ma chambre, il n’y avait que le soulagement absurde du quotidien : «Madame, je commence par la cuisine…»
– Oui, oui, Isabelle, commencez par où vous voudrez, bref, faites ce qui vous chante. Il faut reconnaître que parfois, devant la tragédie, devant l’horreur comme le train-train quotidien est rassurant ! Nettoyer la salle de bain avec du produit, préparer le café avec des toasts à l’huile d’olive et du sel, empester toute la maison avec le pot-au-feu… Que c’est bon toutes ces choses, quand on est à bout ! Comme c’est réconfortant de se réveiller d’un mauvais rêve, même si c’est pour ces petites choses de la vie courante qui déstabilisent notre monde de rêves et d’illusions. Qu’il fait bon vivre ! Qui va préparer le café et les toasts, qui va être la jolie fille ou le bon garçon qui va nettoyer la salle de bain ?
Soudain, je me suis souvenue que dans les tombes, quand j’étais sous terre, il est arrivé ceci : personne ne t’entend et tu serais très content de déguster – si tu es espagnol ! – un bon plat de haricots avec du chorizo. Nous savons bien que les Japonais, dans leur cercueil, mettent de la nourriture, leur sushi et les français leur foie gras… Ces deux races m’ont rendu et me rendent toujours perplexe et j’avoue que je ne les comprends pas même si parfois je rêverais d’être franco-japonaise.
Ce qu’il y a de sûr et sans aucun doute, c’est que tu y es dedans avec de la terre par dessus, tu ne peux plus rien faire, personne ne se souviendra de toi comme personne ne se souvient de moi, comme maintenant, nous ne nous préoccupons ni des poètes, ni de la douleur des êtres créés.
J’ai rêvé d’un monde de rêve qui me poursuit en jouant des castagnettes et du tam-tam et cependant je ne peux rien y faire. Des hommes vont et viennent avec leur bottes vernies en chantant des chansons d’Asturies. Il est évident qu’ils ne savent pas chanter, mais ils chantent. Les hommes sont bons, mais qu’ils sont vaniteux ! Moi, je reste avec les mères et les sauterelles, vais-je devenir folle ?















