L’imagination, un droit ; l’ennui, aussi

Rosa Amor del Olmo

L’imagination comprise comme un droit à l’appartenance ou à une réalité concrète, ce n’est au fond qu’une perte de soi-même, c’est une perte surtout de l’enfance et la capacité à imaginer divers plans d’une même scène.

Je rencontre tous les jours les mêmes clowneries, la musique américaine, très peu sublime, voire pas du tout, les vitrines de mauvais gout et les regards de l’inconscient qui susurrent des choses les plus désagréables.

Nino Bravo martèlent encore des chansons pleines d’émotivité, à la radio, de cette émotion qui te travaille les tripes, surtout parce que tu ne sais pas bien d’où cela vient (encore une vois la recherche de ses origines) comme si on avait un petit Fidel Castro dans notre corps, comme ces Cubains, qui se trouvent en même temps dans et hors de leur île. Il n’y a rien à faire, rien à vendre, rien à dire sur personne. Parfois, c’est le vide de la stupidité, même si ce n’est probablement pas le vide, mais tout simplement l’ennui. Il y a longtemps que je ne me suis pas ennuyé, cela remonte presque à mon enfance, où tout me paraissait terne et stupide, où les heures passaient très lentement, les étés n’en finissaient pas, ensuite, tout change, tout se transforme, il est bien certain que cela dure jusqu’à ce qu’on apprenne à tirer profit de ce qui paraît ennuyeux.

La vie entière paraît ainsi pour une grande partie des occidentaux, européens pour ne parler de ce qui nous est proche, tout n’est qu’ennui : de vraies bibliothèques, l’Europe, les concerts, les opéras, la prière ou peut-être l’amour. En réalité il n’y a rien de bien amusant dans tout cela, il n’y a rien d’excitant, au moins en principe. Ensuite, tout prend une autre allure, car il faut reconnaître que dans les bibliothèques, on apprend à aimer le silence, la recherche, l’amour de la musique, la rencontre des livres inédit que personne n’a presque jamais regardés alors que toi, tu les as dans les mains. Il est possible qu’ils soient là juste pour toi. Le développement de la volonté en somme. Des principes durs et rebutants jusqu’à ce qu’ils créent cette quotidienneté d’être dans une bibliothèque…C’est cela une action qui n’a aucune importance pour la grande majorité des gens, dont ils se fichent éperdument. On comprend que c’est un des principes de l’isolement social, la conscience de savoir que le reste de nos semblables se moque complètement de nous ou qui nous critiquent parce qu’ils sont incapables de faire ce que nous faisons.

Une fois ceci assimilé, une fois  devenus un personnage un peu insolite, il faut continuer, mais sans oublier que certains, une fois ce niveau d’auto-reconnaissance atteint, s’il est extravagant ou excentrique, deviennent sectaires et cherchent ceux qui les imitent, mais sans pour cela cesser d’être seuls, ils ne partagent que la passion ou les croyances. La vraie fraternité des âmes c’est autre chose. Enfin…

Je crois me sentir d’une certaine façon reconnaissante (disons cela comme ça) à la vie, devoir vivre dans les années que nous vivons et reconnaissante (je répète le même verbe) pour avoir l’occasion de jouir des énormes plaisirs des livres. «Les connaissances que les livres accordent ne t’abandonneront plus et jamais tu ne te sentiras seule» m’avait dit quelqu’un quand je n’étais encore qu’une petite fille. Aujourd’hui, nous qui habitons dans les pays développés, nous ne connaissons pas le sens de la gratitude.

Les livres donnent le sens de la solitude, une solitude rare, transformant quelqu’un en quelqu’un de dangereux, de suspect, merveilleuse condition pour être une malheureuse universelle, condition fondamentale pour être un personnage immortel.

Celui qui lit sera toujours quelqu’un qui pense et même si on le harcèle, il continuera à penser jusqu’à la migraine. C’est peut-être ça que nous réserve l’imagination qui ne fait que traduire les faits en pratique, en concepts un peu plus basiques. Oui, c’est vrai que nous somme tous semblables (je l’ai déjà dit ailleurs), mais peut-être uniquement grosso modo ; c’est à dire, dans la partie la plus animale, nous nous ressemblons tous ; quand on étudie une langue différente dans un pays différent, par exemple, où chacun est porté par sa première année d’adaptation, alors, nous ne sommes pas tout à fait identiques pour choisir nos lectures préférées, ou pour mâcher une salade, la bouche fermée. Nous ne sommes absolument pas semblables dans nos manières de vivre, parce que chacun a sa vie et par cette vie, il faut lutter et de cette vie surgira un résultat ou un effet.

L’autre jour j’étais avec une amie qui souffrait de jalousie ! On pourrait peut-être être égales sur le plan de la jalousie ; oui, c’est bien possible que les émotions, la tendance à la généralisation est énorme comme chez tout être humain animaloïde, mais nous ne serons jamais égales à l’heure de résoudre ce type de conflits, où la plupart du temps on peut penser que cela est absurde. Inventions de l’imaginaire qui joue ses atouts avec nous en nous distrayant et nous faisant sortir de notre ennuyeuse quiétude. Chez quelques-uns d’entre nous, l’idée de  solitude  amuse, cela se transformerait en une grande joie de redevenir célibataire (en réalité nous le sommes tous un peu), bien que cette solitude tant de fois désirée va  fournir de sérieuses et éternelles morsures. Enfin, la jalousie, le fait de se sentir seul, voilà deux des grands mensonges de l’humanité, c’est en réalité, la fuite de soi-même vers un monde abstrait et bizarre, alors qu’il se peut bien que nous soyons bien au-delà de ces circonstances ; comme les enfants, eux, c’est sûr,  savent manier les choses abstraites et ça leur va beaucoup mieux qu’aux adultes.

«Le héros sort de chez lui, en quête d’aventures», voilà le canon littéraire tant de fois utilisé comme fond romanesque, c’est bien ce que je me répète pour voir si je sors enfin de l’ennui absolu de la vie ; mais, non, ce n’est pas possible. Aujourd’hui, c’est un de ces jours où je suis de mauvaise humeur, jour sans pareil, on se raconte un monologue ou on mange  un crouton, seul sur la scène, on se sent incompris, loin des réalités du monde qui nous entoure et surtout des témoins attentifs du monde qui sont des personnages que… enfin… Voilà un morceau de solitude, le désert. Savoir qu’au fond on n’a strictement aucune importance pour personne, tout le monde se contrefiche – comme je l’ai déjà dit. Aucune recherche de l’âme sœur ni rien, car, «personne ne se ressemble vraiment», et encore moins quand on n’est qu’un personnage ou un héros. De là, la tendance trompeuse de beaucoup de vouloir trouver plein d’alter ego, de devenir sectaire, mais réconforté dans les menus détails de tous les jours ou dans ses croyances profondes.  Non, la fraternité des âmes, c’est bien autre chose.

Je disais donc, aujourd’hui, je me suis levée avec la personnalité un peu orageuse, d’une humeur exécrable, haïssant l’humanité toute entière, sans aucune considération pour les autres, sans aucun repentir. C’est tout simplement la haine de sa propre vie, mais que voulez-vous ! Je crois que je me suis levée un tantinet Flaubert et aussi un tout petit peu Pardon Bazan en pleine insolation… certains comprendront à quoi je fais allusion. Enfin, je dis que je contemplais avec ruse – un de ces jours anodins où le simple fait de faire quelque chose produit systématiquement de multiples migraines, de ces migraines dont on ne se débarrasse que dans les rêves, en se fondant de manière quasi parfaite avec le lit ou le sofa – et bien, j’observais en moi-même, l’énorme, l’immense désinvolture de mon chien qui s’approche de sa pitance tout doucement. Je fus surprise, et même un peu atterrée, de voir la funeste ressemblance de sa paresse aves le comportement des mortels. «Lucas ! –  c’est le nom du chien – prends ta pâtée, mon petit ! Je crois bien qu’il ne m’a pas entendu – «Lucaaaaas ! » A nouveau. «Mange, malheureux !» Il se produisit un silence profond et terrifiant. Deux ou trois heures passèrent où je n’arrivais pas à poser des limites à ma perplexité et, enfin, très lentement et d’une démarche digne des meilleurs danseurs, il daigna se lever et d’un regard tranquille, semblait me dire : «J’arrive, j’arrive, rien ne presse, maitresse !»

Il me semble que c’était un dimanche, j’avais travaillé toute la nuit. Franchement je hais les dimanches et les après-midi de dimanche encore plus. Dans certains pays comme la France les habitants sont conscients de cette crise morale que donne la tombée de l’après-midi du dimanche et le dominent, c’est bien non ? Cela n’empêche que ma tendance naturelle aujourd’hui, dans ces circonstances, est de rester sur le sofa, tranquillement, le chemin qui me conduirait au lit était interminable, alors, après réflexion… je me suis dit : Est-ce possible, imbécile de chien, non seulement je t’apporte à manger mais en plus tu me fais attendre quatre heures ! Il est vrai que, tout bien réfléchi, je me souviens avoir eu cette même pensée quand je vais à la banque pour ouvrir un compte ou quoique ce soit. Qu’ils sont agaçants !  Je leur apporte de l’argent et ils me font attendre ! C’est sûr que cette attente fait partie de la paresse nationale. Cela se renouvelle comme une lutte dans nos vies, comme l’ongle incarné, il faut attendre pour tout. Je veux être opéré à la Sécurité Sociale ! Et bien, je dois attendre, que ce soit grave ou pas, deux ou trois ans, ceci après avoir passé par une infinité de consultations, pour demander rendez-vous, ou pour un tas de paperasserie complètement extérieure à ma maladie, enfin, bon. Il faut ajouter à leur décharge que si tu meurs là, alors, là, c’est sûr, c’est très rapide, (l’image de l’enterrement voilà ce à quoi personne n’échappe).

Aller et venir, déambuler dans les couloirs d’un endroit à l’autre comme une douleur lancinante, avoir en plus une dispute avec la réception qui te traite très mal, cela ne me donne pas envie de me taire du tout. Si vous voulez une entrevue avec je ne sais quel conseiller pour lui présenter un quelconque projet, il faudra appeler par téléphone au moins une trentaine de fois – à chaque fois on vous dira qu’il est en réunion, – se présenter encore une bonne quarantaine de fois et si vous persévérez, armés de patience, sa secrétaire, ce sera pour vous une faveur énorme, vous ouvrira les portes du bureau, tout doucement. Inutile de dire que l’entrevue se terminera par un «revenez donc une autre fois». Il vaut mieux ne pas assister à cela si vous êtes comme moi, au bout du rouleau, avec un projet littéraire ou culturel, pour employer une expression universelle, qui soit bon, qui vaille vraiment le coup, non, non, non. Il ne faut jamais accourir à ces endroits-là, ni essayer de rencontrer ces gens-là, agrégés culturels et autres espèces d’institutions, parce que sinon, c’est le suicide assuré, comme moi, maintenant, sans force pour continuer à vivre et pensant que si je ne me suicide pas, il est possible d’anéantir définitivement le conseiller culturel, voilà, voilà, ça c’est la meilleure ! anéantir, isoler.

Aujourd’hui, tout n’est qu’une immense file d’attente, hier c’était déjà le cas, parce que c’était samedi et j’ai dû faire les courses, d’énormes files encombraient le supermarché, et on passe son temps, en courbettes, en prières pour qu’on puisse payer ce que l’on doit. Les troisième âge, pour parler des femmes plus âgées, fourrent leur grand nez de tapir partout. Et tout cela parce qu’elles voient quelqu’un de plus jeune qu’elles, physiquement, mais pas nécessairement mentalement et je ne parle pas de ma patience qui est beaucoup plus atteinte que la leur, mais alors, vraiment beaucoup plus. Je n’arriverai jamais à comprendre pourquoi (c’est le secteur de la société que je préfère) ces personnes viennent faire leur course le samedi alors qu’elles savent très bien que nous sommes là, nous autres, qui travaillons. Elles viennent nous casser les pieds ! Nous montrer qu’elles sont amies de José, le boucher, parce qu’il leur a servi les meilleures entrecôtes, et toi, tu comprends très bien que tu es exclue de ce genre d’amitié. C’est bien triste, mais vraiment triste que de devoir recourir à Freud qui nous conduit, sans le vouloir évidemment, à la petite enfance où l’on t’excluait de la bande. Bref, tu finis par acheter n’importe quoi, en maudissant toutes ses mégères qui savent tout, qui se fichent de tout parce qu’elles en ont vu d’autres et que probablement elles ont plus de jeunesse que toi, avec ton morale dans les chaussettes, sans aucune force pour lutter et acheter un kilo de viande bien coriace.

Tout est trop lent à nos yeux, tout se conjugue et tout le monde se fout absolument de tes problèmes et de tes attentes, parce que dans ce pays où la sieste est sacrée, l’inefficacité et la lenteur rendent paresseux, parce que pour tout, il faut s’armer de courage et de patience. Files d’attente pour toucher le chômage, files d’attente pour s’inscrire, files d’attente pour des informations,  obtenir une carte d’identité, un passeport, files d’attente pour l’autobus, pour manger, énormes files d’attente, attendre et attendre, paresse pour vérifier et décider… Et dans cet état de fainéantise physique et mentale, ubuesque où je me trouve, je me suis souvenue, vaguement, oui, d’un article de José de Larra, qui s’appelle, revenez demain, écrit en 1835, où il parle de manière géniale de cette paresse nationale, qu’il faut toujours attendre et toujours revenir, et enfin, de l’énorme patience que nous devons pratiquer pour vivre sur nos terres adorées de nos non moins chers Cid Campeador.

Voilà ce à quoi je pensais, lorsque, treize ans après avoir envoyé à une édition un projet littéraire, ils ont fini par me répondre aujourd’hui : projet vraiment intéressant. Mais cela fait treize ans ! Et si entre temps j’étais morte ! Voilà de nouveau l’ennui et la fatigue de savoir comment on passe son temps à supporter une voix qui n’existe pas, même si d’autres la cherchent et pensent l’avoir trouvée : Enfin, une voix ! Je peux bien mourir… Mais, au fait, quelle voix ?

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